Ne pas pleinement reconnaître l’insécurité énergétique dans laquelle se trouve l’Europe aujourd’hui est un vrai problème de sécurité nationale et de souveraineté. Qui le dit ? Pas un politique européen ultranationaliste, mais John Kerry, ancien secrétaire d’État américain et ancien candidat démocrate à la Maison Blanche.
Dans une récente tribune publiée par le média indépendant Semafor titrée « Energy is the exposed flank in Europe’s rearmament » (L’énergie est le flanc exposé du réarmement de l’Europe), John Kerry affirme que l’insécurité énergétique représente aujourd’hui pour l’Europe un danger plus grand que n’importe quelle menace militaire. Et ne pas vouloir la reconnaître et l’admettre, comme le font les institutions européennes et la plupart des gouvernements, pourrait constituer une faille fatale au réarmement européen.
La politique de l’autruche
Le sommet de l’OTAN qui s’est tenu le mois dernier à Ankara, en Turquie, a été l’occasion d’une touchante unanimité et d’une volonté affichée de cohésion et de coopération dans un contexte marqué par les conflits en Ukraine et en Iran. Mais il n’a presque pas été fait mention des crises énergétiques majeures engendrées par ces deux conflits et de leur impact considérable sur la sécurité d’approvisionnement énergétique de l’Europe et donc sur sa capacité à se défendre.
Les membres de l’OTAN ont promis des milliards en dépenses de défense et élaboré des plans détaillés pour renforcer la puissance militaire de l’Alliance, mais la déclaration finale du sommet ne contient qu’une seule vague référence à la sécurité énergétique des pays de l’organisation.
650 milliards d’euros pour tenter de protéger les ménages et les entreprises
« Au cours des quatre dernières années, le prix de l’énergie a causé plus de dégâts à l’Europe que n’importe quelle arme cinétique », écrit John Kerry. « Il a entraîné la fermeture d’usines au cœur du bassin industriel allemand. Il a alimenté une inflation qui a fini par faire tomber des gouvernements. Il a contraint les contribuables européens à débourser environ 650 milliards d’euros pour protéger les ménages et les entreprises face à la crise du coût de la vie. »
En fait, l’Europe a traversé trois crises énergétiques au cours des quatre dernières années : l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, les conflits entravant la navigation en mer Rouge en 2023 et 2024, et désormais la guerre entre les États-Unis, Israël et la République islamique d’Iran depuis février 2026, qui a entraîné le blocage prolongé du détroit d’Ormuz — un passage par lequel transitait un cinquième du commerce mondial du pétrole et du gaz en 2025. L’Europe semble incapable de tirer les leçons de ses crises et de mener une action concertée pour prévenir la suivante autre que des achats groupés de GNL (Gaz naturel liquéfié) et des incantations sur la nécessité d’électrifier les économies…
Uniquement des solutions de court terme
« Nous avions juré de tirer des leçons. Nous avions promis que les choses changeraient, et pourtant nous en sommes là », déclarait, il y quatre mois et sous couvert de l’anonymat, un « diplomate européen très frustré » cité par la BBC tandis que les prix du pétrole s’envolaient avec la fermeture du détroit d’Ormuz. « Au lieu de se concentrer sur des plans à long terme indispensables — visant à rendre l’Europe plus compétitive dans un monde de plus en plus instable —, les Premiers ministres et Présidents paniquent face aux prix, craignent la colère des électeurs et se démènent pour trouver des solutions à court terme ».
Non seulement, l’Europe se trouve aujourd’hui dans une situation précaire mais elle fait la politique de l’autruche et se refuse à l’admettre… Elle subit des vagues de chaleur historiques qui pèsent sur son système énergétique et est sous la menace d’un éventuel hiver long et glacial. Les réserves de gaz naturel du continent sont dangereusement basses, juste au-dessus de 50% de leur capacité (56% en France, 46% en Allemagne, 33% en Belgique et 16% en Suède au 30 juillet), ce qui est extrêmement faible pour cette période de l’année, et les importations de GNL arrivent au compte-gouttes, sans aucune perspective d’augmentation prochaine en vue.
Au mieux 75% de stockage au 1er novembre
On estime que 89% de l’approvisionnement en gaz de l’Europe en 2025 provenait de l’extérieur de l’UE (Union Européenne) — y compris du Royaume-Uni — et les analystes de Wood Mackenzie avertissent que le continent « se rapproche d’une situation de crise énergétique ». « Le faible niveau des stocks européens, la forte demande asiatique et la croissance limitée de la nouvelle offre de GNL garantissent pratiquement le maintien de prix élevés tout au long de l’hiver et jusqu’en 2027 », explique Massimo Di Odoardo, vice-président de Wood Mackenzie au journal anglais The Independent. « Les capacités de stockage en Europe n’atteindront au mieux que 75% au 1er novembre. Ce chiffre est bien inférieur à la moyenne de 90% enregistrée au cours des cinq dernières années à l’approche de l’hiver », ajoute-t-il.
Il est plus que temps de construire une stratégie de moyen et long terme de sécurité d’approvisionnement énergétique de l’Europe qui passe par des investissements dans le nucléaire, la géothermie et l’exploitation des ressources existantes et importantes du sous-sol européen en hydrocarbures, au moins pendant une période intermédiaire. Mais il faut du courage politique et la capacité de surmonter les idéologies et les dogmes qui mènent la politique énergétique dans une impasse depuis de nombreuses années.
« Ankara a prouvé que l’Europe est encore capable de faire preuve d’une véritable unité et de mobiliser des moyens financiers conséquents lorsqu’elle prend une menace au sérieux. L’énergie a été utilisée comme une arme contre l’Europe à deux reprises en quatre ans, et elle le sera de nouveau », prévient John Kerry. « Au cours de cette décennie, la dissuasion se mesurera aussi bien en mégawatts qu’en divisions, et l’Europe ne disposera pas d’une infinité d’hivers pour retenir cette leçon. »













