Transitions & Energies
Centrale nucléaire de Fessenheim

Le risque de pénurie d’électricité est une réalité appelée à durer

Les Français ont été appelés à la fin de la semaine dernière à réduire leur consommation d’électricité face à une vague de froid très modérée. Des décalages d’opérations de maintenance sur des centrales nucléaires liés au confinement et surtout des choix politiques à courte vue et les errements d’EDF ont conduit à cette situation. On peut citer pêle-mêle, la fermeture de Fessenheim, les retards répétés de Flamanville, une incapacité depuis des années à construire une stratégie énergétique cohérente, des développements peu maîtrisés dans l’éolien et le solaire… Ce qui se passe n’est une surprise pour personne et tient peu à la pandémie. RTE, le gestionnaire du réseau électrique, avertissait déjà en novembre 2019 des problèmes à venir pour plusieurs années. A force de retarder décisions et investissements et de faire des choix purement politiques…

On ne peut pas vraiment parler de surprise. Vendredi 8 janvier, compte tenu d’une vague de froid pourtant modérée, RTE (le gestionnaire du réseau de transport d’électricité), a demandé aux Français de réduire leur consommation d’électricité face à une menace de pénurie et d’éventuelles coupures. Dans un pays qui vient pourtant de connaître une baisse historique de sa consommation d’énergie et une récession d’une ampleur inégalée depuis plus de 75 ans… Dans un pays qui était encore il y a une dizaine d’années le premier exportateur d’électricité au monde et en Europe. Il n’y a pas meilleur exemple des errements depuis plusieurs années de la stratégie de transition énergétique et des erreurs accumulées par EDF.

Faire tourner à plein régime les centrales à gaz et à charbon et importer de l’électricité allemande… au charbon

Vendredi 8 janvier dans la matinée, comme le montre les graphiques publiés par RTE, la France a été contrainte d’importer jusqu’à 3.000 MW et de faire fonctionner à plein les 4 centrales au charbon qu’il lui reste et celles à gaz… Dans le même temps, le solaire et l’éolien assuraient à peine ensemble 2% de la production… On mesure bien la différence entre le potentiel théorique des énergies renouvelables (53.000 MW environ en France) et leur production effective un jour d’hiver sans vent et avec peu de soleil (moins de 3.000 MW).

Et ce n’est pas spécifique à la France en cette période de l’année. Dans la plupart des pays européens, il y a peu de soleil et peu de vent. Ainsi, l’Allemagne, en dépit de ses investissements massifs depuis deux décennies dans l’éolien et le solaire, produisait vendredi 8 mai dans la journée à peine 20% de son électricité avec des renouvelables.

Samedi 9 janvier, la situation était comparable même si l’activité économique était plus faible. Dimanche 10 janvier, toujours la même chose, des importations et de l’électricité provenant d’énergies fossiles en grande quantité, l’éolien et le solaire produisant tout de même un peu plus à savoir 8% au maximum en milieu de journée.

La pandémie a bon dos

En fait, la pandémie a bon dos. Bien sûr, elle a contribué à accélérer la survenue des problèmes en compliquant et retardant la maintenance de plusieurs réacteurs nucléaires. Mais sur le fond, le problème est identifié depuis plusieurs années même si rien n’a été fait pour y remédier, au contraire. Les 1.800 MW des deux réacteurs de Fessenheim auraient été bien utiles.

Il y a plus d’un an, en novembre 2019, bien avant la pandémie, RTE tirait déjà la sonnette d’alarme.Il annonçait, avec de multiples précautions, que l’arrêt annoncé des centrales à charbon, la fermeture définitive de la centrale nucléaire de Fessenheim (voir la photographie ci-dessus)  et les retards de l’EPR de Flamanville allaient réduire la capacité de production d’électricité en 2022 et 2023 ce qui permettrait tout juste de couvrir les besoins en période hivernale. Les problèmes commencent dès 2021… Et le plus difficile est encore à venir. Car seuls 7 réacteurs sont à l’arrêt aujourd’hui pour maintenance et ils seront 13 en février…

Le Comité social et économique (CSE) central d’EDF avait prévenu en octobre dernier dans un langage moins diplomatique que RTE. «La continuité de l’approvisionnement en électricité pour les mois de décembre 2020, janvier et février 2021 n’est pas sécurisée et dépendra uniquement des conditions climatiquesFace à une politique qui réduit les moyens de production d’électricité pilotables, il sera impossible en cas de période de froid (simplement comparable aux hivers 2018 et 2012) d’assurer l’équilibre du réseau électrique qui, à chaque seconde, doit permettre une égalité entre production et consommation», ajoute-t-il. Le CSE d’EDF s’en prenait au passage à RTE qui «commence à admettre les difficultés, mais compte sur les importations et les mesures d’effacement pour sauver le réseau de tout black-out. Une vision digne d’avant-guerre».

Des politiques énergétiques incohérentes

Tout cela montre l’incohérence des politiques énergétiques menées depuis plusieurs années qui reviennent, en dépit des discours sur la transition énergétique, à faire tourner aujourd’hui à plein régime des centrales utilisant des énergies fossiles du type gaz et charbon et à importer de l’électricité… au charbon allemande pour éviter les coupures. Et on demande aux Français et aux entreprises de limiter leur consommation et leur activité. Dans un pays qui a connu l’an dernier sa pire récession depuis plus de 75 ans… Pour rappel, le gaz émet 490 grammes de CO2 par kilowatt/heure produit, le charbon 820 grammes et le nucléaire 12 grammes.

Les capacités de production électrique dites pilotables, c’est-à-dire capables de produire à la demande, ne cessent de se réduire en France. Les capacités de puissance théoriques additionnant les sources pilotables et renouvelables n’ont aucune importance. Depuis 2012, elles ont augmenté en France et sont passées de 126 GW  à 133 GW. Mais tandis que les capacités renouvelables augmentaient, celles de production d’électricité dites pilotables, qui ne dépendent ni du vent ni du soleil, c’est-à-dire les centrales nucléaires, les barrages et les centrales thermiques, n’ont cessé de diminuer. Elles sont aujourd’hui tout juste dimensionnées pour pouvoir répondre à la demande dans des conditions dites normales, mais pas dans une situation «exceptionnelle» de grand froid en hiver et de programme de maintenance perturbé par les confinements.

Au cours des dix dernières années, la France a fortement réduit son parc pilotable. Les capacités fossiles (charbon et fioul notamment) ont été amputées de 8,7 GW et les capacités nucléaires de 1,8 GW avec la fermeture l’an dernier pour des raisons uniquement d’affichage politique des deux réacteurs de la centrale de Fessenheim. Avec Fessenheim en service, la France aurait très certainement pu passer l’hiver dans de meilleures conditions… Mais le gouvernement n’a rien voulu entendre. Barbara Pompili, la ministre de la Transition écologique, a même été jusqu’à expliquer que les risques de pénurie tenaient au fait que la production d’électricité en France était trop dépendante du nucléaire…

La transition demande plus d’électricité… pas moins

En fait, depuis plusieurs années, les gouvernements français ont pris le risque non maîtrisé de mettre en danger la sécurité d’approvisionnement électrique du pays sans être même efficace sur le plan climatique. Car il devient impossible de fermer les centrales à charbon comme cela était pourtant annoncé.

La seule parade qu’a trouvé aujourd’hui RTE consiste à utiliser une application baptisée Ecowatt et mise au point avec l’Ademe permettant de «consommer mieux et au bon moment». Il s’agit de demander aux Français de faire baisser la puissance de leurs radiateurs électriques ou d’attendre avant de faire fonctionner leurs machines à laver. Cela s’appelle du rationnement.

Si cela ne suffit pas, RTE envisage de demander à certains industriels de fermer des usines, de baisser la tension sur le réseau (ce qui peut affecter le fonctionnement de certains appareils) voire de recourir à des coupures «temporaires, anticipées, localisées et tournantes»…

Une situation aberrante quand ont sait que la transition énergétique et écologique ne peut se faire que par une utilisation accrue et élargie de l’électricité… notamment dans les transports, la chaleur et l’industrie. Cela s’appelle l’électrification des usages. Réduire de fait les capacités de production d’électricité en les rendant intermittentes et aléatoires, comme le fait le gouvernement depuis des années, est en contradiction avec la logique même de la transition. L’affaiblissement du système électrique français inquiète même depuis quelques temps l’Agence internationale de l’énergie.

La rédaction

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