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Le nucléaire remporte une première victoire à Bruxelles

Centrale nucléaire

Un bras de fer oppose depuis des mois au sein de l’Union Européenne, les pays partisans et adversaires de l’énergie nucléaire. Les premiers, dont la France, souhaitent que cette source d’énergie, qui émet très peu de CO2, soit intégrée à la liste des énergies dites durables, c’est-à-dire qui ne perturbent pas le climat. Cela facilite grandement leur financement. Les seconds, dont l’Allemagne, ne veulent pas en entendre parler en considérant cette énergie comme dangereuse pour l’environnement et en étant sensible à des opinions publiques toujours effrayées par l’atome. Un rapport d’expert vient pour la première fois de donner raison aux partisans du nucléaire. Mais la partie est encore loin d’être gagnée.

Le débat fait rage à Bruxelles depuis des mois. L’énergie nucléaire doit elle être considérée comme un élément de la transition? Pour ces partisans dont la France mais aussi la Pologne, la Hongrie, la République Tchèque, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie et des organisations internationales influentes dont l’Agence internationale de l’énergie, le nucléaire est une énergie indispensable à la transition tout simplement parce qu’elle émet très peu de gaz à effet de serre et permet également de palier à l’intermittence des sources renouvelables éoliennes et solaires.

Le gaz naturel, qui émet 490 gramme de CO2 par kWh, est dans la liste, le nucléaire en émet 12 grammes

Un rapport d’un groupe d’experts européen avait pourtant décidé, en mars 2020, d’exclure le nucléaire des énergies dites durables. Le nucléaire n’émet que 12 grammes de CO par kWh produit, contre 490 grammes pour le gaz naturel, qui figure pourtant dans ces énergies estampillées «vertes» parce qu’il peut remplacer, notamment en Allemagne, le charbon, encore plus polluant. La Chine, le Royaume-Uni et le Canada, entre autres, ont eux classé le nucléaire dans la catégorie des énergies considérées comme «durables».

Mais de nombreux pays en Europe ont renoncé au cours des dix dernières années au nucléaire après l’accident de Fukushima en 2011. Le nucléaire est une source d’énergie qui effraye pour des raisons en partie irrationnelles les opinions publiques et fait l’objet du rejet systématique depuis 50 ans des écologistes. Le mouvement écologiste est né en Europe du rejet du nucléaire bien avant de se soucier des questions de climat et de gaz à effet de serre. Et à de rares exceptions près, il continue à privilégier le rejet du nucléaire à la limitation des émissions de CO2. L’Allemagne comme la Belgique sont deux excellents exemples de ces politiques énergétiques qui se veulent vertueuses et remplacent pour partie des centrales nucléaires par des centrales à gaz.

La France est pourtant aujourd’hui mieux placée pour remporter une victoire d’autant plus grande qu’elle aura été particulièrement difficile. L’énergie nucléaire a maintenant des chances sérieuses d’être insérée dans la liste des investissements «durables» respectueux du climat que l’UE est en train d’établir. Cette liste baptisée du nom curieux de taxonomie a une importance considérable sur les conditions de financement des sources et des formes d’énergie y figurant. Les investisseurs privés et publics cherchent aujourd’hui de plus à «verdir» leurs discours et leurs portefeuilles.

Un premier rapport favorable

Après le tollé soulevé par les conclusions du premier rapportde mars 2020, la Commission européenne s’est défaussée sur son service scientifique (Centre commun de recherche, CCR) pour déterminer si l’atome pouvait intégrer ou non la liste des énergies considérées comme vertueuses. Dans leur rapport rendu il y a trois semaines, les experts du CCR estiment qu’«aucune analyse ne fournit de preuves scientifiques que l’énergie nucléaire porte atteinte à la santé humaine ou à l’environnement davantage que les autres énergies» incluses dans la taxonomie. «Si l’on considère les effets non-radiologiques, les impacts de l’énergie nucléaire sont essentiellement comparables à l’hydroélectrique et aux énergies renouvelables», précisent-ils. Quant aux effets radioactifs, «des mesures prévenant les impacts nocifs ou limitant leurs conséquences peuvent être établies, avec les technologies actuelles, à coût raisonnable».

Les méandres administratifs et politiques bruxellois

Enfin, l’enfouissement géologique des déchets nucléaires est un «moyen approprié et sûr» de les isoler efficacement, même si les technologies nécessaires «n’ont jamais été expérimentées sur le long terme», faute de site opérationnel en Europe. Si les accidents nucléaires graves «ne peuvent être exclus à 100%», ils restent d’«une probabilité extrêmement basse».

Compte tenu des méandres administratifs et politiques européens, l’avis du CCR n’entraîne pas automatiquement la reconnaissance du nucléaire comme énergie durable. La partie est loin d’être définitivement jouée. Le rapport doit être «complété» par des experts en radioprotection et gestion des déchets nucléaires et par un comité scientifique de la Commission chargé de la santé et de l’environnement. Ils devront se prononcer sous trois mois, avant que l’exécutif européen prenne une décision… qui ne sera pas définitive.

Enfin, la taxonomie proposée pourra être rejetée par les eurodéputés ou une majorité d’Etats membres. La France et la Pologne, notamment, multiplient les déclarations de soutien et les avertissements. «La France se battra pour que le nucléaire soit considéré comme une énergie décarbonnée (…) indispensable au succès de la lutte contre le réchauffement climatique (…) C’est un combat politique», a encore déclaré la semaine dernière le ministre de l’Economie Bruno Le Maire. Le 19 mars, Emmanuel Macron avait envoyé une lettre à la Commission pour s’alarmer du projet de taxonomie. La missive, signée par sept chefs d’État défend l’importance du nucléaire dans la transition écologique.

Evidemment, les organisations écologistes crient d’ores et déjà au scandale. Greenpeace dénonce un CCR «structurellement pro-nucléaire». «Dire que le nucléaire a le même impact que les énergies renouvelables, effets radioactifs mis à part, c’est stupéfiant (…) Le problème majeur, c’est précisément les risques radioactifs associés au démantèlement de centrales, aux déchets, aux dangers d’explosion», affirme pour sa part Sébastien Godinot du WWF.

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