TotalEnergies va se sentir de plus en plus seul sur le marché français de la distribution de carburants face aux réseaux de la grande distribution. Sous la pression « amicale » du gouvernement Lecornu, TotalEnergies, la grande compagnie pétrolière nationale, a fait ce que les pouvoirs publics sont incapables de faire, plafonner les prix des carburants pour l’ensemble des consommateurs. Aucun groupe pétrolier au monde ne fait cela… Ce qui n’empêche pas la compagnie, société privée dont la vocation n’est pas, faut-il le rappeler, de palier aux difficultés budgétaires de l’Etat, de subir des critiques politiques incessantes du fait de ses bénéfices nets très importants, en hausse de près de 50% à 5,8 milliards de dollars, réalisés au cours des trois premiers mois de l’année avec l’envolée des cours du baril
Rappelons au passage, que TotalEnergies avait laissé entendre il y a deux ans que l’entreprise pourrait faire de Wall Street aux Etats-Unis sa place financière de cotation principale plutôt que Paris. Le gouvernement et Emmanuel Macron n’avaient pas du tout apprécié… Mais comme TotalEnergies réalise la quasi-totalité de ses profits hors de France et que la majorité de ses salariés ne sont pas en France, le risque existe. La délocalisation de la quotation principale et ensuite dans la même logique du siège de la troisième capitalisation boursière de Paris ne passerait pas vraiment inaperçue… Elle ne serait pas vraiment un signe favorable pour la réindustrialisation du pays qui reste aujourd’hui une vaine promesse.
D’autant que les grands concurrents de TotalEnergies n’ont pas les mêmes scrupules. Ils quittent les uns après les autres le marché français de la distribution de carburants. Ce serait au tour de Shell, la compagnie anglo-néerlandaise, de chercher à céder son réseau français de 85 stations-service. Le groupe n’est pas propriétaire des points de vente qui exploitent sa marque sous licence et distribuent ses différents produits. Shell a dégagé au premier trimestre un bénéfice net équivalent à celui de TotalEnergies, de 5,7 milliards de dollars.
Le nombre de stations-service est passé de 47.500 en 1975 à 10.806 fin 2024
En cédant son réseau, Shell ne ferait qu’emboiter le pas à BP et Esso (ExxonMobil) qui ont quitté la France. BP avait dans un premier temps franchisé ses distributeurs avant de céder son réseau à ExxonMobil. Il existe toujours sous la marque Esso qui dans son ensemble a été cédé en France au groupe canadien North Atlantic qui a également repris la raffinerie de Port-Jérôme-Gravenchon (Seine Maritime).
Tout cela s’inscrit dans une évolution profonde qui voit la disparition depuis cinquante ans d’un nombre grandissant de stations-service sur le sol français qui ne sont plus rentables. A la fin de l’année 2024, la France comptait 10.806 stations-service en activité selon les chiffres d’Ufip Énergies et Mobilités dont 70% dans les zones rurales. Il y en avait 47.500 en 1975…
Le poids écrasant de la grande distribution
Entre 1980 et 2010, leur nombre a été quasiment divisé par quatre tandis que dans le même temps le parc automobile français a presque doublé. En fait, le nombre de stations-service dites « traditionnelles », à savoir celles des réseaux des compagnies pétrolières et des indépendants, ne cesse de diminuer sur tout le territoire tandis que celles des grandes surfaces augmente. Elles ont fait des carburants un produit d’appel ce qui lamine encore un peu plus les faibles marges des stations « traditionnelles ». Résultat, les stations des grandes surfaces représentaient fin 2024 un peu plus de 48% du nombre de stations-service en France au nombre de 5.234 contre 5.572 pour les « traditionnelles ». Les stations de la grande distribution réalisent aujourd’hui plus de 62% des ventes annuelles de carburants en volume à l’échelle nationale. Pour la plupart, elles ne sont pas liées à un groupe pétrolier intégré mais achètent les carburants au jour le jour sur le marché européen et français au meilleur prix. Ce que leurs concurrents « traditionnels » ne peuvent pas faire. En revanche, les stations de la grande distribution n’étant pas liées à des groupes intégrés n’ont aucun moyen de lisser les fluctuations des prix et de faire face à d’éventuels problèmes d’approvisionnements.
La diminution du nombre de stations-service n’est pas sans avoir d’autres inconvénients. Celles qui subsistent sont contraintes de répondre aux besoins d’un nombre toujours plus grand d’automobilistes et doivent donc être approvisionnées plus souvent ce qui crée parfois, en période de crises, de grèves ou de blocages, de sérieux problèmes logistiques. En temps normal, près de 5 millions d’automobilistes y font le plein chaque jour.
Un risque pour l’approvisionnement
Le départ des grandes compagnies pétrolières étrangères du sol français n’est pas seulement anecdotique. Il pourrait avoir des conséquences sur l’approvisionnement en carburants… surtout si la crise énergétique née de la guerre américano-israélienne contre la République islamique d’Iran et du blocage par cette dernière du détroit d’Ormuz se prolonge encore. Des groupes pétroliers ont déjà fait valoir des clauses dites de force majeure pour limiter leurs livraisons de pétrole et de gaz à certains clients. Ce que TotalEnergies s’est refusé à faire en France. Libérées de leurs obligations auprès de leurs réseaux de stations-service, certaines compagnies pétrolières étrangères pourraient se désengager encore plus facilement du marché français. Rappelons au passage, que 60% de l’énergie consommée en France est encore constituée d’hydrocarbures…
Enfin, au mois d’avril les livraisons de carburants routiers ont baissé de 6,5% par rapport à avril 2025, selon les dernières données du Comité professionnel du pétrole rendues publiques par Ufip Énergies et Mobilités. Cette chute de la demande de carburants est jugée « tout à fait inédite » par Olivier Gantois, président d’Ufip Énergies et Mobilités, jugeant que la sensibilité de la demande de carburants aux prix « serait historique si elle se confirmait sur les prochains mois ».














