Electrification des usages, le gouvernement vit dans un monde imaginaire

13 avril 2026

Temps de lecture : 6 minutes
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Electrification des usages, le gouvernement vit dans un monde imaginaire

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Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, veut accélérer l’électrification des usages, notamment dans les transports et le chauffage des bâtiments. Tant mieux. Mais les objectifs fixés sont totalement irréalistes et les moyens annoncés sont dérisoires car ils sont ceux d’un Etat surendetté. Et il s’agit de faire passer la consommation d’énergie du pays de 60% de combustibles fossiles à 40% d'ici 2030, en l’espace de quatre ans… C’est d’autant plus impossible que le prix de l’électricité est déjà peu compétitif et va l’être encore moins avec la PPE3 (Programmation pluriannuelle de l’énergie version 3). Le gouvernement ne comprend pas tout simplement comment fonctionne une économie de marché… Consternant.

L’électrification des usages est la clé de la transition énergétique. C’est le seul véritable moyen de décarboner des pans entiers de l’économie et de remplacer les combustibles fossiles. C’est notamment le cas dans les transports, dans l’industrie et dans le chauffage et la climatisation des bâtiments. Cela est indéniable. Maintenant, dans la pratique l’électrification ne peut s’imposer que si les technologies utilisées sont à la fois matures et compétitives. Ce qui est encore loin d’être le cas. C’est ce qu’expliquent les experts Dominique Finon et Etienne Beeker dans un article récent de Connaissances des énergies. « Les annonces d’objectifs élevés de l’électrification relèvent plus du vœu pieux que d’analyses socio-technico-économiques poussées. Le remplacement d’équipements utilisant les fossiles par leurs équivalents électriques ne se décrète pas, même en engageant des milliards d’euros, comme cela a pu être affiché… L’électrification repose sur l’adoption d’équipements perçus comme coûteux à l’achat – pompes à chaleur (PAC), véhicules électriques (VE) par exemple – et dont le retour d’investissement est permis par les économies faites par rapport à l’usage d’un équipement utilisant les fossiles, sur un temps généralement long. »

A condition que les économies d’usage des nouveaux équipements soient tangibles. Or pour certains usages, l’électricité est aujourd’hui plus chère en France que les autres vecteurs ou sources d’énergie du fait notamment d’une politique de taxation et de tarification aberrante et du coût du soutien aux renouvelables intermittents. Par exemple, pour le chauffage des logements le bois (granulés) est de loin le moins cher (à 0,07-0,10 €/kWh), suivi du gaz naturel (0,1042 €/kWh), du fioul (0,10-0,16 €/kWh) et de l’électricité à 0,1940 €/kWh… L’envolée des prix du pétrole et du gaz des dernières semaines avec la guerre américano-israélienne contre la République islamique d’Iran ne change pas fondamentalement et pour le moment ce classement même si les factures de gaz et de fioul vont augmenter dans les prochaines semaines.

Et la question du tarif et donc de la compétitivité de l’électricité va se poser encore de façon plus aigüe dans les prochaines années avec la promulgation il y a deux mois par décret de la PPE3 (Programmation pluriannuelle de l’énergie version), qui revient à investir des centaines de milliards d’euros pour des capacités supplémentaires de production d’électricité dont le pays n’a nul besoin. Il produit en surabondance – les capacités sont supérieures d’au moins au 20% aux besoins – une électricité décarbonée à plus de 95%. Le paradoxe est que le développement dogmatique et irresponsable des renouvelables intermittents devient un véritable obstacle à la transition énergétique.

Justifier la PPE3

La lenteur de l’électrification de l’économie française se mesure dans les performances du pays en termes de baisse des émissions de gaz à effet de serre. La France produit en surabondance une électricité décarbonée à plus de 95%, une performance. Mais les émissions n’ont baissé que de 1,8% en 2024 et de seulement 0,8% en 2025 selon le Citepa (Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique).

En fait, l’électrification et la baisse des émissions sont sur une trajectoire linéaire depuis 20 ans, hors épisode du Covid-19, de 1,8% en moyenne par an. Et cela a notamment été possible du fait de la désindustrialisation… Il sera donc très difficile d’accélérer le mouvement d’électrification à moins d’investir des sommes considérables en subventions et aides diverses et d’imposer des contraintes financières, économiques et sociales aux acteurs économiques que le pays est incapable de supporter.

Alors quand le gouvernement annonce un grand plan d’électrification à seule fin de justifier une PPE3 ou de donner le sentiment de réagir après l’envolée des prix des hydrocarbures à la suite de la guerre contre la République islamique d’Iran il est légitime de s’inquiéter.

Des objectifs inatteignables et des moyens dérisoires

Sans surprise, le plan d’accélération de l’électrification présenté le 10 avril par le Premier ministre Sébastien Lecornu justifie ses craintes tant les objectifs sont grotesques et les moyens pour les atteindre dérisoires… Il s’agit de faire passer la consommation d’énergie du pays de 60% de combustibles fossiles à 40% d’ici 2030, en l’espace de quatre ans… et à 29% en 2035. Est-ce que le gouvernement a perdu tout sens des réalités ?

Et les moyens pour y parvenir sont dérisoires. Il s’agira de doubler le soutien public à l’électrification d’ici 2030. Ils passeront de 5,5 milliards d’euros à 10 milliards par an. Mais ses quelques milliards ne viendront pas du budget d’un Etat surendetté et incapable de contrôler ses dépenses. Il s’agira par un tour de passe-passe de faire payer directement les consommateurs. C’est-à-dire d’augmenter, encore, le poids des Certificats d’économie d’énergie (CEE). Rappelons que ces derniers sont le moyen le plus facile pour le gouvernement de financer hors budget sa politique de transition énergétique. Il consiste à taxer les distributeurs d’énergie pour soutenir la rénovation énergétique des bâtiments ou l’achat de véhicules électriques.

La Cour des comptes demandait en 2024 la suppression des CEE 

Mais il y a un léger problème… Les distributeurs d’énergie en question, les TotalEnergies, les Engie, les EDF… répercutent évidemment ses charges supplémentaires, qui ne cessent d’augmenter année après année, sur leurs clients ce qui renchérit en permanence le coût de l’énergie. Cela appauvrit la population et les entreprises, réduit la croissance et n’incite pas vraiment à investir dans de nouveaux équipements que ce soit des pompes à chaleur, des voitures électriques ou des chaudières industrielles électriques.

Les CEE sont dans les faits un dispositif très inefficace qui confine au gaspillage d’argent public. Coût élevé pour les consommateurs, économies d’énergie surévaluées, fraudes massives… Au point que la Cour des comptes recommandait leur suppression il y a moins de deux ans… Elle les qualifiait alors de « quasi-taxe » et estimait que leur coût moyen annuel était de 164 euros pour un ménage en 2023. Il a depuis beaucoup augmenté. Selon une étude de Que Choisir, près de 40% des CEE délivrés ne correspondaient pas à des économies d’énergie réelles directes.

En fait, soit le Premier ministre est devenu un adepte de la pensée magique, soit il se moque du monde et a fait une pure opération de communication pour donner le sentiment d’agir. Faites votre choix. On peut en tout cas établir facilement un parallèle avec la SNBC3 (Stratégie nationale bas carbone troisième édition) rendue publique en décembre dernier. Le gouvernement avait alors déjà bâti un scénario rêvé qui n’a aucune chance de se réaliser tant il est construit sur des hypothèses totalement irréalistes.

La pompe à chaleur, solution miracle

Concrètement, dès la fin de cette année, il ne sera plus possible d’installer des chaudières au gaz dans les constructions neuves, y compris collectives. Le Premier ministre Sébastien Lecornu veut faire du « chauffage électrique la norme » dans le parc de logements du pays. Selon l’Insee, en 2022, 36% des résidences principales étaient chauffés à l’électricité, 35% au gaz, et 8,5% au fioul. Dans le parc social, il fixe comme objectif que « deux millions de logements sociaux sortiront du gaz d’ici à 2050 », tandis que 55% de ces logements étaient chauffés avec ce combustible fossile en 2023. « L’électrification sera spécifiquement accélérée » dans le logement social et « toutes les aides publiques pour les particuliers accompagneront l’installation de pompes à chaleur », a expliqué le Premier ministre.

Il a annoncé vouloir installer 1 million de pompes à chaleur par an en France d’ici à 2030. Un objectif qui rappelle étrangement les annonces d’Emmanuel Macron en 2023 prévoyant la production en France d’un million de pompes à chaleur par an. Les entreprises qui y ont cru et ont investi dans l’expansion de la demande de pompes à chaleur l’ont payé très cher et les objectifs n’ont même pas été approché.

Même le collectif Rénovons (qui englobe la Fondation pour le logement, Réseau Action Climat, le réseau Cler… ) dénonce « une erreur stratégique majeure… Promouvoir massivement l’installation de pompes à chaleur sans traiter en priorité l’enveloppe des bâtiments revient à ignorer les causes structurelles du problème, à savoir une isolation insuffisante, des infiltrations d’air, des vitrages obsolètes et une ventilation inadaptée ».

Mais le gouvernement annonce vouloir remplacer 85 térawatts-heures de gaz par de l’électricité d’ici à 2030, soit « l’équivalent de 20% de nos importations de gaz », souligne le Premier ministre. Et il faut bien le justifier.

Véhicule électrique, attendre un autre miracle

Du côté des transports, l’ambition est de faire acheter plus de voitures et de camions électriques, beaucoup plus. Reste à savoir comment. Car Sébastien Lecornu souhaite que « 2 voitures neuves sur 3 soient électriques d’ici à 2030 ».

Passer de 20% de véhicules électriques vendus l’an dernier à 66% d’ici 2030 reviendrait à en vendre 1,1 million dans quatre ans en prenant pour hypothèse que le marché du neuf resterait stable (1,66 million de véhicules commercialisés). Il s’est vendu 331.000 véhicules électriques neufs l’an dernier en France. Un tel saut ne va certainement pas se faire avec le fameux leasing social, cher à Emmanuel Macron qui en avait fait une promesse électorale en 2022.

Après le succès de l’offre à l’automne de 50.000 véhicules électriques à loyer modéré pour les plus modestes « au moins 50.000 véhicules supplémentaires » vont être proposés « dès ce mois de juin », pour les « gros rouleurs », les plus touchés par la hausse des prix des carburants. Ce sera notamment le cas des aides à domicile, infirmiers et aide-soignants. La précédente campagne avait été entièrement financée par les CEE, c’est-à-dire par les consommateurs d’énergie à la pompe et via leurs factures d’électricité et de gaz.

Pour les entreprises et plus particulièrement les PME, le gouvernement prévoit des aides pour les véhicules utilitaires et les poids lourds « jusqu’à 100.000 euros par véhicule ». Rappelons qu’un camion électrique coûte entre deux et trois fois plus cher qu’un équivalent diesel. A cela s’ajoutent les investissements indispensables pour installer une infrastructure de recharge haute puissance. Et l’utilisation de ces véhicules ne peut être que locale où sur des trajets répétitifs d’un point à un autre bénéficiant de bornes et avec une utilisation donnant la possibilité d’avoir plusieurs heures de recharge. Sur les près de 600.000 camions qui sont sur les routes en France, 98% roulent aujourd’hui au diesel.

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