La mode tapageuse des SMR (Small modular reactor), petits réacteurs nucléaires modulables, la multiplication de projets surmédiatisés et souvent techniquement et économiquement présomptueux et quelques faillites retentissantes ont fait douter de la réalité du développement de cette nouvelle niche nucléaire. S’il y a eu de la casse et si le modèle économique doit encore démontrer sa pertinence, on ne peut plus dire que les SMR sont un mirage dont la réalité ne cesse de s’éloigner au fur et à mesure que l’on s’en approche à l’image des batteries solides, des véhicules autonomes ou de la capture du CO2 dans l’atmosphère.
Pour preuve, Rolls-Royce SMR vient de décrocher son troisième contrat européen majeur. Videberg Kraft, soutenu par le groupe énergétique suédois Vattenfall, a retenu le modèle britannique pour trois réacteurs sur la côte ouest, ce qui en fera la première nouvelle centrale nucléaire de Suède depuis plus de quarante ans.
Des SMR commandés en Suède, en Tchéquie et au Royaume-Uni
Ce contrat à l’exportation de plusieurs milliards de livres, activement soutenu par les efforts commerciaux du gouvernement britannique, vient s’ajouter aux contrats existants de construction de SMR au Royaume-Uni et en Tchéquie et fait de Rolls-Royce le seul industriel à disposer de plusieurs engagements fermes sur ce type de réacteur en Europe.
Great British Energy – Nuclear a signé un contrat l’an dernier pour lancer la construction de premières tranches à Wylfa, dans le nord du Pays de Galles. CEZ, en République tchèque, avait conclu un peu plus tôt un accord préliminaire pour un déploiement à Temelin, avec des projets visant à terme une capacité Rolls-Royce pouvant atteindre 3 GW et prévoyant même une prise de participation de 20% dans la filiale SMR de l’entreprise.
Une réponse à de réels besoins
Les avantages des SMR sont réels. Ils peuvent offrir théoriquement le meilleur compromis possible entre une électricité nucléaire décarbonée non intermittente, une relative facilité d’installation, une sûreté plus facile à assurer que les grands réacteurs, la modularité, une production industrielle en série et des coûts maîtrisés.
Il existe sommairement, deux types de SMR. Les unités de taille moyenne, d’une puissance de 200 à 500 MW et les mini et micro-réacteurs qui offrent une puissance de 5-50 MW. Par comparaison, les grands équipements ont une puissance de l’ordre de 1.000 MW et parfois très supérieure comme les EPR français (1.650 MW).
Les SMR correspondent à de vrais besoins dans les domaines de la technologie, de l’industrie (notamment pour produire de l’hydrogène décarboné et des carburants synthétiques) et militaire… Google en a commandé sept et Amazon, Microsoft et Meta lui emboîtent le pas. Et puis, les SMR permettent d’utiliser des solutions technologiques innovantes plus rapidement qu’avec les grands réacteurs.
Réacteurs à haute température et combustible « le plus sûr au monde »
Ainsi, l’annonce du contrat suédois a été faite un jour après que Rolls-Royce, le Laboratoire nucléaire national britannique (UK National Nuclear Laboratory) et l’agence japonaise JAEA (Japan Atomic Energy Agency) aient signé des protocoles d’accord pour développer ensemble la technologie de réacteurs à haute température refroidis au gaz (HTGR) et de la prochaine génération de combustible à particules enrobées qu’ils utilisent. Ce programme est présenté comme complémentaire au SMR à eau sous pression, de technologie « classique » pour un réacteur civil, d’une puissance de 470 MW qui vient de remporter plusieurs succès commerciaux.
Les réacteurs à haute température, dont l’expérimentation a commencé dans les années 1960, offrent potentiellement de sérieux avantages pour fabriquer des SMR offrant des puissances de l’ordre de 300 MW. Ils permettent de répondre à de nombreux besoins et de fournir de la chaleur, pas seulement de l’électricité, et permettent une grande sûreté, notamment avec le combustible à particules enrobées. Celui-ci est fabriqué à base d’uranium enrichi conditionné sous forme de particules dites TRISO : un noyau d’uranium enrobé dans des gaines en carbone et céramique (le tout mesurant moins de 1 mm de diamètre). Ces particules sont considérées comme étant le combustible « le plus sûr au monde ».
Dans ce domaine, Rolls-Royce participe déjà au projet « Pele » de BWXT pour le compte du Département de la défense (rebaptisé Département de la guerre) américain. Il fournit le module de conversion d’énergie destiné au microréacteur mobile que BWXT construit avec du combustible TRISO et dont la mise en service est prévue en 2028.
Les 90 projets de SMR dans le monde ne verront pas tous le jour
Cela dit, si ces évolutions sont prometteuses, il faut reconnaître que développement des SMR et leur arrivée à maturité technique et économique est tout sauf un long fleuve tranquille et qu’il y aura sans doute encore d’autres accidents.
Il existe pas moins de 90 projets de SMR en cours dans le monde, dont beaucoup sont soutenus par des gouvernements. Mais ils ne verront pas tous le jour. Comme souvent dans les promesses et les annonces de rupture technologique les résultats ne sont pas forcément à la hauteur des enthousiasmes médiatiques. La technologie n’est pas forcément le problème, en tout cas pour les SMR de conception classique à neutrons lents et refroidissement par eau pressurisée. Tout simplement parce qu’on en trouve des dizaines dans le monde dans les sous-marins, les porte-avions et les brise-glace à propulsion nucléaire en France, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Chine, en Inde et en Russie. C’est donc presque sans surprise que le premier SMR terrestre à être déployé, la Russie en a mis un sur une barge dans l’arctique depuis des années, l’est par l’armée américaine.
Le problème des SMR est avant tout économique
Mais la transition énergétique est une course contre la montre. Les technologies rivalisent non seulement pour être décarbonées, mais aussi pour être viables sur le plan financier, évolutives et adaptées au système pendant la durée de vie des installations existantes. Dans cette compétition, les SMR ont des désavantages structurels qui vont au-delà de leur maturité technologique.
Dans les premiers discours sur les SMR, le débat était présenté comme un simple compromis : les renouvelables éoliens et solaires sont intermittents et créent de multiples problèmes sur les réseaux tandis que le nucléaire offre une grande flexibilité et une production d’électricité fiable.
Mais les systèmes énergétiques ne sont pas des jeux à somme nulle où une technologie remplace simplement une autre. Il s’agit d’écosystèmes d’investissement où les capitaux affluent là où les rendements sont les plus rapides, les risques les plus faibles et le soutien politique le plus stable. Cela explique en partie pourquoi les projets de renouvelables intermittents et les usines de batteries attirent les investissements privés dans des proportions qui n’ont strictement rien à voir avec les SMR.













