Il s’agit d’un énième rapport au vitriol de la Cour des comptes sur la politique énergétique menée en France depuis de nombreuses années. Ils s’enchaînent en l’espace de quelques mois après ceux sur le véritable coût des renouvelables, sur la situation financière et la stratégie d’EDF, sur l’hydrogène vert et sur la relance du nucléaire. Cette fois, c’est un rapport effectué à la demande du Sénat et publié au début du mois qui porte sur le « Soutien de l’Etat à la filière automobile ». Le plus incroyable est que ces rapports de la Cour des comptes sont accueillis dans l’indifférence par les pouvoirs publics comme par une classe politique chloroformée et qui semble presque insensible aux enjeux considérables, environnementaux et industriels, et au gaspillage de l’argent public.
Et pourtant, le soutien à l’automobile pour permettre la transition vers les motorisations électriques a représenté entre 2018 et 2024 près de 18 milliards d’euros, « autour de 17.800 euros par voiture », souligne Carine Camby, première présidente de la Cour des comptes. Et les résultats ne sont pas au rendez-vous…
« Un empilement de dispositifs au pilotage éclaté et une absence de stratégie d’ensemble clairement hiérarchisée… »
Une nouvelle fois, il ne s’agit pas de contester l’objectif. L’électrification des usages et notamment dans les transports individuels, et donc dans l’automobile, est la clé de la transition énergétique et de la décarbonation de l’économie. Mais ce n’est pas parce que l’intention est louable que cela justifie une politique dont les résultats sont catastrophiques. Il n’y a pas d’autre mot.
Sur les 18 milliards d’euros d’argent public « investis » entre 2018 et 2024, les aides à l’achat pour les conducteurs représentaient 9,4 milliards d’euros et les subventions aux industriels 8,2 milliards. « Les soutiens publics à la filière automobile, qui portent à la fois sur la demande et sur l’offre, se caractérisent par un empilement de dispositifs au pilotage éclaté et une absence de stratégie d’ensemble clairement hiérarchisée. Les aides à la demande, destinées à encourager l’achat de véhicules électriques dans un objectif de décarbonation et de soutien aux ménages modestes, ont connu de nombreuses évolutions qui les rendent complexes et peu prévisibles, tout en ne bénéficiant pas nécessairement à la production nationale ; entre 2018 et 2025, près de 2,4 millions de bénéficiaires ont été aidés pour un montant de 9,4 Md€, avec des dépassements budgétaires récurrents d’un total de 2,4 Md€, ayant conduit, à partir de 2025, à un financement par les certificats d’économie d’énergie, soulevant des enjeux de lisibilité et de cohérence… », écrit la Cour des comptes.
Une industrie automobile qui s’est effondrée
Non seulement, les objectifs d’électrification du parc automobile sont loin d’avoir été atteints (20% des immatriculations en 2025 au lieu de 26% anticipés), mais en outre l’argent public s’est évaporé hors de France. Entre 2018 et août 2025, pas moins de 80% des véhicules électriques subventionnés ont été fabriqués à l’étranger. Très précisément, la part des véhicules assemblés en France ne représente que 19,4% des modèles électriques vendus avec des bonus. Et il s’agit bien de véhicules « assemblés », avec des composants sortis pour la plupart d’usines chinoises, cellules de batteries, moteurs électriques…
Cela est d’autant plus problématique que l’industrie automobile française se trouve dans une situation périlleuse. Elle « fait face à des difficultés persistantes : baisse des ventes de véhicules neufs (1,6 million en 2025 contre 2,2 millions en 2019), recul marqué de la production (– 59 % entre 2000 et 2024), dégradation du solde du commerce extérieur (– 22,5 Md€ en 2024) et montée en puissance de nouveaux acteurs, en particulier la Chine », résume la Cour des comptes.

Source : Cour des comptes avril 2026.
La Cour ajoute que sa situation ne s’est pas améliorée, loin de là, en dépit des 18 milliards d’euros d’aides et autres subventions. « L’appréciation des effets des soutiens publics à la filière automobile demeure complexe en l’absence d’évaluations consolidées, mais les constats convergent vers une efficacité limitée au regard des montants engagés. Les objectifs de transformation ne sont pas atteints : les immatriculations de véhicules électriques stagnent, la production nationale progresse lentement et le tissu industriel continue de se fragiliser, notamment chez les équipementiers et sous-traitants. »
La menace chinoise ne va pas disparaître
La mise en place par la Commission européenne de l’Ecoscore qui exclut du marché européen les modèles extra-européens et donc chinois devrait apporter un peu de répit aux constructeurs français. Mais on peut avoir quand même avoir des doutes sur la production sur le sol national quand on voit que les voitures fabriquées en Allemagne ont bénéficié de 14,5% des aides gouvernementales en France, contre 11,4% pour les véhicules espagnols, 10,4% pour les Slovaques, et 6,2% pour les voitures italiennes. Si l’on considère les seules mesures du dispositif de leasing social cher à Emmanuel Macron, les voitures produites dans l’Hexagone n’auront bénéficié qu’à hauteur de 5% des sommes allouées par l’Etat français, loin derrière les Espagnoles (36,2%), les Slovaques (26,8%), les Tchèques (9,3%), les Slovènes (8,7%) ou les Polonaises (6,1%). Cela était prévisible puisque les petits véhicules concernés sont quasi-exclusivement assemblés en-dehors de l’Hexagone pour des raisons de coûts de fabrication.
La Cour des comptes demande de revoir totalement le système de soutien à la filière automobile et à son électrification. Elle « recommande en conséquence de renforcer l’évaluation des dispositifs en recensant et consolidant dès 2026 l’ensemble des soutiens à l’offre et à la demande, d’en mesurer régulièrement les effets, de réserver les aides à la demande aux ménages modestes, d’exclure les véhicules hybrides des objectifs de verdissement des flottes à compter de 2029 et d’augmenter, dès 2026, la part des soutiens dédiés aux véhicules connectés ». Mais on peut légitimement se demander s’il n’est pas déjà trop tard pour l’industrie automobile française. Les constructeurs chinois forts de leur avance technologique et de moyens financiers sans commune mesure avec leurs homologues européens s’implantent en Europe en faisant sortir de terre des usines flambants neuves. Leurs productions « locales » auront évidemment toujours droit aux aides et autres subventions…














