La nostalgie d’un passé magnifié et imaginaire où la vie était facile, simple, naturelle, écologique, respectueuse de l’environnement, est la maladie intellectuelle de l’époque. C’est une thèse séduisante. Mais elle ne s’appuie sur aucune réalité historique et économique. La lutte pour la survie, la misère et l’ignorance ont modelé les sociétés humaines jusqu’à ce que la révolution scientifique, technologique, agricole, industrielle et énergétique leur apporte une prospérité matérielle inédite et inimaginable il y a encore deux siècles.
Cette nostalgie inonde pourtant toutes les strates des sociétés occidentales et imprègne tout particulièrement une jeunesse devenue incapable de se situer dans le temps et dans l’histoire. À l’époque des cavernes, un être humain vivait en moyenne trente ans. En 1840, l’espérance de vie n’avait progressé que de cinq ans. Et pourtant, tout était « organique » : air pur, eau non traitée et animaux en pâturage libre. Cela n’empêchait pas les gens de mourir jeunes et notamment les jeunes enfants. Ce qui a véritablement fait bondir l’espérance de vie, ce n’était pas la « vie naturelle », mais la science : les vaccins, l’hygiène, les antibiotiques, l’assainissement, les technologies médicales, le chauffage… L’histoire enseigne une chose. Chaque fois que nous nous fions aux preuves de l’efficacité des technologies et des procédés que nous mettons en place, nous progressons. Chaque fois que nous ignorons la réalité et les faits, nous régressons…
La mémoire de la misère et de la précarité de la condition humaine a été effacée
Mais la modernité nourrit en son sein ceux qui veulent la détruire. Elle leur permet même de rendre leurs idées, leurs frustrations et leurs obsessions populaires. À mesure que la prospérité s’est installée, que l’espérance de vie a augmenté, que la machine a remplacé la force physique, que les maladies ont été vaincues, que l’accès à l’éducation, à la culture, à l’information, à la pensée s’est universalisé, les personnes s’y sont accoutumées. Elles ont perdu en l’espace de quelques générations la mémoire de la misère et la précarité de la vie inhérentes jusque-là à la condition humaine.
Lorsque les sociétés peinent à satisfaire les besoins fondamentaux, les systèmes économiques, politiques et techniques sont jugés avant tout sur leur capacité à fonctionner. Les gens se soucient de la nourriture, du logement, de la sécurité, de l’emploi. Une fois ces besoins globalement satisfaits, l’attention se déplace. Les gens commencent à se poser d’autres questions. Le système est-il juste ? Est-il humain ? Est-il en accord avec la nature, avec mes valeurs ? Mon confort se fait-il au détriment de quelqu’un d’autre ? Le capitalisme excelle dans la production de biens, de services, d’énergie et d’innovations.
Sauver la planète n’a aucun sens, sauver l’humanité en a un
Mais il est vrai que le capitalisme n’apporte aucune dimension morale. Il est impersonnel. Il distribue les récompenses de manière inégale. Il ne s’explique pas et ne justifie pas ses résultats. Il fonctionne, tout simplement. Pour les personnes dont la vie matérielle est assurée, cette absence de dimension morale est problématique, a fortiori quand s’effacent les cadres religieux. À mesure que la pénurie s’éloigne de l’expérience quotidienne, la gratitude cède souvent la place à la culpabilité et à la frustration.
Voilà pourquoi des millions d’Occidentaux repus, qui engloutissent machinalement des produits frais et savoureux dont nos ancêtres n’auraient même pas osé rêver, s’enthousiasment pour la « vie simple » des paysans médiévaux – pas de smartphones, des légumes bio du potager – ou pour l’existence nomade des chasseurs-cueilleurs – pas de possessions matérielles, une vie prétendument en harmonie avec la nature. Ceux qui célèbrent les vertus de l’agriculture préindustrielle, sans engrais ni mécanisation, sont précisément ceux qui n’ont jamais eu à en dépendre pour survivre. Mais ils veulent « sauver la planète ». Un slogan répété à l’envi et qui n’a pourtant aucun sens. La planète ne risque rien, ce qui n’est pas le cas de l’humanité si elle dégrade tellement la biosphère que sa survie est menacée.
La décroissance et le renoncement à l’énergie, c’est pour les autres
Le travers de la modernité est devenu dès la fin du xixe siècle de s’abandonner à des fantasmes romantiques sur les soi-disant vertus d’une existence primitive et prémoderne. Mais ceux qui professent avec succès cette nostalgie artificielle se gardent bien de renoncer aux bénéfices matériels et au confort que procure la modernité. La décroissance et le renoncement à consommer de l’énergie, c’est toujours pour les autres.
Les prophètes actuels de cette religion, les Greta Thunberg et autre Nicolas Hulot, en fournissent des exemples éclatants. Non seulement ils se déplacent ou se déplaçaient partout dans le monde pour faire la leçon, mais ils vivent bien dans des logements chauffés saturés de produits fabriqués, produits, transportés avec des énergies fossiles : le ciment des murs, l’acier des poutres, l’aluminium des ordinateurs portables, les plastiques des appareils électroménagers et des vêtements, la nourriture des réfrigérateurs…
Les fondements de la prospérité
Nous ne sommes même plus conscients des fondements, des infrastructures sous-jacentes à notre civilisation qui ont permis d’accéder à une prospérité matérielle sans précédent historique. Comme l’écrit Deb Chachra, professeure d’ingénierie, dans le livre How Infrastructure Works (Comment l’infrastructure fonctionne), on peut définir l’« infrastructure » de la manière la plus pertinente comme étant « tout ce à quoi nous ne pensons pas ».
Il suffit du centre informatisé d’un producteur d’électricité pour actionner des turbines titanesques, situées pour certaines à des centaines de kilomètres dans des centrales nucléaires et hydrauliques, et faire instantanément affluer des électrons dans nos salons. D’un geste tout aussi banal, nous obtenons une eau propre, chimiquement traitée, sans cesse surveillée par des autorités bienveillantes. En quelques clics de souris, nous mobilisons une colossale logistique planétaire, qui achemine nos babioles favorites à bord de porte-conteneurs géants. Ou nous mobilisons des centres de données disposant d’une puissance de calcul des millions de fois supérieure à celle qui a permis d’envoyer l’homme sur la Lune en 1969 pour nous pondre en quelques secondes une synthèse des connaissances dans n’importe quel domaine…
Préjudices abstraits et compromis concrets
Les détracteurs les plus virulents du capitalisme et du « système » mènent en son sein une vie confortable. Ils jouissent de mobilité professionnelle. Ils ont accès à l’éducation, aux soins de santé et aux voyages. Leur sécurité matérielle leur permet de se concentrer sur des préjudices abstraits plutôt que sur des compromis concrets. Mais cette sécurité engendre une tension psychologique. Il est difficile de concilier son confort personnel avec la prise de conscience des inégalités, de la chance ou des avantages hérités. Une réponse est l’humilité et la gratitude. Une autre est la culpabilité. Une troisième est le recadrage idéologique.
Plutôt que de dire : « j’ai bien réussi dans ce système et je me sens en conflit à ce sujet », il devient plus facile de dire : « le système lui-même est immoral ». Cela externalise le malaise. C’est le système qui est coupable. Critiquer le capitalisme sert alors un double objectif. Cela réduit la culpabilité et témoigne d’un sérieux moral. Dans de nombreux milieux élitistes, critiquer le capitalisme fonctionne comme une forme de monnaie sociale. Dans le monde universitaire, les médias, les industries créatives et les communautés urbaines haut de gamme, le scepticisme envers les marchés est souvent considéré comme une preuve de sophistication et d’appartenance.
À mille lieux du monde de la production industrielle comme agricole et énergétique
Les personnes qui dépendent quotidiennement des marchés pour leur subsistance et leur mode de vie continuent de dénoncer le capitalisme en termes abstraits, car cette dénonciation leur confère un statut culturel. Elle témoigne d’empathie, d’ouverture d’esprit et d’adhésion aux normes morales dominantes. La critique est d’autant plus facile que nous nous sommes pour la plupart considérablement éloignés du monde de la production industrielle, agricole et énergétique, notamment dans les métropoles où s’agglutinent les professions intellectuelles frustrées. Au point que nous sabotons le monde de la production sans en mesurer vraiment les conséquences. C’est évidemment plus particulièrement le cas des dirigeants politiques en Europe depuis au moins deux décennies. On commence à en mesurer les conséquences économiques, sociales et politiques.
Car un ingénieur est jugé sur la qualité du produit qu’il conçoit. Si le pont qu’il a conçu s’effondre, peu importe l’originalité de son projet. Il est totalement décrédibilisé. Si un intellectuel a une idée absurde, inapplicable, irréaliste, désastreuse pour transformer la société, il n’en paye pas le prix.
Le progrès efface ses propres traces
Le progrès a ceci de particulier qu’il efface ses propres traces. Les vaccins sont devenus si efficaces que nous avons oublié la brutalité des maladies qu’ils ont presque fait disparaître. La nourriture est désormais si abondante et si bon marché que nous ne savons plus ce que signifie crever de faim. La paix et la prospérité se sont à ce point banalisées que nous en venons à oublier que la norme de l’histoire humaine a été la misère, l’arbitraire, la famine, l’ignorance crasse, la violence et la guerre.
Même lorsque nous faisons l’effort conscient de nous rappeler les bienfaits cachés de la modernité, nous continuons à ne pas en mesurer la portée. Les graphiques montrant le recul spectaculaire de la pauvreté et des maladies demeurent un savoir abstrait, statistique, qui ne s’imprime jamais tout à fait dans l’expérience vécue.
Et pourtant, il suffit simplement pour le mesurer de constater l’envie irrésistible des populations des pays défavorisés d’accéder au mode de vie de celles qui ont la chance de vivre dans un pays riche. Que ce soit par le développement ou par l’immigration.













