La guerre lancée le 28 février dernier par les Etats-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran a prouvé que l’arme la plus efficace de Téhéran était l’arme énergétique à savoir le contrôle et le blocage du détroit d’Ormuz. Par ce corridor maritime transite environ 20% du pétrole mondial (20 à 21 millions de barils) et 20% du GNL (gaz naturel liquéfié) mondial. Autant dire, que l’économie mondiale, qui ne peut pas se passer des hydrocarbures qui sortent du Golfe persique, est à la merci des Gardiens de la révolution iranienne. Ils sont d’ailleurs devenus aujourd’hui ivres de cette capacité de nuisance au point de tenter de rendre permanent le contrôle du détroit et l’imposition d’un droit de passage.
Il faut dire que sans le blocage du détroit d’Ormuz et la flambée des prix du pétrole à la pompe, l’administration Trump n’aurait sans doute jamais accepté de négocier un cessez-le-feu et un éventuel accord de paix qui ne répond à aucun des objectifs annoncés par Donald Trump à l’origine. La perspective que la crise pétrolière se poursuive jusqu’aux élections de mi-mandat américaines du 3 novembre a été l’élément majeur qui a poussé la Maison Blanche à accepter une humiliation. Et elle n’a d’ailleurs pas empêché la reprises des hostilités.
Multiplier les voies de contournement, provisoires et durables
Maintenant, donner à la République islamique d’Iran la capacité de faire du chantage en permanence sur le marché pétrolier et gazier mondial est inacceptable pour les Etats-Unis, mais aussi et surtout pour les pays arabes du Golfe Persique et également pour les pays européens et asiatiques. Washington essaye donc au-delà des pressions militaires de redessiner avec ses alliées la carte de l’approvisionnement énergétique régional et de contourner le détroit d’Ormuz.
Les mesures d’urgence des derniers mois n’ont pas été suffisantes pour éviter une crise énergétique. A l’image du corridor de la « route du Sud » plus ou moins clandestine qui longe la côte d’Oman et bénéficiait du soutien actif de la marine américaine et de ses alliés du Golfe. C’est elle qui est visée aujourd’hui par les tirs iraniens. Au plus fort des opérations militaires, au début du blocus, ce corridor a permis le transit d’une douzaine de navires par semaine, un chiffre qui était passé à 119 navires fin juin — ce qui reste toutefois bien loin des 700 transits hebdomadaires habituels pour cette voie maritime. Et ce chiffre a dû baisser aujourd’hui.
Les itinéraires terrestres empruntés par les camions transportant du pétrole à travers l’Irak et la Syrie ont été avant tout symboliques. L’Irak a réussi à faire passer en moyenne environ 500 camions par jour en Syrie au plus fort du blocus. Chacun transportant environ 250 barils de pétrole brut, cela représente un total de 125.000 barils par jour (bpj). À titre de comparaison, l’Irak faisait transiter avant le blocus 3,3 à 3,4 millions de bpj par le détroit d’Ormuz.
Moderniser les deux oléoducs de contournement
Plus significatifs ont été les deux oléoducs dits de contournement. Et notamment celui dit Est-Ouest long de 1.200 kilomètres qui permet d’acheminer le pétrole brut depuis les champs pétroliers de l’est de l’Arabie Saoudite à travers la péninsule arabique jusqu’au port de Yanbu sur la mer Rouge. L’oléoduc a une capacité maximale théorique de 7 millions de barils par jour. Mais le terminal maritime de Yanbu ne peut pas exporter plus de 4,5 millions de barils par jour.
L’autre option de contournement est l’oléoduc Habshan–Fujairah des Émirats arabes unis. Long de 360 kilomètres, il relie les gisements d’Abou Dhabi au port de Fujairah sur le golfe d’Oman et sa capacité a été portée à 1,8 million de barils par jour.
Productions supplémentaires en Amérique latine
Certains pays producteurs, hors du Moyen-Orient, ont pu aussi augmenter leur production et ont l’intention de continuer à le faire et d’accroître significativement leurs capacités. Ce n’est pas le cas des Etats-Unis. Avant la guerre, l’industrie pétrolière américaine produisait déjà à des niveaux record absolus de l’ordre de 13,6 millions de barils par jour et ne peut pas faire plus. Les appels de Donald Trump en faveur d’une augmentation de la production n’y changeront rien.
La situation est différente en Amérique latine. Le Venezuela, l’Argentine et le Brésil ont augmenté leurs productions et ont des plans d’investissements ambitieux pour le faire bien plus dans les prochaines années. L’Amérique du Nord et du Sud représente déjà 32% de la production mondiale de brut et cela ne peut qu’augmenter.
Transporter rapidement par d’autres voies environ 50% du flux pétrolier qui passait par le détroit
Mais là encore, il ne s’agit que d’une partie de la solution au casse-tête que représente le contournement du détroit d’Ormuz. Les investissements prévus assez rapidement visent à permettre de faire passer par voie terrestre environ 50% du flux pétrolier habituel de 20 à 21 millions de barils par jour en utilisant les corridors existants et en accélérant les travaux de modernisation et de construction.
Les Émirats arabes unis ont lancé la construction d’un deuxième oléoduc parallèle vers Fujaïrah, ce qui devrait doubler leur capacité de contournement pour la porter à plus de 3 millions de barils par jour. L’achèvement des travaux a été avancé à 2027.
Une idée similaire, inspirée par les États-Unis, consiste à permettre à l’Irak de contourner le détroit en acheminant davantage de pétrole du nord via l’oléoduc Kirkouk-Ceyhan vers la côte méditerranéenne de la Turquie, dont la capacité a été récemment réactivée pour traiter 170.000 à 250.000 barils par jour. Pour l’instant rien ne se fait compte tenu de l’impossibilité de parvenir à un accord entre l’Irak et la Turquie. Mais on peut compter sur des pressions américaines pour surmonter l’obstacle.
Désenclaver la production irakienne
D’autres oléoducs traversant l’Irak pour rejoindre la Syrie, la Jordanie ou Oman sont également à l’étude. Il y a quelques jours le ministre irakien des Affaires étrangères, Fuad Hussein, a rencontré le président syrien Ahmad Al-Sharaa à Damas afin de faire avancer plusieurs projets. Il y a notamment la remise en état de l’oléoduc de 800 kilomètres reliant Kirkouk, en Irak, au port syrien de Banias, dont la capacité historique était de 300.000 barils par jour. Le mois dernier, le Premier ministre irakien Ali Al-Zaidi et l’envoyé spécial du président américain Tom Barrack ont conclu un protocole d’accord avec la société d’investissement américaine TI Capital pour le financement et la gestion du projet de reconstruction de cet oléoduc.
Parallèlement, les États-Unis et leurs alliés accélèrent également la réalisation de l’énorme oléoduc Bassorah-Haditha. Cet oléoduc de 700 kilomètres, d’un coût de 5 milliards de dollars, relierait les champs pétroliers du sud de l’Irak à Haditha et aurait une capacité de 2,25 à 2,5 millions de barils par jour. Une fois achevé, il permettrait à l’Irak d’acheminer sa production du sud vers le nord en contournant complètement le détroit d’Ormuz.
Le corridor Inde-Moyen-Orient-Europe
Un autre élément très important sur le plan stratégique est le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC), prévu de longue date mais dont la mise en œuvre a désormais été accélérée. Lancé à l’origine lors du sommet du G20 de 2023, il a été relancé par le blocus du détroit d’Ormuz. Il pourrait à terme détourner environ 60% du trafic de conteneurs qui transite par Hormuz. Son architecture s’articule autour de deux corridors. Un tronçon maritime oriental reliant les ports occidentaux de l’Inde au golfe Persique mais via Oman, avant le détroit d’Ormuz, et un réseau ferroviaire traversant l’Arabie saoudite et la Jordanie jusqu’au port israélien de Haïfa.
Les navires en provenance d’Inde déchargeraient leurs cargaisons avant le détroit d’Ormuz avant de la transférer vers le réseau ferroviaire de la péninsule arabique. Des nœuds supplémentaires « IMEC Plus » traversant l’Égypte et la Syrie sont à l’étude afin de créer un réseau plus étendu d’alternatives terrestres.
L’ambition affichée est de faire que si la République islamique d’Iran conserve la capacité de perturber le transport maritime régional, sa capacité de nuisance sur les flux pétroliers mondiaux soit rapidement réduite.












