La révolution du gaz et du pétrole de schiste il y a près de deux décennies a transformé le marché mondial des hydrocarbures. Elle a permis aux Etats-Unis de redevenir, de façon inattendue, le premier producteur mondial de pétrole et le premier producteur mondial de gaz. Cela a rendu les Etats-Unis autosuffisants en hydrocarbures et a libéré des capacités exportatrices pour le reste du monde provenant notamment du Moyen Orient. Ce n’est pas pour rien si le cartel élargi Opep+ a été contraint pour tenter de maintenir les cours du baril à un niveau pas trop bas de limiter sa production pendant des années.
Avec la guerre lancée par les Etats-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran, et la riposte de cette dernière qui a consisté à utiliser l’arme énergétique en bloquant le détroit d’Ormuz et en attaquant des installations pétrolières et gazières de ses voisins du Golfe persique, la donne a encore changé.
Course contre la montre
L’approvisionnement en pétrole et gaz provenant du Moyen Orient devenant incertain et peut-être pour de nombreuses années, il faut trouver des capacités de production de substitution. Des pays producteurs de pétrole et de gaz, anciens et plus récents, augmentent leurs capacités et investissent massivement à l’image du Brésil, du Canada, de l’Argentine, du Guyana, du Suriname, de la Namibie, du Sénégal, du Mozambique… et d’autres, parfois les mêmes, ont décidé aussi de se lancer dans l’exploitation de leurs gisements dits non conventionnels, de pétrole et de gaz de schiste. On peut même parler aujourd’hui d’une véritable course contre la montre.
Plusieurs pays se détachent, la Chine, l’Argentine, la Turquie et au Moyen-Orient les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite. L’Argentine abrite la formation dite de Vaca Muerta, considérée comme la deuxième plus grande au monde pour le pétrole et le gaz de schiste, après le bassin permien qui se trouve aux Etats-Unis entre le Texas et le Nouveau Mexique, et l’activité y est en plein essor.
Le gisement de Cava Muerta entre en production
Après un démarrage lent au début de cette décennie, Vaca Muerta a commencé à décoller avec une production de pétrole brut en hausse en 2025 de 16% par rapport à l’année précédente, dépassant les 800.00 barils par jour. D’ici la fin de la décennie, voire plus tôt, le gisement de schiste argentin sera en mesure de produire au moins un million de barils de pétrole brut par jour et d’importantes quantités de gaz naturel.
« Vaca Muerta est l’un des gisements de schiste les plus prometteurs au monde, et nous sommes ravis de continuer à investir en Argentine et de renforcer la position de Continental grâce à cet accord avec Pan American Energy », a déclaré en janvier dernier Doug Lawler, président-directeur général de Continental Resources, un grand groupe américain spécialisé dans les gisements d’hydrocarbures non conventionnels.
Le potentiel Turc et Australien
Continental ne mise pas que l’Argentine. La compagnie a récemment conclu deux accords d’exploration en Turquie, l’un concernant le bassin de Diyarbakir, dans le sud-est du pays, et l’autre le bassin de Thrace, dans le nord-ouest. Selon les premières estimations, les réserves récupérables totales pourraient atteindre 6 milliards de barils de pétrole et 350 à 550 milliards de mètres cubes de gaz dans le bassin de Diyarbakir, et 550 à 1.250 milliards de mètres cubes dans le bassin de Thrace.
Parmi les autres sites de schiste qui ont suscité l’intérêt des grandes sociétés américaines du secteur, on peut citer le bassin de Beetaloo en Australie, considéré comme l’un des plus grands gisements de gaz de schiste au monde, le gouvernement du Territoire du Nord australien faisant état de ressources colossales estimées à plus de 14.000 milliards de mètres cubes de gaz découverts et potentiels. Une autre destination d’investissement, du moins jusqu’au 28 février de cette année et le déclenchement de la guerre contre la République islamique d’Iran, était les Émirats arabes unis. Bien plus connus pour leurs ressources conventionnelles, ils ont également d’importantes réserves de pétrole et de gaz de schiste, selon EOG Resources, qui a commencé à y forer l’année dernière. En Arabie Saoudite, la compagnie nationale Saudi Aramco se concentre sur son gigantesque gisement de gaz non conventionnel de Jafurah.
Les ambitions chinoises
Reste la Chine. Dans ce pays, ce sont les grands groupes énergétiques publics qui se sont lancés dans l’exploitation des gisements d’hydrocarbures de schiste. Le pays dispose de certaines des plus grandes réserves de pétrole et de gaz de schiste au monde, mais elles sont difficiles à atteindre et à exploiter
C’est pourquoi il a fallu des années aux compagnies pétrolières chinoises pour commencer à produire. Et aussi parce qu’il leur a fallu maîtriser la technologie. Ce que la Chine possède, en revanche, c’est un gouvernement qui fixe des objectifs à moyen et long terme pour l’industrie et finance les sociétés pour les atteindre. L’an dernier, la production chinoise de pétrole de schiste a atteint 7,7 millions de tonnes, soit l’équivalent de 56,44 millions de barils. Ce n’est pas grand chose en soi, mais la croissance de la production est rapide. Elle a été multipliée par huit entre 2018 et 2025. Et pour le gaz non conventionnel, il représente désormais près de 50% de la production totale de gaz du pays avec 27 milliards de mètres cubes.
Reproduire le succès américain ne sera pas facile
L’exception dans ce paysage est évidemment l’Europe. Les ressources existent, notamment en France et en Allemagne, mais les réglementations européennes et nationales empêchent l’exploitation et en France même la recherche avec la fameuse loi Hulot…. Et même si les chose changeaient, il n’est pas sûr qu’il y ait en Europe les ressources techniques et financières nécessaires pour lancer de grands investissements.
Enfin, quelle que soit la région du monde, reproduire le succès de l’industrie pétrolière et gazière de schiste américaine ne sera pas facile comme le souligne une étude récente de Wood Mackenzie. Les experts du cabinet soulignent que le succès initial de cette nouvelle technologie est lié l’appétit insatiable de centaines de petits acteurs prêts à tout miser et tout risquer pour obtenir une part du gâteau, au développement rapide de la technologie de fracturation hydraulique, à l’existence d’une infrastructure technique bien développée et à un accès au capital risque sans équivalent dans le reste du monde. Ces petits acteurs du secteur du schiste ont quasiment tous disparu aujourd’hui, absorbés par les grands acteurs à la suite de plusieurs vagues de consolidation de cette industrie résultant de la chute des prix du pétrole. Car l’exploitation de gaz et plus encore de pétrole de schiste est coûteuse et nécessite des prix élevés sur les marchés pour être rentable. De la même façon, il est difficile aujourd’hui d’améliorer l’efficacité de l’exploitation des puits qui a longtemps progressé. Mais la technologie d’exploitation du pétrole et du gaz non conventionnels semble avoir aujourd’hui atteint un palier.














