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La stratégie française de transition est une impasse

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Les deux textes organisant la transition énergétique en France, la PPE (programmation pluriannuelle de l’énergie) et la SNBC (stratégie nationale bas carbone), ont été publiés au Journal Officiel. Ils illustrent le caractère irréel et irréaliste de la stratégie de transition française. Elle néglige les transports, la chaleur et l’industrie, grands consommateurs d’énergies fossiles, et privilégie l’électricité et le remplacement du nucléaire, qui émet peu de CO2, par l’éolien et le solaire, qui émettent peu de CO2!

La France vient de rendre publique, avec 18 mois de retard et presque en catimini, sa «nouvelle» stratégie de transition énergétique. Ont été publiés le 23 avril au Journal Officiel, les décrets de la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) pour les périodes 2019-2023 et 2024-2028 et de la nouvelle stratégie nationale bas carbone (SNBC). La PPE établit des objectifs en volume pour chaque type d’énergie d’ici 2028 et la SNBC indique la trajectoire à suivre pour parvenir à la neutralité carbone en 2050.

Une obsession pour l’électricité sans se soucier des transports, de la chaleur, de l’industrie

Ces textes, qui se veulent ambitieux, présentent un problème de taille. Ils sont obnubilés par l’électricité, qui en France ne pose pas de problème d’émission de gaz à effet de serre, et négligent la substitution aux énergies fossiles dans les transports, la chaleur et l’industrie. La transition en France s’apparente surtout à une posture politique.

Elle ne s’attaque pas vraiment à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Remplacer des centrales nucléaires par des éoliennes et des panneaux solaires, le «rééquilibrage du mix électrique», n’a aucun impact sur les émissions… Quant à l’objectif premier et urgent de la transition, la sortie des énergies fossiles, il est dans les faits repoussé à des lendemains meilleurs et à un changement hypothétique des usages et des comportements individuels. La stratégie énergétique française n’est pas construite sur une évaluation des objectifs et des moyens techniques et financiers nécessaires pour les atteindre mais est avant tout soumise aux aléas sociaux, politiques et budgétaires.

Cela explique pourquoi, prévu pour la fin de l’année 2018, le décret de la PPE, a été publié finalement le 23 avril 2020. Entretemps, il a fallu sérieusement revoir à la baisse la stratégie de subventions au développement des énergies renouvelables puisque le gel de la taxe carbone, après le mouvement des gilets jaunes, ne permettait plus de les financer. Il a fallu aussi reconnaître que l’objectif fixé par la «Loi de transition énergétique pour la croissance verte» de 2015, qui consistait à ramener la part du nucléaire dans le mix électrique à 50% en 2025, était totalement irréaliste. L’échéance a donc été reportée à 2035. Il a enfin fallu intégrer dans les textes des engagements de communication politique, comme la fermeture symbolique des centrales à charbon en France en 2022, et la décision, qui n’engage personne, de parvenir à la neutralité carbone en 2050. Cela n’a aucune chance de se faire si les transports, l’industrie et le chauffage des bâtiments, qui consomment les trois quart de l’énergie en France, sont ignorés ou presque.

Pas adaptés aux enjeux, encore moins après le coronavirus

Cela n’a pas empêché la loi énergie climat d’être adoptée le 19 novembre 2019 et assortie d’une «Convention citoyenne sur le climat» réunissant 150 Français devant faire des propositions nouvelles. Comme si les moyens d’une vraie transition n’existaient pas et n’étaient pas connus. Ils ont pour nom: efficacité énergétique, moteur électrique, batteries, hydrogène, géothermie, solaire, biogaz, nucléaire, rénovation des bâtiments et des logements anciens, capture du CO2, nanomatériaux…

Il est par ailleurs évident aujourd’hui que la pandémie de coronavirus et ses conséquences très lourdes dans les années à venir -économiques, sociales, politiques et budgétaires- changeront la façon d’aborder la transition énergétique. D’ores et déjà, deux thèses s’affrontent. Celle qui considère que la transition doit imposer aux producteurs et aux consommateurs des contraintes moins fortes pour faciliter avant tout le redémarrage économique et celle qui entend profiter du moment pour transformer radicalement la société.

Dans un cas comme dans l’autre, les textes parus le 23 avril ne sont pas adaptés aux enjeux. Ils s’inscrivent dans la continuité d’une stratégie française de transition énergétique faite d’un côté de discours volontaires et ambitieux et de l’autre d’une politique incohérente, étroite et disposant de moyens limités.

Cela n’empêche pas la ministre de la Transition écologique et solidaire, Élisabeth Borne, de déclarer que: «la crise que nous traversons, en dépit de sa violence, ne remet pas en cause les priorités du gouvernement en matière de transition écologique et de décarbonation des différents secteurs économiques». Les textes publiés le 23 avril montrent que ce ne sont que des mots.

Une forme de pensée magique

La SNBC, par exemple, entérine le recul des ambitions de réduction des émissions de gaz à effet de serre à court terme. Ce qui est inévitable si la priorité va à l’électricité et au remplacement du nucléaire par des renouvelables, ce qui n’a pas d’impact sur les émissions. Plus gênant encore, l’objectif principal de la PPE, à savoir ramener la part du nucléaire à 50% en 2035 et faire passer les renouvelables électriques à 33% en 2030, se fait au détriment des aides et des subventions aux gaz renouvelables, aux carburants alternatifs, à la géothermie… Contrairement à l’Allemagne, la Chine, le Japon, la Corée du sud ou la Californie, la France n’affiche aucune ambition dans la création d’une filière d’hydrogène vert.

La PPE fixe bien comme objectif une réduction de la consommation d’énergies fossiles de 40% en 2030, mais il s’agit d’un vœu pieu… sans moyens et sans stratégies technologique, industrielle, fiscale pour développer des alternatives. La transition énergétique en France est affectée par une forme de pensée magique. Comme si les discours volontaires, les éoliennes, les panneaux solaires, et l’électrification des usages allaient naturellement marginaliser l’utilisation massive des énergies fossiles dans les transports, l’industrie et la chaleur.

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