S&P Global a publié il y a quelques jours une étude intitulée Multidimensional Global Energy Pathways (Trajectoires énergétiques mondiales multidimensionnelles) sur l’état des lieux de la transition énergétique et les stratégies à mener pour qu’elle réussisse. Elle a le mérite de proposer un véritable contre-récit à la vision dominante, surabondante dans les discours médiatiques, d’une transition rapide et simple construite sur les renouvelables et l’électrification. Elle met l’accent sur la demande réelle d’énergie dans le monde, les infrastructures existantes et à bâtir et les besoins des économies en développement. Elle prévoit que les combustibles fossiles fourniront encore plus de la moitié de l’énergie mondiale à l’horizon 2060…
Le document introduit notamment un « Indicateur de prospérité énergétique » pour évaluer, à l’échelle nationale, les arbitrages entre accessibilité financière, sécurité d’approvisionnement énergétique et décarbonation. Il conclut que l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5°C est d’ores et déjà inatteignable. Même les scénarios les plus volontaristes conduisent à un réchauffement significatif et les engagements de neutralité carbone pris par bon nombre de pays sont en l’état actuel des technologies, des investissements et des moyens financiers irréalistes. L’étude demande aux décideurs politiques de cesser de prendre des engagements intenables, de mener des politiques inefficaces pour des raisons politiciennes, de prendre en compte la réalité énergétique et de privilégier des solutions pragmatiques qui ne vont pas à l’encontre de l’épanouissement humain et de la prospérité. La thèse résumée est que la transition ne peut pas être rigide, univoque et simpliste, qu’il n’y a pas une seule recette et que sa réussite repose sur un aspect multidimensionnel.
Un récit dominant trompeur et simpliste
Depuis plus d’une décennie, la plupart des médias, des institutions et des politiques reprennent un récit dominant sur les politiques énergétiques et climatiques. Le monde va s’électrifier rapidement, l’éolien et le solaire vont se déployer sans limites, le pétrole, le gaz naturel et le charbon vont atteindre ou ont même déjà atteint un « pic » avant de décliner. L’objectif de limiter le réchauffement à 1,5°C est toujours à portée de main pour peu que les gouvernements et les investisseurs alignent leurs actions sur les directives issues des injonctions des COP successives, des institutions internationales, des ONG et des partis écologistes. C’est une vision qui, on peut le regretter, n’a rien à voir avec la réalité énergétique et mène à l’échec et l’appauvrissement. On peut déjà le mesurer en Europe avec sa désindustrialisation et son appauvrissement relatif face à l’Amérique du Nord et une bonne partie de l’Asie.
L’étude de S&P Global Energy réalisée en collaboration avec l’Institute of Energy Economics du Japon présente un état des lieux qui a le mérite d’être ancré dans la réalité. Plutôt que d’être construite sur une stratégie théorique permettant de parvenir à un niveau de température espéré d’ici la fin du siècle, elle est construite sur la demande d’énergie, les réalités économiques et politiques nationales, les contraintes d’infrastructure et les besoins considérables des marchés émergents et des économies en développement.
Pas de feuille de route universelle
« Le rythme de la transition vers les énergies à faibles émissions de carbone est déterminé par les réalités physiques de infrastructures, chaînes d’approvisionnement, autorisations, disponibilité des capitaux et progrès technologique et les forces politiques », écrit Daniel Yergin, le vice-Président de S&P Global. Le rapport introduit une mesure dite de prospérité énergétique qui fournit une évaluation quantitative au niveau national des paramètres énergétiques clés. Au lieu de classer les pays en fonction d’un tableau de bord climatique identique, il tente de quantifier les compromis entre l’accessibilité financière, la sécurité, la résilience, la qualité de l’air et les avantages économiques nationaux.
Ainsi, pour un pays dépendant des importations, la sécurité énergétique peut passer par une électrification accélérée et un recours accru aux énergies renouvelables locales. Pour une nation riche en ressources, elle peut impliquer le développement de ses propres gisements d’hydrocarbures. La géologie, la géographie, les infrastructures, la disponibilité des capitaux et la politique sont les véritables moteurs de cette évolution, bien plus que les objectifs ambitieux formulés lors des COP ou des tables rondes de Davos. Il n’existe pas de feuille de route universelle ; prétendre le contraire a été l’une des erreurs les plus coûteuses commises dans le sillage de l’Accord de Paris.
Ajouter une seconde Chine au système énergétique mondial en 34 ans
Et certaines conclusions du rapport s’opposent frontalement au discours dominant. Il considère que l’éolien et le solaire connaîtront une croissance rapide à mesure que l’électrification progressera. Mais le pétrole, le gaz naturel et le charbon continueront d’assurer l’essentiel des besoins énergétiques, là où la production intermittente ne peut offrir une solution économique et fiable à grande échelle. Selon les projections de S&P, les combustibles fossiles fourniront encore plus de la moitié de l’énergie mondiale en 2060. La demande de charbon recule, mais reste cruciale pour de nombreux systèmes énergétiques en développement. La demande de gaz naturel continue de croître, tandis que celle de pétrole ne baisse que modérément. Présenter ses industries comme moribondes est une profonde erreur.
Selon les projections de S&P, la demande énergétique des économies en développement pourrait augmenter de plus de 60% d’ici 2060. Cela équivaut à ajouter une seconde Chine au système énergétique mondial en seulement 34 ans. Parallèlement, la demande des économies avancées et de la Chine devrait rester stable à long terme.
Des projections climatiques peu réjouissantes
Les données climatiques envisagées ne sont pas réjouissantes. Il est impossible de suivre une trajectoire limitant le réchauffement à 1,5°C sans percées technologiques imprévues ou sans bouleversements économiques extrêmes s’étalant sur plusieurs décennies. L’étude juge la trajectoire à 2°C réalisable mais ardue, et ce, à la condition expresse que les économies avancées et la Chine décarbonent massivement leurs activités.
Dans le scénario « Réalités actuelles », qui reflète le mieux les politiques en vigueur, les émissions totales de gaz à effet de serre ne diminuent que de 17% d’ici 2060, et le réchauffement avoisine les 2,8°C à la fin du siècle. Même le scénario de réduction drastique des émissions laisse subsister un volume résiduel important, aboutissant à un monde qui n’aura pas atteint la neutralité carbone à cette échéance. S&P estime que la concrétisation de la plupart des engagements de neutralité carbone pris par les marchés émergents est hautement improbable dans tout scénario plausible.
Un monde qui n’existe pas
Tout cela ne devrait surprendre personne qui est au fait du fonctionnement réel des systèmes énergétiques. Les conflits et les flambées des prix des hydrocarbures qui en découlent ont placé la sécurité énergétique au cœur des décisions politiques. Le monde s’inscrit depuis des décennies dans une logique d’ajout de sources d’énergie et pas vraiment de substitution de sources décarbonées aux combustibles fossiles. Et rien ne laisse penser que cette tendance changera prochainement. La part des hydrocarbures dans la consommation mondiale d’énergie primaire a à peine varié en trente ans, malgré les milliers de milliards dépensés pour les renouvelables.
Les modèles de la transition qui postulent une convergence mondiale rapide vers des objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050 envisagent un monde qui n’existe pas…














