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EPR de Flamanville: le réquisitoire de la Cour des comptes

Flamanville Chantier EDF

Dans un rapport sans concession, rendu public le 9 juillet, la Cour des comptes pointe les responsabilités des dérives et des errements du chantier du réacteur nucléaire de nouvelle génération, EPR, de Flamanville. Les coûts ont été multipliés par 3,3 et les délais de construction par 3,5. Les magistrats n’épargnent personne, ni l’EDF, ni Areva, ni l’Etat, ni l’Autorité de sûreté nucléaire.

La succession de retards, de malfaçons, de dépassement des coûts du chantier de l’EPR, réacteur nucléaire de nouvelle génération, de Flamanville a jeté le discrédit sur l’ensemble de la filière nucléaire civile française. Elle était considérée, il y a 20 ans, comme la plus avancée au monde. Son réacteur de nouvelle génération est toujours jugé comme étant le plus sûr en terme de conception.

Deux réacteurs de ce type sont aujourd’hui en service en Chine, Taishan 1 et Taishan 2. Ils ont été livrés avec «seulement» cinq ans de retard et «seulement» un surcoût de 60% par rapport au budget prévisionnel. Mais en France, on semble incapable de le construire… On peut même parler de débâcle. Lancé en 2007, l’EPR français devait entrer en service en 2010. Il ne produira pas d’électricité avant au mieux 2023. A condition qu’il n’y ait pas d’autres incidents ou découvertes calamiteuses. Le coût initial de construction était évalué à 3,5 milliards d’euros. Il est passé selon les estimations actuelles à 12,4 milliards et devrait dans les faits largement dépasser cette somme…

EDF, Areva, l’Etat, l’ASN portent la responsabilité d’une débâcle industrielle

Dans le numéro de l’automne 2019 de Transitions & Energies, intitulé Nucléaire: la malédiction de Flamanville, nous avions consacré un dossier à l’EPR français avec des témoignages exclusifs et accablants de responsables du chantier sur la succession de malfaçons et même de dissimulations allant du béton à la cuve du réacteur en passant par des soudures essentielles. Des fissures ont été ainsi constatées dans le béton de la dalle sous le réacteur, en mai 2008 et dans des piliers «percés comme du gruyère» en août 2011. En avril 2015, il est apparu que le couvercle et le fond de la cuve du réacteur, présentaient des défauts. Enfin, 60 soudures essentielles sont à refaire et notamment les huit des tuyauteries principales d’évacuation de la vapeur du réacteur vers les turbines. Elles présentent des faiblesses.

La Cour des comptes a résumé les errements du chantier de l’EPR de Flamanville dans un rapport sans concession rendu public le 9 juillet. Il n’épargne personne, ni EDF, ni Areva, aujourd’hui disparu, ni l’Etat, ni l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire).

Depuis le début, le projet a accumulé les errements. Né en 1989, il devait être le fruit d’une collaboration franco-allemande entre Framatome et Siemens. Mais la France se retrouve seule en 1998 après la décision de l’Allemagne de se retirer. «Cependant, les grandes options de conception définies conjointement entre les ingénieries des deux pays, bien que sources de complexité, ne furent pas remises en cause», souligne la Cour des Comptes.

Une concurrence absurde entre Areva et EDF

A partir de 2001, Areva et EDF se lancent dans une compétition absurde et lourde de conséquences pour devenir le numéro un de l’EPR. Le premier présume de ses forces et de ses capacités en vendant un réacteur «clé en main» au finlandais TVO à Olkiluoto, qui est construit depuis 2005 et n’est toujours pas entré en service. Et l’autre, «chef de file du nouveau nucléaire français» se lance dans la construction du premier EPR en France, à Flamanville, sans avoir les équipes et le savoir-faire pour maîtriser un chantier d’une telle ampleur.

«Cette course entre les deux entreprises françaises a conduit au lancement précipité des chantiers de construction de ces deux premiers EPR, sur la base de références techniques erronées et d’études détaillées insuffisantes. Cette impréparation a également conduit à sous-estimer les difficultés de construction des EPR. La filière nucléaire a fait preuve d’une trop grande confiance en elle, inspirée par la construction et l’exploitation réussies d’un parc de 58 réacteurs… Les besoins en ingénierie de construction étaient estimés à 5 millions d’heures de travail; il en faudra 22 millions. Près de 4.500 modifications ont été apportées depuis le début de la construction, entraînant régulièrement l’arrêt du chantier pour laisser le temps à l’ingénierie de traiter les difficultés rencontrées», affirme la Cour des comptes.

Le rapport égrène les successions d’échecs opérationnels qui résultent notamment «d’une estimation initiale irréaliste de la durée et du coût de construction» et «d’un défaut d’organisation du suivi du projet par EDF et d’un manque de vigilance des autorités de tutelle…». Les magistrats mettent aussi en avant la «perte de compétences techniques de la filière nucléaire française», qui s’explique en partie par le fait que le dernier réacteur construit avant Flamanville avait été fini 15 ans auparavant. La filière nucléaire française n’a pas été capable de conserver les compétences acquises. Conséquence, «la multiplication par 3,3 du coût de construction (12,4 milliards d’euros) et par au moins 3,5 du délai de mise en service de l’EPR de Flamanville (à mi-2023) par rapport aux prévisions initiales constitue une dérive considérable». Et encore, la Cour des comptes estime qu’aux 12,4 milliards d’euros pourraient s’ajouter «des coûts complémentaires qui pourraient atteindre près de 6,7 milliards…».

L’Etat va devoir faire de la vraie stratégie industrielle

La Cour des comptes s’interroge aussi sur les conséquences de ses errements sur l’avenir du nucléaire en France. EDF travaille à la construction d’un nouveau modèle d’EPR, dit EPR2, présenté comme plus simple et moins cher à construire. Les magistrats de la Cour des comptes ont des doutes sérieux sur l’intérêt de l’EPR2

«On ne peut pas établir avec un degré raisonnable de certitude que les économies de construction de futurs EPR2 par rapport au coût de construction d’EPR de type Flamanville se matérialiseront», écrivent-ils. «L’enjeu financier est majeur: le coût de construction de trois paires d’EPR2 est estimé à 46 milliards d’euros. La décision de construire ou non de futurs EPR aura des conséquences jusqu’au 22ème siècle».

La stratégie nucléaire française est maintenant entre les mains de l’Etat. Et il ne peut plus tergiverser et gagner du temps en donnant des gages aux uns et aux autres à l’image de la fermeture de Fessenheim. Il va devoir redevenir un Etat stratège et faire preuve de clairvoyance. Les enjeux vont bien au-delà de la gestion d’EDF. De toute façon, «EDF ne peut financer seul la construction de nouveaux réacteurs, et ne pourra plus s’engager sans garanties sur le revenu que lui procurera l’exploitation de ces réacteurs».

Aucun nouveau projet nucléaire ne pourra être lancé sans une forme de garantie publique, son coût devra être étudié en fonction de sa compétitivité par rapport à d’autres modes de production d’électricité, et aux avantages en terme de souveraineté et de disponibilité permanente de la puissance électrique.

Le nucléaire assure aujourd’hui plus de 70% de la production électrique française sans émettre de gaz à effet de serre. La relance du nucléaire ou son abandon progressif seront des éléments essentiels de la transition énergétique qui passe obligatoirement par une électrification des usages.

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