La corrélation entre niveau de développement économique, prospérité et consommation d’énergie est une constante historique. C’est même un moyen presque infaillible de mesurer la pertinence et l’honnêteté des statistiques économiques.
Le Kremlin affirme ainsi que l’économie russe a connu une croissance de 13% entre 2020 et 2024, en dépit de l’invasion de l’Ukraine en février 2022 et de la guerre qui depuis s’est installée dans la durée. Pour se faire une idée plus juste de l’économie russe, il vaut mieux se fier aux lumières que les Russes laissent allumées la nuit. Elles révèlent que le PIB du pays a en réalité reculé de 8% sur cette période…
C’est ce qu’affirme Maria Malmer Stenergard, ministre suédoise des Affaires étrangères. Elle ne s’appuie pas sur de simples conjectures. Les services de renseignement suédois sont parvenus à cette conclusion en mesurant la luminosité nocturne, une méthode relevant d’une branche de la géographie économique de plus en plus éprouvée et fiable.
Des données étonnamment précises
La lumière artificielle nocturne ne ment pas. Elle fournit des données étonnamment précises sur le PIB, la pauvreté, la guerre et bien d’autres sujets que les gouvernements préfèrent cacher. La face nocturne de la planète permet de débusquer la désinformation.
L’étude de la lumière artificielle nocturne est née accidentellement pendant la guerre froide. Dans les années 1960, l’US Air Force a lancé une constellation de satellites météorologiques dans le cadre du programme Defense Meteorological Satellite Program (DMSP). Ces satellites étaient conçus pour surveiller la couverture nuageuse afin de permettre aux planificateurs militaires de déterminer les trajectoires des bombardiers et des avions de surveillance. Par hasard, les capteurs captaient également les sources de lumière dans l’obscurité : torchères de gaz, feux de forêt, éclairage urbain.
Le programme DMSP est resté secret jusque dans les années 1970. Et après la chute du communisme, les données de luminosité nocturne ont rejoint le GPS sur la liste des technologies militaires satellitaires devenues des outils du quotidien. Au milieu des années 1990, l’exploitation des satellites a été même été transférée à la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) qui n’a rien de militaire.
L’activité nécessite de l’énergie dont une partie devient de la lumière
Un chercheur de la NOAA, Christopher Elvidge, a remarqué que la puissance électrique visible sur les images des satellites DMSP correspondait étonnamment bien au PIB d’un pays. Son raisonnement est d’une simplicité totale. L’activité économique nécessite de l’énergie dont une part significative s’échappe dans le ciel sous forme de lumière. Les usines fonctionnent en équipes de nuit, les bureaux restent éclairés, les ports brillent jour et nuit. Chaque pays diffuse, sans le savoir, son bilan économique directement vers l’orbite terrestre basse. Christopher Elvidge et ses collègues ont établi qu’il existait une corrélation de 0,97 entre les zones éclairées et le PIB de 21 pays. Pour les non-statisticiens, il s’agit d’une correspondance quasi parfaite.
Mais il a fallu attendre 2012 pour que des économistes s’emparent du procédé. J. Vernon Henderson, Adam Storeygard et David Weil ont publié un article scientifique fondateur intitulé « Measuring Economic Growth from Outer Space » (« Mesurer la croissance économique depuis l’espace »). Il a transformé la découverte de Christopher Elvidge en un outil de mesure précis. Une bonne nouvelle ne venant jamais seule, cette même année, l’instrument VIIRS (Visible Infrared Imaging Radiometer Suite) de la NASA a remplacé les capteurs des satellites DMSP, offrant une résolution environ 20 fois supérieure. C’est ainsi qu’est née une nouvelle discipline scientifique.
Elle implique un processus en cinq étapes :
- Acquérir les données.
- Les nettoyer. Éliminer le « bruit » parasite, comme le clair de lune, la couverture nuageuse, les incendies de forêt et les aurores boréales. En somme, tout ce qui brille mais ne paie pas d’impôts.
- Mesurer la radiance. Elle s’exprime en nanowatts par stéradian et par centimètre carré (intensité énergétique et luminance énergétique). Cela permet de connaître la luminosité de n’importe quelle zone terrestre.
- Appliquer un coefficient d’élasticité. J. Vernon Henderson, Adam Storeygard et David Weil ont établi qu’une variation de 1 % de la luminosité correspondait à une variation de 0,3 % du PIB dans les pays disposant de statistiques fiables. Dans les économies émergentes où les chiffres officiels sont plus incertains, ce chiffre grimpe à environ 0,65 %.
- Valider les données et évaluer. Comparer le verdict du satellite avec les chiffres officiels. En 2022, la Banque mondiale a effectivement constaté qu’une baisse de 10 % de la luminosité dans les pays émergents correspondait à une contraction du PIB d’environ 6,5 %.
Lorsque les chiffres ne concordent pas, c’est soit qu’une erreur de calcul s’est glissée dans l’analyse, soit qu’un gouvernement s’est livré à une comptabilité créative… Et les sujets de polémiques et de controverses ne manquent pas.
Russie, Myanmar, Chine…
Le Myanmar a fourni le premier exemple concret et mesurable d’une supercherie. Les données de la Banque mondiale indiquaient une croissance fulgurante de 10 % par an entre 1992 et 2006. L’imagerie satellitaire révélait une tout autre réalité : une croissance quasi nulle. La junte militaire avait tout simplement truqué les chiffres.
Et puis il y a la Chine, le cas le plus controversé. Des économistes de la Réserve fédérale de Saint-Louis ont constaté que la croissance cumulée du PIB chinois – environ 122 % entre 1992 et 2006 – contrastait sérieusement avec un chiffre de 57 % déduit de la luminosité. Il s’agit d’une surestimation colossale de 65 points de pourcentage…
De façon plus générale, une étude publiée en 2018 par Luis Martinez, professeur de politique publique à l’université de Chicago, a montré que dans les démocraties, une augmentation de 10 % de la luminosité nocturne correspondait à une hausse de 2,4 % du PIB déclaré – un résultat quasi conforme aux attentes. Cela signifie que les chiffres officiels des démocraties reflètent, dans l’ensemble, la réalité. À l’inverse, dans les autocraties, cette même augmentation de 10 % de la luminosité s’accompagne d’une progression bien plus marquée du PIB déclaré. Conclusion sans surprise : les autocraties gonflent leurs chiffres de croissance de 15 à 30 % par rapport à ce que suggèrent leurs émissions lumineuses.
Le déclin de l’Europe
Évidemment, les choses sont parfois plus compliquées. Aux États-Unis, les zones métropolitaines de la côte Ouest ont vu leur luminosité augmenter à mesure que leur population s’accroissait, tandis que celle de la côte Est a diminué – non pas en raison d’un déclin à proprement parler, mais du fait de la généralisation des éclairages LED, plus efficaces, et de la désindustrialisation.
La Chine et le nord de l’Inde ont vu leur luminosité s’intensifier sous l’effet d’une urbanisation effrénée, tandis que Paris, Londres et les Pays-Bas ont connu une baisse de 20 à 33 %, principalement due au passage aux LED, à une réglementation plus stricte en matière de pollution lumineuse et à la désindustrialisation.
Il faut aussi souligner l’impact immédiatement visible de l’envolée des coûts de l’énergie. Au début de l’année 2022, la luminosité en Europe a chuté brutalement avec la crise énergétique liée à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le coût de l’énergie en Europe (électricité et gaz) est aujourd’hui deux à trois fois plus élevé qu’aux États-Unis et en Chine.














