Attaquée par les Etats-Unis et Israël le 28 février, il y a tout juste six mois, la République islamique d’Iran, surclassée sur le plan militaire, a utilisé l’arme la plus efficace à sa disposition, l’arme énergétique. Elle l’a fait en bloquant le détroit d’Ormuz par où passe environ 20% du commerce maritime mondial de pétrole et de GNL (Gaz naturel liquéfié) et en attaquant et dégradant les installations pétrolières et gazières de ses voisins du Golfe persique.
L’Iran a réussi à provoquer un choc pétrolier à petites doses parce que les réserves stratégiques libérées, les augmentations de production de pays producteurs qui le peuvent, les voies de contournement du détroit d’Ormuz, les convois clandestins de tankers et les stocks commerciaux existants de pétrole, de produits pétroliers, de gaz et produits industriels (engrais azotés, aluminium, hélium…) ont permis jusqu’à aujourd’hui de limiter les pénuries potentielles et même dans une certaine mesure les envolées des cours. Le baril de pétrole n’a jamais approché les 150 dollars qui étaient promis au début du conflit par nombre d’experts.
Aujourd’hui, le baril de brut de qualité Brent s’échange autour de 90 dollars au gré des escarmouches, des menaces et des annonces, jamais suivies d’effets, de percée des négociations entre les belligérants.
Evolution des prix des produits pétroliers et gaziers depuis le 27 février

Evolution des prix du pétrole brut, de l’essence, du diesel, du propane aux Etats-Unis, du GPL, du GNL en Asie, du gaz naturel en Europe et du gaz naturel aux Etats-Unis. Base 100 le 27 février 2026. Source: CREA.
L’électrification des usages, une réponse de long terme
Les marchés du pétrole brut et plus encore des produits pétroliers raffinés et du GNL sont fortement et sans doute durablement déséquilibrés. Un premier bilan, provisoire, permet de distinguer assez facilement les gagnants et les perdants, sur le plan énergétique, du conflit. Les gagnants sont indéniablement les technologies de la transition, qui par définition se substituent aux énergies fossiles, et plus encore les producteurs de combustibles fossiles qui se trouvent loin du Golfe Persique.
En faisant s’envoler les prix des carburants fossiles et plus encore en faisant craindre des pénuries, le conflit a poussé les gouvernements, les entreprises et les consommateurs vers les sources d’énergies de substitution, les renouvelables bien sûr, mais également le charbon.
L’électrification des usages semble être LA solution à la dépendance aux hydrocarbures. Mais elle est aujourd’hui théorique. Elle nécessite des changements structurels qui demandent de longues années. Et surtout, elle ne se décrète pas car elle implique des investissements lourds, des transformations profondes des structures économiques et de prendre en compte les écarts de compétitivité. Les énergies fossiles représentent encore plus de 80% de la consommation mondiale d’énergie primaire.
Le paradoxe américain
La réalité du moment est que les importateurs mondiaux de combustibles fossiles ont dû débourser plus de 330 milliards de dollars de surcoûts lors des six derniers mois, entre le début du conflit le 28 février et la fin du mois d’août, selon les données du Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA). La plus grande part de la facture supplémentaire provient du pétrole brut, 164,1 milliards de dollars du total. Viennent ensuite le diesel et le gasoil, 73,8 milliards de dollars, et l’essence, 35,7 milliards de dollars. Le gaz naturel liquéfié a coûté 38 milliards de dollars de plus aux importateurs et le kérosène 20 milliards de dollars.
Les pays qui payent le plus de surcoût par produits pétroliers et gaziers

En milliards de dollars entre mars et août 2026. Pétrole brut, diesel et gasoil, essence, kérosène, GNL bassin Atlantique, GNL bassin Pacifique. Source CREA.
Fort logiquement, cette hausse des prix de l’énergie a profité à une poignée de pays exportateurs d’hydrocarbures situés en dehors de la zone de conflit. Les producteurs de pétrole et de gaz d’Amérique du Nord et du Sud (Etats-Unis, Canada, Venezuela, Brésil, Guyana, Suriname…) ont vu une envolée de leurs recettes. Il y a évidemment le paradoxe américain. Un échec militaire incontestable, un mécontentement de la population face à l’augmentation des prix de l’énergie et un succès sans précédent des exportations de pétrole, de gaz et de produits pétroliers. La révolution du gaz et du pétrole de schiste a rendu le pays autosuffisant en hydrocarbures et même aujourd’hui fortement exportateur, de GNL plus que de pétrole.
Mais cela n’empêche pas l’envolée des prix à la pompe et ses conséquences sur le pouvoir d’achat des ménages. L’augmentation des prix de l’essence, passé à plus de 4,50 dollars le gallon (3,79 litres) contre moins de 3 dollars avant la guerre, coûte à un ménage moyen américain 150 dollars par mois et alimente un mécontentement grandissant contre l’administration Trump et la guerre lancée contre l’Iran.
La Chine à la fois du côté des gagnants et des perdants
Les grands gagnants sont évidemment aussi les groupes pétroliers mondiaux. Ils ont intensifié leur production partout où cela leur était possible. Ils ont aussi dégagé des marges importantes sur le pétrole brut et plus encore sur les produits pétroliers raffinés qui se sont traduites par une envolée de leur rentabilité. Ainsi, par exemple, TotalEnergies a vu son bénéfice net plus que doubler au deuxième trimestre de cette année à 4,7 milliards d’euros par rapport à celui sur la même période de 2025 (2,36 milliards). Les performances sont comparables pour ExxonMobil, Chevron, Shell… Et même Aramco, la compagnie nationale saoudienne, pourtant touchée de plein fouet par le blocage du détroit d’Ormuz et les attaques iraniennes sur ses installations, a vu son bénéfice net, toujours au deuxième trimestre, progresser de 34% à 33 milliards de dollars.
Toujours du côté des gagnants, la Chine a tiré parti de sa position dominante dans toutes les filières industrielles de la transition tandis que la flambée des prix du pétrole et du gaz stimulait l’intérêt pour les panneaux solaires, les batteries et les véhicules électriques. Depuis le début du conflit, la Chine a enregistré cinq mois consécutifs d’exportations record de technologies vertes en valeur, selon BloombergNEF. En juillet, les constructeurs automobiles chinois ont vendu plus d’un demi-million de véhicules électriques et hybrides rechargeables sur les marchés étrangers, une augmentation d’environ 150% par rapport à l’année précédente.
Mais la Chine, même s’il s’agit sans doute du pays le mieux préparé parmi les grands importateurs d’hydrocarbures à une crise d’approvisionnement, a aussi souffert de l’envolée des prix. On a assisté lors des six derniers mois à une baisse assez sensible de ses importations et de la consommation de pétrole et de gaz qui a eu un impact sur son activité économique.
L’éclipse du Golfe Persique
Cela dit les vrais perdants sont les pays pétroliers et gaziers du Golfe persique et ceux qui dépendent des importations et n’ont pas les capacités chinoises pour encaisser le choc. Dans le Golfe Persique, les attaques de drones et de missiles ont endommagé de nombreuses installations de raffineries, de stockage et de transport de produits pétroliers et gaziers. La plus grande raffinerie d’Arabie saoudite et un terminal clé d’exportation de gaz naturel liquéfié au Qatar ont été frappés et les dégâts sont considérables. Selon une estimation publiée en avril par le cabinet de conseil Rystad Energy, les dégâts infligés aux infrastructures énergétiques se chiffraient alors à 58 milliards de dollars.
Parallèlement, les économies très dépendantes des importations d’hydrocarbures venant du Golfe Persique, notamment de nombreux pays asiatiques dont le Japon et la Corée du Sud, ont été affectées. Et si l’Europe importe bien moins de pétrole brut via le détroit d’Ormuz que l’Asie, elle doit néanmoins faire face à des coûts plus élevés des hydrocarbures importés à mesure que la concurrence s’intensifie pour les barils disponibles. Elle est particulièrement vulnérable aux pénuries de certains produits pétroliers comme le kérosène et le diesel du fait de sa politique industrielle qui a consisté à délocaliser le raffinage. Et puis l’Europe a fait preuve de son impréparation coutumière en commençant l’année 2026 avec un niveau anormalement bas de ses stocks de gaz. Elle n’arrivera pas à les reconstituer d’ici la fin de l’année et si l’hiver 2026-2027 est rigoureux, la situation pourrait devenir difficile.
Si on entre dans le détail des 330 milliards de dollars de surcoûts payés dans le monde pour les importations d’hydrocarbures lors des six derniers mois, entre le début du conflit le 28 février et la fin mois d’août, selon les données du CREA, l’Europe a subi le choc le plus sévère. Son surcoût est évalué à 78 milliards de dollars, suivie par la Chine (35 milliards) et l’Inde (22 milliards).
Les pays qui ont payé le surcoût le plus élevé

En milliards de dollars entre mars et août 2026. Source: CREA.
Les pays en développement touchés de plein fouet
Mais le fardeau de la hausse des prix de l’énergie a pesé de manière disproportionnée sur les économies en développement. Les pays les plus pauvres ont consacré 1% supplémentaire de leur PIB pour absorber ce choc des prix, selon le CREA. Ce chiffre représente plus du double de l’impact économique subi par les pays riches.
En Afrique, où de nombreux pays sont importateurs nets de produits pétroliers raffinés, la flambée des prix a alimenté une crise économique plus large. Cette même tendance s’observe également dans les pays en développement d’Asie. Aux Philippines, par exemple — où des pénuries initiales de carburant ont conduit le gouvernement à imposer une semaine de travail de quatre jours pour économiser l’énergie — la demande de produits solaires a explosé. En mars, les importations d’équipements solaires chinois par le pays ont bondi de 262% sur un an. L’adoption des véhicules électriques s’est également accélérée. Selon BNEF, les ventes mensuelles de véhicules électriques ont presque doublé aux Philippines et en Indonésie en juin et juillet par rapport à la même période en 2025. En Inde, les ventes mensuelles de voitures électriques ont atteint 30.000 unités au cours de ces deux mois, contre moins de 20.000 l’année précédente.
Plus cette situation de blocage et de conflit de faible intensité avec la République islamique d’Iran se prolongera, plus le marché énergétique mondial sera profondément déséquilibré et plus sa fragmentation s’aggravera. Les pays qui en ont les moyens chercheront à diversifier leurs sources d’approvisionnements et de productions en développant des énergies alternatives, nucléaire et renouvelables intermittents (éolien, solaire) ou pas (hydraulique, géothermie). Les pays pauvres seront eux contraints de choisir ce qui est le moins cher… comme le charbon.













