Attaquée par les Etats-Unis et Israël le 28 février, la République islamique d’Iran, surclassée sur le plan militaire, a utilisé l’arme la plus efficace à sa disposition, l’arme énergétique. Elle l’a fait en bloquant le détroit d’Ormuz par où passe environ 20% du commerce maritime mondial de pétrole et de GNL (Gaz naturel liquéfié) et en attaquant des installations pétrolières et gazières de ses voisins du Golfe persique. Les cours du baril de pétrole sont maintenant installés résolument au-dessus du seuil de 100 dollars, ils étaient à plus de 110 dollars pour le Brent lundi 18 mai en début de journée, et fluctuent au gré des déclarations des belligérants, des espoirs de réouverture du détroit et des craintes de reprise des affrontements.
En tout cas, l’Iran a réussi à provoquer un nouveau choc pétrolier dont on ne mesure pas encore aujourd’hui l’ampleur réelle parce que les réserves stratégiques libérées, les augmentations de production de pays producteurs qui le peuvent, les voies de contournement du détroit d’Ormuz et les stocks commerciaux existants de pétrole, de produits pétroliers, de gaz et produits industriels (engrais azotés, aluminium, hélium…) ont permis jusqu’à aujourd’hui de masquer les pénuries potentielles. Mais plus le temps passe, moins c’est le cas.
Changements profonds de stratégies énergétiques
Cette crise contraint les gouvernements imprévoyants à redéfinir dans l’urgence une stratégie pour assurer dans la durée la sécurité d’approvisionnement énergétique de leurs populations et de leurs économies. Et certains semblent particulièrement impuissants, notamment en Europe. L’électrification des usages semble être une solution, au moins théorique, mais elle nécessite des changements structurels qui demandent de longues années. Et surtout, elle ne se décrète pas car elle nécessite des investissements lourds, des transformations profondes des structures économiques et de prendre en compte les écarts de compétitivité. Dans de nombreux domaines comme l’industrie, le chauffage, les transports lourds sur longue distance, l’électricité est aujourd’hui plus chère que les carburants pétroliers et le gaz. C’est le cas en France par exemple. Ce que le gouvernement Lecornu ne semble pas vraiment avoir compris, à moins de se contenter d’effets d’annonce pour donner le sentiment d’agir, quand son plan d’électrification veut faire passer en moins de cinq ans en France, la part des hydrocarbures dans la consommation d’énergie de 60% à 40% (en 2030).
Pour en revenir à la crise énergétique, s’il y a clairement des perdants, les consommateurs, les économies des pays importateurs d’hydrocarbures, les transports, les industries dépendantes des hydrocarbures comme matières premières… il y a aussi évidemment des gagnants. Ce qui va permettre de distinguer les vrais gagnants et les vrais perdants de la crise, ce ne sont d’ailleurs pas les hausses de prix immédiates, même si certains en profitent évidemment comme les companies pétrolières, les spéculateurs plus ou moins initiés et les pays capables de produire et d’exporter plus de pétrole et de gaz (Canada, Etats-Unis, Russie, Brésil…), mais les changements profonds de stratégies énergétiques, économiques et politiques qu’elles entraîneront.
Les pays pauvres d’Asie premiers perdants
Premier constat, si le marché pétrolier est mondial et la hausse des prix des carburants se fait sentir partout, les conséquences ne sont pas réparties de manière uniforme. L’Asie a été la première et la plus durement touchée. L’année dernière, la région importait du Moyen-Orient environ 60% de son pétrole. Les perturbations concernent le pétrole brut mais plus encore les produits raffinés comme le diesel et le kérosène dont les prix ont doublé depuis le 28 février.
Pour les pays importateurs à faibles revenus, les pénuries sont déjà une réalité. Le Bangladesh a limité la climatisation à une température modérée de 25°C. Le Laos a raccourci la semaine scolaire de cinq à trois jours. Le Sri Lanka a fait du mercredi un jour férié. Au Pakistan, les équipes de cricket jouent devant des stades vides, les supporters étant invités à regarder les matchs depuis chez eux plutôt que de se déplacer.
Dans les pays occidentaux, on ne peut pas parler aujourd’hui de réelles pénuries, mais d’une destruction d’une partie de la demande par l’augmentation des prix –l’effondrement de la consommation de carburants en France au début du mois de mai est spectaculaire – d’un retour progressif de l’inflation et d’un ralentissement de la croissance économique bien réel mais encore difficile à mesurer.
Les Etats-Unis dans les gagnants même si l’administration Trump est en difficulté
Aux Etats-Unis, la situation est un peu différente. La révolution du gaz et du pétrole de schiste a rendu le pays autosuffisant en hydrocarbures et même fortement exportateur, de gaz plus que de pétrole. Cela n’empêche pas l’envolée des prix à la pompe et ses conséquences sur le pouvoir d’achat des ménages. L’augmentation des prix de l’essence, passé à plus de 4,50 dollars le gallon (3,79 litres) contre moins de 3 dollars avant la guerre, coûte à un ménage moyen américain 150 dollars par mois et alimente un mécontentement grandissant contre l’administration Trump et la guerre lancée contre l’Iran. Il faut aussi noter que si les prix du gaz naturel ont augmenté en Europe et plus encore en Asie, ils n’ont pratiquement pas changé aux États-Unis. Les marché gaziers sont compartimentés, alimentés par gazoducs sur le territoire américain et par navires (GNL) en Asie et de plus en plus en Europe.
Sur un plus long terme, il y a deux aspects contradictoires à la situation des Etats-Unis. Elle s’est renforcée avec l’augmentation spectaculaire depuis deux décennies de la production de pétrole et de gaz. Au point que le pays est devenu ou redevenu le premier producteur mondial de pétrole comme de gaz. Mais les Etats-Unis seraient aussi moins sensibles aux chocs d’approvisionnement s’ils réduisaient leur consommation de pétrole grâce à des normes de consommation plus strictes, avec un plus grand nombre de véhicules électriques, en modernisant leurs réseaux de transports en commun et en se dotant de trains à grande vitesse.
L’Europe dans les perdants à court comme à moyen terme
L’Europe importe bien moins de pétrole brut via le détroit d’Ormuz que l’Asie, mais elle doit néanmoins faire face à des coûts plus élevés des hydrocarbures importés à mesure que la concurrence s’intensifie pour les barils disponibles. Elle est particulièrement vulnérable aux pénuries de certains produits pétroliers comme le kérosène et dans une moindre mesure le diesel du fait de sa politique industrielle qui a consisté à délocaliser le raffinage, une activité polluante et assez peu rentable en temps normal du fait notamment des normes environnementales européennes très strictes. Résultat, l’Europe dépend des importations de produits pétroliers provenant des raffineries du Golfe persique. Pour autant, il faut souligner que les prix de l’électricité, qui avaient grimpé en flèche en Europe pendant la crise de 2022, ne sont pas nettement plus élevés, car la flambée initiale des prix du gaz naturel s’est atténuée et des sources de productions alternatives ont pris le relais des centrales à gaz, notamment les renouvelables intermittents qui bénéficient d’une saison plus favorable (solaire).
Tout comme la crise énergétique de 2022 qui a suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie, cette nouvelle crise met l’Europe et ses dirigeants au pied du mur. Sa seule issue est d’électrifier davantage son économie, mais elle ne peut pas le faire efficacement avec des prix aussi élevés de l’électricité et une consommation d’électricité qui baisse. Elle pourrait aussi exploiter plus intensément le pétrole et le gaz de son sous-sol ce à quoi elle se refuse… Pour électrifier les usages et produire plus d’électricité l’Europe a deux solutions techniques, le retour au nucléaire, mais cela prendra du temps, et accélérer encore sur les renouvelables ce qui crée de sérieux problèmes d’équilibre et de sûreté des réseaux et fait passer d’une dépendance à une autre.
Car c’est l’usine du monde, la Chine, qui inonde les marchés à des prix imbattables de panneaux solaires, de batteries et de véhicules électriques. Et il faut y ajouter le contrôle étroit de la chaîne d’approvisionnement des minéraux critiques. Faute d’une base industrielle suffisante et faute de compétitivité industrielle liée déjà notamment à des prix de l’énergie (gaz et électricité) deux à trois fois plus élevés qu’aux Etats-Unis et en Chine, l’Europe semble dans une impasse. Elle doit arbitrer entre deux dépendances… ou se donner réellement les moyens d’une réindustrialisation qui va au-delà des discours et des intentions.
La Chine perdante à court terme et gagnante à moyen et long terme
La Chine semble clairement tirer son épingle du jeu même s’il ne faut pas oublier sa dépendance au pétrole et au gaz importés. Avec la hausse des prix du baril et la perte d’accès au pétrole iraniens à prix réduit, le coût de ses importations de pétrole a fortement augmenté. La facture chinoise des importations de pétrole brut a augmenté de 13% en avril par rapport à l’année précédente. Cela reste limité car la Chine dispose d’importants stocks de pétrole et limite ses importations en puisant dans ses stocks et en réduisant l’activité de ses raffineries. La Chine revend également le brut qu’elle s’était engagée à acheter à d’autres pays en Asie, souvent avec un bénéfice.
Et puis surtout, la crise renforce la stratégie énergétique de long terme de Pékin. La Chine s’est efforcée depuis des années de freiner la croissance de sa consommation de pétrole. Par rapport aux États-Unis ou à l’Europe, le pétrole représente une part moins importante de son mix énergétique primaire, grâce notamment au charbon, au nucléaire et aux renouvelables. Le pays a davantage électrifié son parc automobile et son système énergétique dans son ensemble. Le 15éme plan quinquennal appelle à devenir une « puissance énergétique » grâce à la « résilience stratégique » et à la « souveraineté technologique » avec des sources non fossiles.
La Russie gagnante à court terme et pas à moyen et long terme
Pour ce qui est de la Russie, il faut clairement distinguer le court et le moyen-long terme. Peu d’acteurs ont tiré un avantage aussi évident à court terme que ce pays. Avant la guerre, les recettes russes issues des exportations de pétrole étaient tombées à leur plus bas niveau depuis le début de l’invasion de l’Ukraine en février 2022. L’économie russe semblait au bord de la récession. La guerre en Iran a été une aubaine. La décision américaine d’assouplir les sanctions sur le pétrole russe a aidé Moscou à monnayer les barils déjà chargés à des prix plus élevés, et la Russie a ainsi doublé sa principale source de recettes fiscales pétrolières en avril.
Mais à long terme, la situation s’annonce bien plus difficile. Les attaques ukrainiennes répétées et ciblées et les faiblesses en matières d’investissements et de technologies ont accéléré le déclin des infrastructures de l’industrie pétrolière russe. Sa capacité à augmenter structurellement sa capacité de production en réponse à la hausse actuelle des prix est faible. Le taux d’utilisation des raffineries russes a été le mois dernier le plus bas depuis 2009…
Les pays du Golfe persique, parmi les perdants mais pas tous de la même façon
Les voisins de l’Iran ont vu en quelques semaines leur monde et leurs certitudes s’effondrer. Ils ont tous subi des pertes économiques importantes, mais à des degrés très divers. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont les mieux placés. Ils ont investi de longue date dans des oléoducs de contournement du détroit d’Ormuz vers la mer Rouge pour l’Arabie Saoudite et le port de Yanbu et le vers le golfe d’Oman et le port de Fujairah pour les Émirats. Cela leur permet à chacun de contourner le détroit d’Ormuz pour environ la moitié de leurs exportations d’avant-guerre. Le sultanat d’Oman est lui dans une situation encore bien plus favorable. Situé en dehors du détroit, il a vu ses recettes pétrolières augmenter de 80% par rapport à la même période de l’année dernière. Et même les recettes saoudiennes ont augmenté de 10% en dépit de la baisse des volumes d’exportation.
En revanche, les exportations de l’Irak ont fortement chuté tout comme celles du Koweït. Les exportations de GNL du Qatar sont à l’arrêt et les dommages subis par certaines installations d’exportation de GNL du pays pourraient prendre des années à être réparés.
Fragmentation durable des marchés énergétiques
Les capacités de stockage étant saturées, les producteurs du Moyen-Orient ont été contraints d’arrêter la production d’environ 13 millions de barils par jour. Une fois le détroit rouvert, il pourrait falloir des mois pour rétablir cet approvisionnement, en particulier en Irak et au Koweït où l’existence de grands champs matures et d’infrastructures vieillissantes rend les arrêts des puits plus difficiles à inverser. Pour de nombreux producteurs, la priorité sera de réduire leur exposition aux goulets d’étranglement grâce à de nouveaux pipelines et à des voies d’exportation contournant Ormuz, et à prouver qu’ils sont redevenus des fournisseurs fiables.
Plus la guerre avec la République islamique d’Iran se prolongera, plus la fragmentation en cours du monde de l’énergie s’aggravera. Les pays qui en ont les moyens chercheront à diversifier leurs sources d’approvisionnements et de productions en développant des énergies alternatives, nucléaire et renouvelables intermittents (éolien, solaire) ou pas (hydraulique, géothermie). Les pays pauvres seront eux contraints de choisir ce qui est le moins cher… comme le charbon.














