Dans la guerre asymétrique qui l’oppose aux Etats-Unis, la République islamique d’Iran a remarquablement joué de son arme la plus forte, celle du pétrole et du gaz, en bloquant, au moins en grande partie et depuis plus de quatre mois, le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Elle a mis ainsi le président américain Donald Trump dans les cordes. L’administration américaine se bat sans grand succès jusqu’à présent, par le biais de négociations et de pressions militaires, pour rouvrir une voie navigable qui n’était pas fermée avant le début du conflit le 28 février dernier. Et compte tenu de la montée en intensité depuis plusieurs jours des bombardements et des représailles et des attaques menées en mer Rouge par les Houthis, le baril de pétrole de qualité Brent vient de repasser au-dessus des 100 dollars.
Mais Téhéran est sans doute aujourd’hui en train de surjouer sa main et de surestimer ses forces. Ce sont en fait des constantes de la République islamique d’Iran. Ainsi, avant le 7 octobre 2023, le régime des mollahs avait totalement encerclé Israël, son ennemi juré dont il a promis la destruction. Avec le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban et la Syrie de Bachar el Assad, Israël vivait en permanence sous la menace et dans la crainte des attaques de missiles et de roquettes du sud (Gaza) et du nord (Liban).
Une priorité, contourner par tous les moyens le détroit d’Ormuz
Après le 7 octobre et confronté à des massacres de civils sur son propre sol et à une prise d’otage massive, Israël a entrepris de démanteler méthodiquement le « cercle de fer » construit depuis des décennies qui l’encerclait et finalement de s’en prendre directement au donneur d’ordres, l’Iran. Le Hamas n’est plus une menace, le Hezbollah est considérablement affaibli et la volonté du gouvernement libanais de le désarmer totalement est plus forte que jamais et la Syrie de Bachar el Assad a disparu. Enfin, l’Iran a été lourdement bombardé et à de très nombreuses reprises sur son propre sol. Son économie est à genoux et son complexe militaro-industriel très dégradé.
Avec le détroit d’Ormuz, et indépendamment de s’être aliéné définitivement tous les pays arabes du Golfe Persique et les pays européens et asiatiques qui dépendent du pétrole et du gaz qui en proviennent, l’Iran risque de détruire, une fois encore, son atout maître en en faisant trop. Car les Pays du Golfe, l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, l’Irak n’ont aujourd’hui qu’une priorité, renforcer les voies de contournement existantes du détroit d’Ormuz et en construire de nouvelles le plus rapidement possible.
Les aveux de Mohammed Bagher Ghalibaf
Et ce ne sont pas seulement les ennemis du régime des mollahs qui le disent… Les responsables iraniens eux-mêmes l’ont compris. « Le détroit a de la valeur tant que le trafic qui y transite augmente de jour en jour, et non lorsqu’il diminue », a expliqué Mohammed Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien et négociateur en chef, à la télévision d’État au début du mois. « Nous ne devons pas retourner le détroit contre lui-même. » Il s’agissait aussi très certainement d’un message interne à destination des Gardiens de la révolution qui veulent faire totalement plier les Etats-Unis, mais les propos sont lucides.
Et pourtant, « retourner le détroit contre lui-même », c’est exactement ce que fait aujourd’hui la République islamique. En continuant à attaquer des pétroliers au large des côtes d’Oman, elle a maintenant convaincu l’ensemble des États du golfe Persique et les grands importateurs de pétrole et de gaz du Moyen-Orient, y compris des pays aux moyens financiers considérables comme la Chine, le Japon et l’Inde, que le seul moyen de garantir l’approvisionnement futur en pétrole consiste à investir des milliards de dollars dans de nouveaux oléoducs le plus loin possible de l’Iran.
Les deux oléoducs de contournement existants aujourd’hui

Les deux oléoducs de contournement qui fonctionnent à plein depuis le blocage du détroit d’Ormuz il y a plus de quatre mois sont l’oléoduc EST-OUEST en Arabie Saoudite qui mène des champs pétroliers saoudiens vers le port de Yanbu sur la mer Rouge et l’oléoduc Habshan-Fujairah dans les Émirats arabes unis qui mène vers le port de Fujairah en mer d’Oman. Source: Energy Intelligence.
Accentuer la pression économique et politique sur Donald Trump
Maintenant, à court terme, la République islamique continue à pousser son avantage sur les Etats-Unis. Les gardiens de la révolution semblent tout à fait capables d’empêcher des navires de traverser le détroit pendant encore des mois. Et avec le renfort récent des Houthis du Yémen, ils empêchent même l’Arabie Saoudite d’utiliser la voie de contournement du détroit d’Ormuz la plus efficace depuis le début du conflit, celle qui passe par la mer Rouge via le port de Yanbu et l’oléoduc Est-Ouest. Dans ce contexte, les prix du pétrole sont repartis rapidement à la hausse ce qui accentue la pression économique et politique sur Trump. Pour le moment, le recours aux réserves stratégiques de pétrole des États-Unis et une réduction drastique de ses importations de pétrole par la Chine, ont évité l’apocalypse énergétique que nous promettent bon nombre d’experts depuis des mois. C’est un scénario qui n’est pas le plus probable mais reste possible.
Mais à moyen terme, la capacité de l’Iran à prendre l’économie mondiale en otage s’estompera au fur et à mesure que le transport terrestre remplacera le passage maritime par Ormuz, ce qui va se faire relativement rapidement. Il ne faut jamais sous-estimer les capacités d’adaptation de l’économie de marché surtout dans un domaine aussi stratégique et… rentable que l’énergie. Cela ne se fait pas sans inconvénients parfois importants, notamment des surcoûts, mais cela se fait. Il suffit juste de constater comment l’Union Européenne, qui n’est pas un modèle d’efficacité et de réactivité, a réussi à se passer de l’essentiel du gaz et du pétrole russe qu’elle achetait massivement avant l’invasion de l’Ukraine en février 2022.
Des projets d’ingénierie relativement simples
Pour en revenir au Golfe Persique, avant la guerre, le détroit d’Ormuz permettait l’acheminement maritime d’environ 20% du pétrole mondial, répartis entre 15 millions de barils par jour de brut et 5 millions de barils de produits pétroliers raffinés (diesel, kérosène, GPL, Naphta…). L’Iran représentait environ trois millions de barils par jour de brut et de produits raffinés, ce qui laissait 17 millions de barils provenant de ses voisins transitant par le détroit.
Sur ce total, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis ont réussi à réacheminer environ cinq millions de barils par jour via les oléoducs de contournement préexistants et on peut augmenter ce chiffre de quelques centaines de milliers de barils par jour via les transferts par camions d’Irak et les pétroliers clandestins qui traversent le détroit à leurs risques et périls en coupant leur transpondeur. Certains ont même parfois été protégés par l’aviation et la marine américaine.
L’enjeu aujourd’hui est de construire des capacités supplémentaires de contournement pour une dizaine de millions de barils par jour. Ce sont des projets d’ingénierie relativement simples qui peuvent être construits très rapidement s’il y a la volonté et les moyens. Ainsi, le « Tapline », un oléoduc de 1.640 kilomètres qui reliait autrefois l’Arabie Saoudite au Liban via la Jordanie et la Syrie avait été construit en trois ans et demi et achevé en 1950. Dans les années 1980, les deux phases de l’oléoduc Irak-Arabie saoudite (IPSA), ont été terminées en moins de quatre ans. Aujourd’hui, on peut sans doute faire encore plus vite.
Les Émirats accélèrent
Maintenant, les obstacles à la construction de nouveaux oléoducs sont plus politiques qu’économiques et techniques. Seuls l’Arabie Saoudite et les Émirats peuvent en construire sur leur propre territoire et le font. Les autres projets doivent franchir au moins une frontière, voire plusieurs, pour atteindre un port qui ne soit pas sous la menace iranienne. Mais le danger iranien et les changements politiques en Syrie et en Irak, qui sont hostiles à Téhéran, changent la donne. La Syrie peut faire affaire avec l’Arabie Saoudite tout comme l’Irak avec la Turquie.
D’ores et déjà, le nouvel oléoduc des Émirats qui doublera celui existant entre Habshan et Fujairah en mer d’Oman et ajoutera une capacité d’environ 1,5 million de barils par jour, entrera en service d’ici fin 2027. Et les Émirats arabes unis projettent de construire rapidement un troisième oléoduc sur le même itinéraire.
Les Saoudiens ne sont pas en reste. Ils ont élaboré des plans pour accroître la capacité, déjà importante, de l’oléoduc Est-Ouest et des deux terminaux pétroliers de la mer Rouge, à Yanbu et Al Muajjiz. Le royaume peut facilement ajouter 2 à 4 millions de barils par jour de capacité de transport terrestre en quelques années. L’Arabie saoudite pourrait également servir de voie de transit pour le Koweït. Ce petit émirat coincé à l’extrémité du golfe Persique est déjà en pourparlers à ce sujet avec son voisin.
Et puis il y a l’Irak qui se tourne vers le nord, via la Turquie, et vers l’ouest, via la Syrie, pour exporter son pétrole par la mer Méditerranée. Washington, désireux de réintégrer Damas dans l’économie mondiale fait pression sur Bagdad pour qu’elle envisage des itinéraires passant par la Syrie.
Les oléoducs résistent mieux aux attaques de drones et de missiles que l’estimaient les experts
Alors bien sûr, les oléoducs ne sont pas invulnérables aux attaques par drones et par missiles. Mais ils sont plus résistants et réparables que l’estiment de nombreux experts. La République islamique d’Iran a multiplié les attaques contre les oléoducs de contournements de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis sans vraiment perturber leur fonctionnement.
Il est extrêmement difficile de savoir quelle sera l’issue de la guerre que se livrent aujourd’hui les Etats-Unis et Israël d’un côté et la République islamique d’Iran de l’autre. Il est aujourd’hui impossible d’évaluer les dégâts réels subis par l’Iran, ceux infligés aux bases américaines dans le Golfe Persique et plus encore les dissensions au sein du régime iranien et celles au sein de l’administration Trump. Mais on peut avancer sans prendre trop de risques que d’ici 2030, le détroit d’Ormuz ne sera plus le principal goulet d’étranglement pétrolier qu’il est aujourd’hui. Mohammad Bagher Ghalibaf l’a bien compris. Il n’est pas sûr que ce soit le cas des Gardiens de la révolution.












