<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La fragmentation du marché pétrolier

23 avril 2026

Temps de lecture : 8 minutes
Photo : Pont tanker wikimedia commons
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La fragmentation du marché pétrolier

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Le blocage du détroit d’Ormuz, la meilleure arme de survie du régime de la République islamique d’Iran, a changé fondamentalement les règles qui depuis des décennies gouvernent le marché pétrolier mondial. Une évolution majeure qui n’est pas forcément comprise, par les politiques comme par les économistes. Sur un marché qui fonctionne « normalement », la rareté se traduit par une hausse des cours. Elle se transforme à la fois en incitation à augmenter la production et en destruction d’une partie de la consommation. Mais lorsque des acteurs géopolitiques restreignent physiquement l'offre de façon à la fois imprévisible et fluctuante, le prix perd sa fonction d'équilibrage. Du coup, il n’y a plus de marché pétrolier mondial, mais une fragmentation en blocs régionaux… européen, asiatique et nord-américain. Ces segments se font concurrence pour s’approprier les barils disponibles, chacun avec ses propres contraintes économiques et priorités politiques.

La crise énergétique née de la guerre américano-israélienne contre la République islamique d’Iran transforme en profondeur le marché pétrolier mondial. Cela est passé plutôt inaperçu jusqu’à aujourd’hui et pourrait avoir de lourdes conséquences sur la durée. Rappelons que la taille du marché pétrolier mondial est sans commune mesure avec celle de toutes les autres matières premières, énergétiques ou pas. L’an dernier, le marché pétrolier mondial représentait plus de 3 000 milliards de dollars. Pour donner un ordre d’idée, la valeur du marché mondial du charbon était, toujours en 2025, de 1 600 milliards de dollars et celle du gaz naturel de 900 milliards de dollars. Et la différence avec les autres matières premières est encore plus spectaculaire comme le montre l’infographie ci-dessous avec des chiffres de 2022.

Le marché pétrolier vient d’entrer en territoire inconnu. Le langage des marchés est en général relativement facile à décrypter même si évidemment les évolutions au jour le jour sont difficiles à anticiper. Mais au-delà des soubresauts quotidiens, les prix sur les marchés reposent, « normalement », sur l’équilibre instantané entre l’offre et la demande et sur les anticipations plus ou moins justes d’évolution de cet équilibre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui sur le marché pétrolier mondial. Il vient de se passer une rupture structurelle des flux énergétiques mondiaux qui modifie sa dynamique et sa stabilité.

Cela fait d’ailleurs des années que les analystes soulignent la fragilité du marché pétrolier. Il repose sur une contradiction très risquée qui a fini par éclater. A savoir, une poignée de goulets d’étranglement, techniques comme géographiques (comme le détroit d’Ormuz par exemple), et une architecture logistique et industrielle construite sur des flux ininterrompus d’approvisionnements.

L’illusion de la « normalité » va commencer à disparaître

Quand il y a une rupture du flux d’approvisionnement, c’est le sauve qui peut et le marché pétrolier se fragmente en blocs régionaux… européen, asiatique et nord-américain. Ces segments se font concurrence pour s’approprier les barils disponibles, chacun avec ses propres contraintes économiques et priorités politiques.

Les délais de transport et ensuite de transformation du pétrole sont un facteur décisif pour comprendre ce qu’il se passe vraiment. Le pétrole brut n’est pas livré instantanément. Les raffineries ont ainsi pu maintenir leur production jusqu’à aujourd’hui grâce à des barils qui avaient été chargés il y a plusieurs semaines, avant la fermeture du détroit d’Ormuz. Et grâce aussi à des barils « clandestins », russes et iraniens, stockés dans des tankers fantômes. Pour les raffineries et les marchés européens et asiatiques, lorsque ces cargaisons seront consommées, il n’y aura pas de remplacement possible. Dans le courant du mois de mai, l’illusion de la « normalité » devrait commencer à s’évaporer. Viendra alors l’heure des restrictions.

Le marché ne peut pas absorber une telle perte

Au passage, les décideurs politiques feraient aussi bien d’évaluer précisément l’état réel de leurs stocks stratégiques qui se compteraient en milliards de barils. Les indicateurs de marché montrent que ces stocks sont bien plus faibles qu’on ne l’admet. Les stocks commerciaux de l’OCDE sont en baisse depuis des mois et approchent désormais des minima opérationnels. Des voix s’élèveront pour réclamer une nouvelle libération des réserve stratégiques de pétrole, mais même cela ne pourra apporter qu’un soulagement bienvenu mais temporaire. Cela ne peut pas remplacer des flux soutenus.

L’optimisme concernant les États-Unis, souvent considérés comme le fournisseur pivot du marché, est aussi exagéré. Leur capacité d’exportation est limitée, et la pression politique intérieure s’intensifie déjà pour donner la priorité à l’approvisionnement interne plutôt qu’au soutien des marchés mondiaux.

Une crise cardiaque

En fait, la fermeture du détroit d’Ormuz n’est pas une simple perturbation géopolitique de plus. Et les discours sur la nécessité d’accélérer la transition énergétique vers l’électricité décarbonée en lieu et place des combustibles fossiles n’y changera rien. L’électrification des économies est une tâche de très longue haleine. Elle demande des investissements massifs et des technologies qui sont loin d’être toutes compétitives et même mature.

Il faut considérer la fermeture du détroit d’Ormuz– qu’elle soit partielle ou quasi totale – comme une crise cardiaque. L’artère la plus importante du paysage énergétique mondial a soudain cessé d’alimenter le cœur de l’économie. Environ un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de GNL (Gaz naturel liquéfié) transite normalement par cette étroite voie navigable, avec une perte actuelle de plus de 13 millions de barils par jour. Le marché ne peut pas absorber une telle perte par le seul mécanisme des signaux de prix.

Les marchés financiers ont masqué la nouvelle réalité

La plupart des experts du marché pétrolier s’attendait à ce que les prix agissent comme un mécanisme d’équilibrage classique. La hausse stimule l’offre, freine la demande et rétablit l’équilibre. Ce n’est pas vraiment le cas.

Les marchés financiers ont en quelque sorte, pour l’instant, masqué cette nouvelle réalité. Depuis le 28 février et le début de la guerre, les cours du pétrole n’ont cessé de fluctuer brutalement à la hausse et comme à la baisse en fonction des péripéties du conflit et des déclarations contradictoires et confuses des protagonistes. Mais avec une augmentation de l’ordre de 40 à 50 % des cours du pétrole depuis le déclenchement des hostilités, on peut considérer que les traders ne s’inscrivent pas dans une logique de perturbation durable et encore moins structurelle. L’augmentation des prix paraît très modeste en comparaison des chocs pétroliers historiques, avec un quadruplement en 1973-74 à la suite de la guerre de Kippour et une flambée de 250 % en 1979 après le déclenchement de la guerre entre l’Irak et l’Iran.

Une histoire très différente

Mais la réalité du marché pétrolier physique raconte une histoire très différente. La baisse des taux d’utilisation des raffineries européennes et asiatiques n’est pas liée à un recul de la demande mais à un manque de matières premières. Il faut accorder davantage d’attention à l’évolution des stocks, car ceux-ci s’épuisent. Cela concerne non seulement le pétrole brut, mais aussi, de plus en plus, les produits raffinés (carburants) et pétrochimiques. Le marché tout entier est actuellement en train de se cannibaliser.

Les raffineries européennes sont dans une situation difficile. Elles opèrent déjà dans un environnement structurellement tendu en raison d’années de sous-investissements, de fermetures de capacités et de la perte des barils russes. La guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz exercent désormais une pression supplémentaire sur ses raffineries. De l’autre côté du globe, les raffineurs asiatiques, en particulier ceux des économies dépendantes des importations comme la Corée du Sud et l’Inde, sont déjà entrés dans une phase où les stratégies d’approvisionnement passent de l’optimisation à la survie.

L’Europe prise à contre-pied

L’Europe se trouve dans une situation d’autant plus difficile que l’ensemble du continent a passé les quatre dernières années à restructurer son système énergétique pour s’affranchir des hydrocarbures russes. L’Europe a construit dans l’urgence une nouvelle dépendance aux importations de pétrole et de gaz en provenance du Moyen-Orient, des États-Unis et de l’Afrique de l’Ouest. Même avec des flux maximaux en provenance des États-Unis, qui ont été jusqu’à présent en mesure de maintenir des niveaux d’exportation élevés, le déficit (en pétrole brut, en produits pétroliers et en gaz) ne peut être comblé.

A cela s’ajoute un problème technique. Le secteur européen du raffinage, après des décennies de baisse des investissements et de fermetures, n’est pas optimisé pour tous les types de brut. Lorsqu’il tente de remplacer les qualités de brut du Moyen-Orient par des alternatives, il fait face à des inefficacités techniques et économiques. Le kérosène et le diesel, dont l’Europe souffre déjà d’une pénurie structurelle, devraient être les premières victimes majeures avec des répercussions sur les transports, l’industrie et, en fin de compte, les prix à la consommation.

Le pouvoir énergétique n’est plus économique mais politique et militaire

Pour l’Asie, les défis sont tout aussi lourds mais différents. Au cours des dernières décennies, l’Asie est devenue le plus grand importateur de brut du Moyen-Orient. Cette dépendance ne cesse même de croître structurellement. La Chine et l’Inde, bien qu’elles achètent de grandes quantités de barils russes à prix réduit, ne sont actuellement pas en mesure de compenser la perte des approvisionnements du Golfe. La Corée du Sud et le Japon, avec des ressources nationales très limitées et une forte dépendance à l’importation, sont encore plus exposés.

L’Asie, qui est le moteur de la croissance économique mondiale, absorbe la majorité du GNL du Golfe. Et les perturbations se propagent dans les chaînes d’approvisionnement asiatiques. Les pénuries d’hélium en provenance du Qatar affectent déjà les usines de semi-conducteurs en Corée du Sud et à Taïwan et le manque d’engrais va faire grimper les prix des produitsalimentaires en Asie et en Afrique.

Bien qu’il y ait déjà une ruée sur le pétrole brut, les carburants et les produits chimiques, celle-ci n’est pas encore très visible. Les contrats à long terme sont en cours de renégociation, tandis que les marchés au comptant se resserrent et que les chaînes logistiques doivent être réorganisées à des coûts élevés. Ce changement n’est pas seulement géographique, mais stratégique. Après des décennies de mondialisation et de libéralisation, la sécurité d’approvisionnement énergétique est redevenue la principale préoccupation. Elle prend désormais clairement le pas sur l’efficacité économique et sans doute pour un moment.

Si la logistique reste évidemment un enjeu majeur, le pouvoir énergétique n’est plus économique mais politique et militaire. L’hypothèse selon laquelle le détroit d’Ormuz pourrait être rouvert par la voie de la négociation semble de plus en plus incertaine. L’équilibre des pouvoirs en Iran s’est déplacé en faveur des Gardiens de la révolution. Leur calcul stratégique est fondamentalement différent de celui des décideurs politiques civils et religieux qu’ils ont supplanté. Pour eux, le contrôle d’Ormuz n’est pas simplement une monnaie d’échange, c’est un pilier central de leur stratégie de survie et d’exercice de leur puissance régionale.

Aversion pour les conflits prolongés

Certains événements récents illustrent cela. Tandis que le gouvernement iranien affirmait à la mi-avril que le détroit était à nouveau ouvert, les gardiens de la révolution démentaient l’information et le démontraient. Les navires doivent désormais obtenir une autorisation explicite pour transiter. Ces déclarations contradictoires mettent en évidence des divergences à la tête de la République islamique d’Iran. Mais le contrôle est clairement entre les mains des Gardiens de la révolution.

Les experts du marché mondial du pétrole, les politiques, les traders et les acteurs financiers doivent réaliser que c’est la meilleure arme, de loin, dont dispose le pouvoir iranien et qu’il compte en user et en abuser. Il est persuadé de gagner une guerre de longue haleine du fait de la dépendance de l’Occident à l’égard de flux continus de pétrole et de gaz et son aversion pour les conflits prolongés.

Cela marque un changement majeur et radical du marché pétrolier. Le prix a été remplacé par le pouvoir politique et militaire en tant que principal facteur déterminant des flux. Historiquement, sur un marché qui fonctionne, la rareté entraîne une hausse des prix, ce qui, en fin de compte, se traduit par une incitation à l’offre et une destruction de la demande. Mais lorsque des acteurs géopolitiques restreignent physiquement l’offre, le prix perd sa fonction d’équilibrage. Il n’existe aucun cours auquel un baril peut être livré si la voie d’acheminement elle-même est bloquée. Et il est difficile d’imaginer aujourd’hui un retour en arrière possible avant un certain temps…

Les événements récents illustrent cela. Tandis que le gouvernement iranien affirmait que le détroit était à nouveau ouvert, les gardiens de la révolution démentaient l’information et le démontraient. Les navires doivent désormais obtenir une autorisation explicite pour transiter. Ces déclarations contradictoires mettent en évidence les divergences à la tête de la République islamique d’Iran. Mais le contrôle est clairement entre les mains des Gardiens de la révolution.

Les experts du marché mondial du pétrole, les politiques, les traders et les acteurs financiers doivent réaliser que c’est la meilleure arme, de loin, dont dispose le pouvoir iranien et qu’il compte en user et en abuser. Il est persuadé de gagner une guerre de longue haleine du fait de la dépendance de l’Occident à l’égard de flux stables de pétrole et de gaz et son aversion pour les conflits prolongés.

Cela marque le changement majeur sur le marché pétrolier. Le prix a été remplacé par le pouvoir politique et militaire en tant que principal facteur déterminant des flux pétroliers. Historiquement, sur un marché qui fonctionne, la rareté entraîne une hausse des prix, ce qui, en fin de compte, se traduit par une incitation à l’offre et une destruction de la demande. Mais lorsque des acteurs géopolitiques restreignent physiquement l’offre, le prix perd sa fonction d’équilibrage. Il n’existe aucun cours auquel un baril peut être livré si la voie d’acheminement elle-même est bloquée. Et il est difficile d’imaginer aujourd’hui un retour en arrière possible.

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