Transitions & Energies

Le dernier réacteur de Fessenheim s’est arrêté définitivement

Centrale nucléaire de Fessenheim

La stratégie de transition énergétique française est toujours aussi incohérente et dictée avant tout par des considérations de tactique politicienne. Fermer le dernier réacteur de Fessenheim revient à se priver d’une source permanente de production électrique bas carbone que l’on pourra difficilement remplacer dans les prochaines années.

Après 43 années de service, le second réacteur nucléaire de la centrale de Fessenheim a cessé définitivement de produire de l’électricité dans la nuit du 29 au 30 juin. Le premier réacteur a été arrêté le 22 février de cette année. Une victoire pour les antinucléaires mais il ne s’agit pas vraiment d’une bonne nouvelle pour la transition énergétique. Elle consiste, rappelons-le, à réduire avant tout les émissions de gaz à effet de serre.

Comme l’écrivait il y a quatre mois Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS et grand expert de l’industriepour Telos, cette fermeture «sans raison économique, sans motif de sécurité, à rebours de l’impératif climatique, ne manque pas d’interroger sur le poids de la rationalité économique dans la décision publique, la force de nos engagements de décarbonation depuis les Accords de Paris et le respect que l’on prête à l’Autorité de sureté nucléaire (ASN)».

Une logique qui n’a rien à voir avec la baisse des émissions de gaz à effet de serre

Il ajoutait: «la décarbonation de l’énergie produite n’est manifestement pas un objectif prioritaire pour les écologistes qui préfèrent apparemment les émissions de CO2 de centrales au charbon ou au gaz plutôt que le maintien en exploitation de centrales non émettrices de CO2 et supervisées au quotidien par l’ASN».

Dans un registre différend, la Cour des comptes dénonçait en mars dans son rapport annuel les conditions de la fermeture de Fessenheim, une décision prise pour des raisons avant tout politiques qui devrait coûter très cher à l’Etat en indemnisation et dont les conséquences sur la production d’électricité ont été mal évaluées. Le titre du paragraphe du rapport de la Cour des comptes consacré à Fessenheim résumait parfaitement son jugement: «Un processus chaotique et un coût pour l’État». Promesse de campagne de François Hollande en 2012, la fermeture a été repoussée à maintes reprises, avant d’être actée en avril 2017.

Une décision qui n’a aucun impact positif sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Comme l’écrivait il y a seulement quelques jours l’Agence internationale de l’énergie (AIE): «l’énergie nucléaire est la plus importante source d’électricité bas carbone à la fois en Europe et en Amérique du nord...». Tout cela s’explique pour une raison simple, les centrales nucléaire ne rejettent que 6 grammes de CO2 par kWh, soit en moyenne environ 8 fois moins que le solaire et 2 fois moins que l’éolien, selon les propres chiffres de l’Ademe (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie), qui ne peut être soupçonnée de soutenir le nucléaire.

Des risques pour la stabilité du réseau électrique français

Le démantèlement de la plus vieille centrale de France, installée en bordure du Rhin, près de l’Allemagne et de la Suisse, s’étalera sur des décennies. Il faudra 15 ans pour démonter les deux réacteurs. La première étape sera l’évacuation du combustible hautement radioactif qui, selon le calendrier prévu, s’achèvera en 2023. Le démantèlement proprement dit devrait débuter en 2025 et se poursuivre au moins jusqu’en 2040. «C’est la première fois qu’une centrale nucléaire à eau pressurisée [la technologie qui équipe tous les réacteurs aujourd’hui en fonctionnement du parc français] est arrêtée puis démantelée intégralement», explique un porte-parole d’EDF.

Et cela ne sera pas sans conséquences sur la stabilité du réseau électrique. Toujours comme l’écrit l’AIE, «le nucléaire joue un rôle majeur en assurant la sécurité de la fourniture d’énergie de nombreuses économies». Ainsi, la fermeture de Fessenheim fragilise la production électrique française et illustre les limites des renouvelables, du fait d’une production électrique peu intensive par rapport au nucléaire, et de leur intermittence.

La centrale de Fessenheim générait environ 2% de la production électrique annuelle de la France. En 2019, elle a produit près de 12,3 TWh, soit plus du tiers de l’ensemble de la production éolienne en France métropolitaine. Il faudrait environ 3.000 éoliennes pour remplacer Fessenheim, à condition… qu’elles fonctionnent à la demande. Ce qui par définition n’est pas le cas.

Ainsi, EDF s’attend à de sérieuses difficultés de production lors des deux prochains hivers. La sécurité d’approvisionnement électrique inquiète à la fois, le gouvernement, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et même l’industrie. EDF doit gérer en même temps, la fermeture de Fessenheim, les retards à répétition de l’entrée en service de l’EPR de Flamanville, les arrêts en cours de tranches de centrales nucléaires pour maintenance qui se prolongent du fait de retards liés à la pandémie et au confinement, et pour finir de la nécessité de revoir complètement le calendrier du grand carénage de plusieurs centrales. «Le vrai enjeu, c’est à partir d’octobre-novembre et pour les hivers 2020-2021 et 2021-2022, où la conséquence des arrêts de tranches se fera sentir», prévenait Bernard Doroszczuk, président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), le 28 avril à l’Assemblée nationale.

Douze autres réacteurs devront être fermés d’ici 2035

Et si l’arrêt des deux réacteurs de la centrale de Fessenheim fragilise déjà considérablement la production d’électricité en France, on peut se demander quelles seront les conséquences de la fermeture anticipée d’ici 2035 de 12 autres réacteurs?  La Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) 2019-2028, publiée en avril au Journal Officiel, a confirmé cet objectif. Il vise à réduire la part du nucléaire à 50% du mix électrique en France contre plus de 70% l’an dernier.

Est-ce raisonnable? La réponse à cette question est fournie à nouveau par l’AIE: «L’électricité nucléaire et d’autres sources pilotables [mobilisables quand nécessaire] de production d’électricité comme l’hydraulique et les centrales à gaz, jouent un rôle majeur dans l’intégration des renouvelables intermittents et dans le maintien de la stabilité des réseaux. La poursuite continue du fonctionnement des centrales nucléaires existantes ne nécessite pas le développement de nouvelles lignes de transmission. La disparition progressive de l’électricité nucléaire dans les économies avancées ne rendra pas la transition vers des énergies propres impossible, mais elle va augmenter les coûts financiers et les problèmes de sécurité énergétique

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