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L’indispensable sauvetage d’EDF remis à des jours meilleurs

Le grand projet de refonte d’EDF, conçu pour redonner les moyens financiers à l’énergéticien français de mener les investissements nécessaires pour renouveler son parc nucléaire et se développer dans les renouvelables, ne se fera pas… avant plusieurs années. Les syndicats se réjouissent de ce qu’ils appellent une victoire. Ils ont tort. Tout comme la direction d’EDF qui semble soulagée. EDF, qui a été dans le passé un modèle et même le premier exportateur d’électricité au monde, est aujourd’hui affaibli financièrement comme industriellement et technologiquement. L’entreprise est incapable d’être l’artisan majeur en France de la transition énergétique. Et le recul du gouvernement signifie que son déclin ne peut que se poursuivre.

Il s’agissait de sauver EDF. Il s’agissait de redonner enfin  à l’énergéticien français les moyens d’investir et de se développer. Les syndicats s’y étaient opposés, parce qu’en France ils sont par définition hostiles à tout changement. Mais l’objectif du projet baptisé dans un premier temps Hercule était bien d’assurer l’avenir d’EDF qui a été considérablement affaibli depuis deux décennies par les injonctions contradictoires faites à l’entreprise publique par les gouvernements successifs. La dernière a été l’annonce le 27 juillet dans la soirée par le gouvernement actuel d’un report après l’élection présidentielle de 2022 de la refonte de l’entreprise publique.

Il faut bien mesurer que depuis vingt ans, la libéralisation du secteur électrique et sa privatisation partielle se sont traduites pour EDF par une accumulation de contraintes ingérables. Le résultat quasi mécanique de cette situation a été l’alourdissement de sa dette, des pertes continues de parts de marché, un rejet par les marchés financiers et une incapacité à financer des investissements indispensables. La dette d’EDF, y compris les titres subordonnés à durée illimitée (TSDI), dépasse aujourd’hui 50 milliards d’euros.

Le moyen et le long terme d’EDF ne sont pas assurés

 «Le sujet de fond reste entier», a d’ailleurs reconnu le 29 juillet Jean-Bernard Lévy, le Pdg d’EDF qui présentait les résultats semestriels de l’entreprise. «Notre court terme est assuré, notre moyen et notre long terme ne l’est pas si nous voulons jouer en première division, ce qui est quand même ce qui est attendu d’EDF».

EDF, il faut s’en souvenir, a été le premier électricien mondial et le premier exportateur d’électricité de la planète. Il a été l’un des grands succès français technique et économique des Trente Glorieuses. Cette entreprise a fourni à tout le pays une électricité abondante et bon marché et en a fait un atout de sa compétitivité industriel.

Il était une fois… L’entreprise publique est incapable aujourd’hui de financer les investissements nécessaires pour la rénovation du parc nucléaire (le grand carénage), le développement du nouveau nucléaire (EPR). Et il lui faut également investir massivement dans les renouvelables. EDF a par ailleurs multiplié depuis des années les erreurs économiques et les errements industriels, dans le chantier de l’EPR de Flamanville et dans une bonne partie de ses investissements et chantiers à l’étranger. La dernière mésaventure en date est sa brouille, le mot est faible, avec ses partenaires chinois au sujet de la sûreté de la centrale nucléaire de Taishan qui possède les deux seuls réacteurs EPR en fonctionnement.

L’Etat pris à son propre piège

La situation financière est préoccupante. Il y a plus d’un an, une source proche de la direction du groupe expliquait que «la crise actuelle précipite EDF dans des difficultés financières (…) en raison de la baisse de la production et de la chute des prix sur les marchés de gros, qui vont fortement pénaliser l’entreprise à l’horizon de 2021». Le rebond plus important que prévu des prix de gros de l’électricité cette année en Europe a finalement permis à EDF d’afficher au premier semestre une performance financière supérieure aux attentes avec un bénéfice net de 4,127 milliards d’euros après une perte de 701 millions l’an dernier sur la même période. Mais cela ne change rien au fond, à son endettement et à son incapacité à financer des dizaines de milliards d’investissements.

Le problème est que l’État s’est piégé lui-même. Il a contribué à dégrader la rentabilité d’EDF et ne peut pas aujourd’hui, compte tenu du statut de l’entreprise et des contraintes de concurrence en Europe, souscrire à de massives et indispensables augmentations de capital. La machine à cash que représentaient pour EDF le nucléaire existant et l’hydraulique a été démolie à la fois par l’obligation de vendre aux concurrents à prix coûtant une partie de la production nucléaire (le dispositif de l’Arenh abréviation de Accès régulé à l’électricité nucléaire historique) et par l’entrée subventionnée sur le marché des EnR (Énergies renouvelables) intermittentes. Pour finir, EDF subit le maintien de tarifs règlementés sur ses ventes de détail.

Un report politique

Le projet Hercule rebaptisé pour la galerie «Grand EDF», visait à remédier en partie à ses problèmes et à apporter à EDF des capitaux. Mais il ne se fera pas avant la fin du quinquennat d’Emmanuel Macron. Après on verra bien… Pendant ce temps-là, la France n’a toujours pas de stratégie cohérente de transition et encore moins de stratégie nucléaire. Or, le temps presse. Le parc nucléaire français fournit aujourd’hui 70% de la production électrique. Mais les centrales vieillissent. Ainsi, 52 des 56 réacteurs en service après la fermeture l’an dernier de ceux de Fessenheim, ont été construits dans les années 1970-1980. Tous arriveront en fin de vie d’ici 2040. Même dans l’hypothèse où la loi de transition énergétique qui prévoit la réduction de la part du nucléaire dans la production électrique à 50% sera appliquée, il faudra construire de nouvelles centrales nucléaires pour remplacer une partie du parc existant. Le gouvernement refuse même que le sujet soit abordé! Pour maintenir en 2035 la production électrique de la France à son niveau et à son coût actuels, EDF table, a minima, sur la construction rapide de trois paires de deux réacteurs de type EPR. Cela prendra bien plus de 15 ans…

Tour à tour au cours des dernières semaines, l’Académie des sciences et l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques ont dénoncé les incohérences, les décisions inconsidérées et les lâchetés de la stratégie nucléaire du gouvernement. Ils soulignent chacun à leur manière que les besoins en électricité du pays vont fortement augmenter au cours des prochaines années et que la stratégie suivie aujourd’hui, qui consiste à substituer de l’électricité nucléaire décarbonée par de l’électricité renouvelable intermittente également décarbonée (éolienne et solaire), ne mène nulle part.

Le report d’Hercule s’inscrit malheureusement dans cette logique. Il est mis par le gouvernement sur le compte de désaccords persistants avec la Commission européenne. «A ce stade, les discussions n’ont pas abouti» avec Bruxelles et «il n’est pas envisageable d’avoir un projet de loi au Parlement dans l’immédiat», a déclaré à l’AFP une source gouvernementale. Si les différends avec la Commission européenne sont bien réels, il s’agit tout de même d’un prétexte. Comme avec la stratégie nucléaire, le gouvernement fuit ses responsabilités. A Bruxelles, on explique ainsi que c’est le gouvernement français qui a décidé du report. «C’est un choix politique de la France de faire passer la réforme après l’élection présidentielle».

Une victoire syndicale à la Pyrrhus

Le schéma proposé par le gouvernement français, pour pouvoir injecter les dizaines de milliards d’euros indispensables à la remise à niveau du parc nucléaire, à la fermeture des centrales les plus vieilles, à la construction d’EPR, à la poursuite du déploiement des renouvelables et à la modernisation indispensable du réseau, consiste schématiquement  à renationaliser le nucléaire et l’hydraulique d’EDF et ensuite à reprivatiser la partie commerciale et les énergies renouvelables. La Direction générale de la concurrence de la Commission européenne y voyait une entorse… à la concurrence et exigeait en contrepartie qu’EDF soit transformé en une simple holding. Chaque activité, nucléaire, hydraulique, renouvelables, réseaux, commercialisation devait être indépendante sous la tutelle d’une holding «sans rôle opérationnel et sans contrôle sur ses filiales». Pour le gouvernement français comme pour la direction d’EDF, il n’en était pas question. Un compromis aurait sans doute pu être trouvé afin de permettre aux uns et aux autres de sauver la face et à EDF de garder directement ou indirectement la main sur ses filiales.

Mais le projet était aussi combattu en France par les syndicats de l’électricien et tous les partis d’opposition. «C’est pour nous une belle et grande victoire à mettre à l’actif du rapport de force des travailleurs avec la CGT…», s’est félicité Sébastien Menesplier, secrétaire général de la Fédération nationale Mines Énergie CGT. Une victoire qui signifie en fait une accélération du déclin d’EDF…

La rédaction

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