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Pourquoi fermer Fessenheim?

Centrale nucléaire de Fessenheim

Dans une chronique assez retentissante publiée par le site Telos, une plateforme de débats intellectuels et universitaires, Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS et grand expert de l’industrie, souligne les incohérences ayant conduit à la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim. Le premier réacteur a été arrêté le 22 février dernier et le second le sera le 30 juin.

Pour Elie Cohen, cette fermeture «sans raison économique, sans motif de sécurité, à rebours de l’impératif climatique, ne manque pas d’interroger sur le poids de la rationalité économique dans la décision publique, la force de nos engagements de décarbonation depuis les Accords de Paris et le respect que l’on prête à l’Autorité de sureté nucléaire (ASN)».

Décarboner l’énergie n’est pas une priorité

Il s’agit d’une décision prise par François Hollande et mise en œuvre par Emmanuel Macron dans un contexte énergétique qui a pourtant beaucoup changé. Il est rendu plus difficile notamment par les retards à répétition de la construction de l’EPR de Flamanville, par les doutes grandissants sur le modèle énergétique allemand et par la poursuite de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre.

Elie Cohen met en avant plusieurs «enseignements» à tirer de cette décision. D’abord, «le lobby nucléaire tant décrié et EDF, véritable État dans l’État si souvent dénoncé, n’ont pas fait le poids par rapport à une négociation d’appareils entre Verts et Socialistes en 2012. Le sort de Fessenheim a été scellé en même temps que les sièges parlementaires qui  se distribuaient entre Martine Aubry et Cécile Duflot».

Ensuite, «la décarbonation de l’énergie produite n’est manifestement pas un objectif prioritaire pour les écologistes qui préfèrent apparemment les émissions de CO2 de centrales au charbon ou au gaz plutôt que le maintien en exploitation de centrales non émettrices de CO2 et supervisées au quotidien par l’ASN».

L’auteur dénonce le fait que les émotions collectives après Fukushima l’emportent sur une trajectoire raisonnée d’évolution du mix énergétique. Car la fermeture de Fessenheim a été précédée de la confirmation de l’arrêt à l’horizon 2035 de toutes les tranches nucléaires de 900 MW, 14 réacteurs,  pour atteindre un objectif de 50% de nucléaire dans la production électrique. Mais cela se fait «sans bilan économique de la sortie partielle du nucléaire et sans bilan écologique».

Et ces bilans seraient particulièrement nécessaires. Car la France devra faire face dans les prochaines années à des besoins grandissants de fourniture électrique. La révolution de l’électro-mobilité, la croissance du numérique, tout concourt à une substitution progressive et souhaitable du pétrole par l’électricité. Mais cela signifie que les besoins en énergie électrique ne vont pas diminuer, au contraire, et qu’il sera difficile de les satisfaire.

Ces besoins «nécessiteront une fourniture régulière «en base» que les énergies renouvelables intermittentes ne pourront pas fournir. Il faudra donc choisir pour la fourniture de base entre le charbon, le gaz ou le nucléaire… Faire le choix de la sortie progressive du nucléaire dans un tel contexte c’est de fait renoncer à l’impératif climatique».

Des choix purement politiques

Elie Cohen pose alors la questions suivante: «pourquoi la France, longtemps pays leader mondial du nucléaire et qui a fait fonctionner remarquablement son système industriel et son système de sûreté sur la durée, a par touches successives renoncé à son ambition, dénigré ses réalisations et préparé le terrain à l’abandon».

Il en conclut qu’il s’agit avant tout de choix purement politiques amorcés notamment par le Parti Socialiste qui s’est «convertit à l’idéologie écologiste». D’abord, François Mitterrand qui a renoncé à la centrale de Plogoff. Ensuite, Lionel Jospin qui a décidé de fermer Super-Phénix et la porte à la technologie de surrégénération qui permettait d’utiliser une grande partie des déchets nucléaires. Enfin, François Hollande qui a décidé de la fermeture de Fessenheim et de ramener la part du nucléaire à 50% à l’horizon 2025. En y ajoutant les dérives d’Areva et les errements du chantier de l’EPR de Flamanville, le dénigrement du nucléaire n’a cessé de grandir au point qu’un scénario 100% renouvelable, techniquement plus que douteux, est même envisagé au sein du gouvernement par Elisabeth Borne, la Ministre de la transition écologique et solidaire. Elie Cohen souligne aussi «l’hostilité rampante des institutions européennes à la filière nucléaire, pourtant décarbonée, et leur relative complaisance aux investissements gaziers et charbonniers!»

Et l’auteur de conclure: «la seule énergie décarbonée bien maîtrisée par la France est à la dérive. Chinois et Russes sont en passe de prendre le leadership… La politique qui s’invente à travers les avancées de l’écologie politique, les contraintes économiques et la réalité de l’impératif climatique ne pourra pas faire l’économie d’une vraie taxation du carbone émis ce qui ne manquera pas de reposer la question nucléaire.»

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