<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Comment la Chine a détruit toute concurrence sur les terres rares

7 mai 2026

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Terres rares Chine Wikimedia Commons
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Comment la Chine a détruit toute concurrence sur les terres rares

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Pour ne pas perdre et même renforcer le monopole qu’elle s’est construite sur la production et plus encore le raffinage et la transformation des terres rares, la Chine a mis au point depuis 20 ans une stratégie très efficace. Dès qu’un concurrent occidental manifestait l’intention de développer une chaîne d’approvisionnement ou des capacités de transformation de terres rares, l’industrie chinoise inondait le marché mondial de terres rares à bas prix et faisait s’effondrer le marché. Les investissements devenaient impossibles. Une stratégie qui a été répétée à de nombreuses reprises. Mais les gouvernements des pays occidentaux ont enfin compris le piège dans lequel ils sont tombés. Aux Etats-Unis, au Japon et en France, des filières d’exploitation et de transformation des terres rares sont en train de voir le jour portées par les gouvernements et à l’abri des manipulations de marché.

Depuis plus de deux décennies, la Chine a eu recours à une stratégie à la fois simple et extrêmement efficace pour maintenir et accroître son emprise sur la chaîne d’approvisionnement mondiale des terres rares. Dès qu’une entreprise occidentale envisageait de se doter d’une capacité de raffinage et de traitement indépendante, la Chine intervenait pour faire s’effondrer les prix. Le résultat était toujours le même: le projet d’investissement tombait à l’eau, les financements s’évaporaient et l’entreprise faisait faillite. Et tout cela au nez et à la barbe de pays occidentaux d’une confondante naïveté sans parler des institutions européennes ou de l’organisation mondiale du commerce.

L’industrie chinoise contrôle aujourd’hui près de 70% de la production mondiale de terres rares et plus encore, 90% du raffinage de ses métaux stratégiques. Et elle n’entend pas perdre son quasi-monopole. Il y a deux ans, Pékin a interdit les exportations de technologies d’extraction et de séparation des terres rares.

Rappelons que les 17 éléments qui constituent les terres rares possèdent des propriétés magnétiques, électroniques, optiques et catalytiques exceptionnelles, particulièrement utiles pour les technologies de la transition énergétique. Aujourd’hui, leur consommation est principalement soutenue par le secteur des aimants permanents, composés pour partie de terres rares, notamment du néodyme et du praséodyme et dans une moindre mesure du dysprosium et du terbium pour les applications de haute performance.

S’assurer que personne ne puisse remettre en cause cette domination

Les usages de ces aimants sont multiples : ils permettent la miniaturisation (électronique, robotique) et la fabrication d’équipements clés (générateurs d’éoliennes, moteurs des véhicules électriques, transformateurs…). Ils sont aussi essentiels pour les lasers et de nombreux équipements militaires.

Il y a maintenant 40 ans que l’Occident a cédé petit à petit à la Chine ses capacités de transformation des terres rares. La dernière grande mine américaine de terres rares, Mountain Pass en Californie, a fermé ses portes en 2002, incapable de rivaliser avec les coûts de production chinois. En 2010, la Chine contrôlait déjà environ 90% de la transformation et du raffinage des terres rares qui permettent de transformer la matière première en métaux et aimants utilisables.

Depuis, la Chine n’a eu de cesse de s’assurer que personne ne puisse remettre en cause cette domination. Elle y est parvenue en manipulant les prix des terres rares via l’indice Asian Metal Index, ou AMI. Il est détenu et contrôlé par la Chine et pendant des années a servi de référence mondiale pour la fixation des prix des terres rares. Et comme la Chine contrôlait à la fois l’offre et l’indice, Pékin avait la capacité de fixer les prix au niveau qui servait ses intérêts.

Le contrôle de l’offre, du marché et des prix

La stratégie chinoise était la suivante. Dès qu’un concurrent occidental manifestait l’intention de développer une chaîne d’approvisionnement ou des capacités de transformation, les prix de l’AMI s’effondraient et l’industrie chinoise inondait le marché mondial de terres rares à bas prix. L’entreprise ou les entreprises qui voulaient se développer dans les terres rares étaient contraintes d’abandonner.

Cela s’est produit au début des années 2000, en 2010-2011 et en 2015-2016. Chaque fois que l’Occident a montré des signes de volonté de mettre en place des mesures susceptibles de réduire sa dépendance vis-à-vis des terres rares chinoises, le même scénario s’est répété : les prix se sont effondrés, les capitaux ont fui et le monopole de la Chine en est sorti renforcé.

Le chapitre le plus dramatique de cette histoire s’est déroulé en 2010, lorsqu’un différend territorial entre la Chine et le Japon au sujet des îles Senkaku a déclenché ce que beaucoup considèrent comme la première instrumentalisation ouverte de l’approvisionnement en terres rares. En septembre 2010, la Chine a officieusement suspendu ses livraisons de terres rares au Japon. En l’espace de quelques mois, les prix des terres rares ont grimpé en flèche, ceux de certains oxydes ayant été multipliés par plus de dix. Le prix de l’oxyde de dysprosium à lui seul est passé d’environ 90 dollars le kilogramme début 2009 à plus de 2.300 dollars le kilogramme mi-2011.

Un piège auquel aucune entreprise occidentale ne pouvait échapper

Il s’en est suivi une ruée vers l’or. Les investisseurs occidentaux ont injecté des milliards dans des projets liés aux terres rares au Canada, aux États-Unis et en Australie. La mine de Mountain Pass a rouvert.

La Chine a alors réagi comme à son habitude. Une fois la panique initiale retombée, la Chine a assoupli ses restrictions et inondé le marché. Les prix se sont effondrés aussi rapidement qu’ils avaient grimpé. L’oxyde de dysprosium, qui avait atteint donc plus de 2 300 dollars est retombé sous la barre des 200 dollars le kilogramme. Les uns après les autres, les projets occidentaux lancés pendant la période de boom se sont retrouvés à court d’argent, à court d’investisseurs, ou tout simplement incapables de rivaliser. Molycorp, la société à l’origine de la relance de Mountain Pass, a déposé le bilan en 2015

Le message adressé au marché mondial était clair : toute entreprise qui tentait de mettre en place une chaîne d’approvisionnement en terres rares en dehors de Chine était condamnée. Un piège auquel aucune entreprise occidentale ne pouvait échapper car sa survie dépend entièrement des prix du marché.

La loi américaine va interdire aux sous-traitants de la défense d’acheter des terres rares chinoises

Maintenant, les choses sont enfin en train de changer. Les gouvernements occidentaux ont fini bien tardivement par se rendre compte du piège dans lequel ils sont tombés. Le 1er janvier 2027, de nouvelles règles américaines en matière d’approvisionnement des industries de défense entreront en vigueur. Elles interdisent l’utilisation de matériaux à base de terres rares d’origine chinoise dans les systèmes d’armement américains.

Cela signifie que la demande en métaux et aimants de terres rares ne dépend plus des prix du marché mais de la loi. La Chine peut faire chuter ou d’envoler les prix autant qu’elle le souhaite… cela ne changera rien. Les sous-traitants de la défense aux Etats-Unis doivent trouver des fournisseurs hors de Chine.

La France développe sa propre filière

L’autre évolution majeure est le soutien des pouvoirs publics à la renaissance des filières. L’Export-Import Bank des États-Unis vient de délivrer à l’entreprise américaine REalloys une lettre d’intention de 200 millions de dollars pour soutenir son développement. REalloys est spécialisé dans la transformation des terres rares et dispose d’une usine en activité dans l’Ohio et d’un partenariat de transformation en Saskatchewan au Canada. De la même façon, l’Organisation japonaise pour la sécurité des métaux et de l’énergie (JOGMEC) a signé un protocole d’accord avec REalloys portant sur le transfert de technologie et un financement potentiel.

JOGMEC est très actif et a aussi conclu un partenariat de 200 millions de dollars australiens avec la société australienne Lynas et a annoncé un investissement de 110 millions d’euros dans la raffinerie française Caremag qui appartient à la société Carester.

Justement, en déplacement sur le chantier de l’usine de séparation de terres rares de Carester (Caremag), à Lacq, le ministre de l’Economie Roland Lescure et le ministre de l’Industrie Sébastien Martin ont présenté mardi 5 mai un plan pour construire une chaîne complète d’aimants aux terres rares en France. Deux entreprises, Solvay à La Rochelle et donc Carester à Lacq portent des projets de développement de séparations de terres rares pour la production d’ aimants permanents. D’autres sociétés se positionnent sur le recyclage (MagREEsource, Orano) ou la métallisation des oxydes (Less Common Metals). Le ministère de l’Economie annonce apporter 180 millions d’euros d’aides à la filière.

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