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Superphénix Wikimedia Commons

Les parlementaires dénoncent l’abandon par la France des réacteurs nucléaires à neutrons rapides

Pour l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques, en décidant en catimini il y a deux ans, à l’été 2019, d’abandonner le projet de recherche sur les réacteurs nucléaires de quatrième génération (projet Astrid), le gouvernement et le Président de la République, ont pris une décision désastreuse. Elle déclasse de fait le nucléaire français, porte un coup à la souveraineté énergétique du pays, renonce à soixante années de recherches et tourne le dos à un moyen technologique de régler le problème des déchets nucléaires. Le réacteur de quatrième génération dit à neutrons rapides devrait pourtant voir le jour dans les prochaines années… aux Etats-Unis.

Emmanuel Macron a déclaré le 27 juillet, lors d’une interview à France Info à l’occasion de son déplacement en Polynésie, que «la France a une chance quand on parle d’émissions de gaz à effet de serre, c’est le nucléaire». Le problème est que les actes ne correspondent pas vraiment aux paroles prononcées. C’est ce qu’a dénoncé il y a quelques jours le très austère Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst). Il s’en est pris de façon cinglante au gouvernement et de fait au Président de la République, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Il leur reproche l’abandon en catimini il y a deux ans, à l’été 2019, des recherches avancées sur le réacteur nucléaire de quatrième génération à neutrons rapides baptisé projet Astrid (acronyme de l’anglais «Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration»).

Abus de pouvoir

Cela est d’autant plus malencontreux que le réacteur nucléaire de quatrième génération, auquel la France a renoncé sans explications et sans débats, va voir le jour dans les prochaines années… aux Etats-Unis. La société TerraPower, qui appartient à Bill Gates et la société PacifiCorp, filiale de Berkshire Hathaway, le fonds d’investissement de Warren Buffet, ont annoncé la fabrication d’un prototype de réacteur à neutrons rapides et à sels fondus baptisé Natrium.

Les réacteurs à neutrons rapides ont pour principal avantage de consommer les déchets radioactifs des centrales nucléaires classiques. Ils permettent en quelque sorte de boucler le cycle et de se débarrasser d’un des principaux problèmes posés par l’énergie nucléaire. On comprend pourquoi ils ont suscité l’opposition radicale des mouvements écologistes antinucléaires.

Ainsi, le réacteur Superphénix de Creys-Malville a été abandonné en 1997 sur décision du gouvernement de Lionel Jospin à la suite d’un accord politique avec les Verts. Et Emmanuel Macron a fait de même en 2019 en abandonnant Astrid unilatéralement. L’Opecst 
a été saisi l’année dernière par le bureau de l’Assemblée nationale pour se prononcer sur cette décision et les technologies futures du nucléaire dont les réacteurs de petite taille ou SMR. Le bureau de l’Assemblée nationale avait d’autant plus de raisons de demander un rapport que la façon dont a été décidé l’abandon d’Astrid s’apparente à un abus de pouvoir. D’abord, la décision n’a pas été communiquée officiellement et a été révélée par des articles de presse. Ensuite et surtout, comme il serait illégal d’abandonner le programme qu’une loi a créé, l’exécutif a décidé de son report jusqu’à la fin du siècle! Dans quatre vingt ans…

Une indépendance énergétique de plusieurs siècles en recyclant les déchets nucléaires

Le rapport de l’Opecst, rendu public au début du mois, est sans ambages. «Les intérêts à long terme du pays ne semblent pas avoir été pris en compte… Les rapporteurs considèrent qu’il ne sera pas possible d’inverser la tendance au déclin sans revenir aux fondamentaux qui ont fait de la France l’un des grands acteurs du nucléaire civil: un fort investissement dans la recherche et l’innovation, allant de pair avec la motivation des jeunes pour un domaine scientifique et technique parmi les plus exigeants.»

«L’exécutif jette aux oubliettes soixante années de recherches scientifiques», résume dans une interview au Point le sénateur (LR) Stéphane Piednoir, coauteur du rapport avec le député (LREM) Thomas Gassilloud. «Cette décision, prise sans débat, alors que l’on sait que notre consommation électrique va considérablement augmenter dans un contexte de réchauffement climatique, est incompréhensible».

En construction à Marcoule dans le Gard, le prototype de réacteur de quatrième génération devait «fermer le cycle» du nucléaire en France. C’est-à-dire réduire considérablement le stock de déchets produits en réutilisant le plutonium. Au passage, il offrait à la France une indépendance électrique de plusieurs siècles en recyclant les déchets existants… plus de 300.000 tonnes d’uranium appauvri.

Abandon de la stratégie visant à recycler la majeure partie des déchets

La recherche française a longtemps été en pointe sur cette technologie étudiée depuis plus de soixante ans. Les premiers prototypes de réacteurs à neutrons rapides remontent aux années 1970, avec Rapsodie, puis Phénix et Superphénix (voir la photographie ci-dessus). Astrid était le prolongement de cette filière.

Il s’agissait d’un prototype de réacteur à neutrons rapides refroidi par du sodium liquide. Cette technologie présente, en théorie, l’avantage de pouvoir tirer 50 à 100 fois plus d’énergie de l’uranium naturel que les réacteurs classiques et de brûler les déchets nucléaires.

Comme le souligne le rapport de l’Opecst: «le projet ASTRID répondait à 3 enjeux majeurs:

-L’indépendance énergétique, en donnant à la France la capacité d’utiliser la quasi-totalité du contenu énergétique de l’uranium naturel et des matières nucléaires disponibles sur son sol en grande quantité.

-Une meilleure gestion des déchets radioactifs les plus dangereux, au travers de la transmutation, prévue par la loi Bataille de 1991 et par la loi du 28 juin 2006 sur la gestion durable des déchets radioactifs.

-La préservation des acquis de la recherche, ASTRID prenant le relais de 60ans de recherches sur les réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium.»

Le rapport met aussi en avant «4 impacts principaux de cette décision:

-Elle sème le doute sur la cohérence de la démarche de fermeture du cycle suivie depuis 70 ans, donc sur les intentions de la France à long terme. La France risque d’être perçue comme un partenaire peu fiable en matière de R&D. De plus, les pays souhaitant acheter des centrales nucléaires en s’appuyant sur des fournisseurs pérennes pourraient s’interroger sur les intentions de la France.

-Astrid était le projet phare de la R&D nucléaire en France. Dans un contexte déjà difficile, l’annonce de son abandon a un impact négatif sur l’attrait de la filière pour les étudiants.

-En l’absence de projet fédérateur, l’acquis de 70 ans de recherches sur les réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium pourrait être perdu.

-A plus long terme, la stratégie de fermeture du cycle du combustible pourrait être abandonnée, avec des conséquences potentiellement lourdes sur l’industrie nucléaire française et sur le stockage géologique des déchets.»

Non seulement sur le fond, la décision d’abandonner Astrid est très contestable et marque le déclassement nucléaire de la France, mais dans la forme, en contournant la loi et sans donner la moindre explication, elle est désastreuse. Elle illustre tout simplement les errements de la démocratie française à la merci du «Fait du prince».

La rédaction

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