Le problème avec la transition énergétique est qu’elle s’égare souvent, malheureusement, dans des logiques simplistes, idéologiques et/ou moralisantes qui la desserve et la décrédibilise. Dernier exemple en date, la mise en accusation, relayée abondamment dans les médias, des 32 grandes entreprises mondiales qui sont responsables de 50% des émissions de CO2. L’ambition est d’en faire un argument de coercition juridique. Cette statistique mise en avant par Carbon Majors n’est pas fausse. Elle est à la fois juste et… trompeuse. Elle illustre l’une des erreurs de raisonnement les plus courantes et les plus problématiques qui consiste à confondre corrélation et causalité.
La plupart des entreprises figurant sur cette liste sont bien connues. Des géants publiques de l’énergie, de grands producteurs de pétrole, de gaz et de charbon, des multinationales de la chimie. On y trouve aussi bien Aramco que CHN Energy (Shenhua Energy), CNPC (PetroChina), Gazprom, Coal India, National Iranian Oil, ExxonMobil, Chevron, BP, TotalEnergies, Qatar Energy, Sonatrach, Glencore, Equinor… Ces entreprises extraient, transforment et commercialisent les combustibles fossiles et les matériaux qui sont les fondements de toutes les économies modernes. Elles constituent, par définition, l’amont du système économique.
Pas de civilisation sans ciment, sans acier, sans plastique et sans ammoniac
Elles permettent, par exemple, de fabriquer les quatre matériaux de base de notre civilisation à savoir le ciment, l’acier, le plastique et l’ammoniac (qui permet de produire les engrais azotés et de nourrir la planète). Sans les 5 milliards de tonnes de ciment fabriqués tous les ans, les 1,5 milliard de tonnes d’acier, les 700 millions de tonnes de plastique et les 180 millions de tonnes d’ammoniac, l’humanité telle que nous la connaissons n’existe pas. C’est aussi simple que cela.
Attribuer la seule responsabilité de ses émissions à 32 entreprises géantes peut sembler moralement satisfaisant voire juridiquement recevable mais cela revient à confondre comptabilité et responsabilité. Cela consiste aussi à recycler l’anticapitalisme crypto marxiste qui a repris force et vigueur 35 ans après l’effondrement de l’URSS et 25 ans après le basculement de la Chine communiste dans le capitalisme sauvage.
Une entreprise ne peut pas changer unilatéralement la façon dont des milliards de personnes utilisent l’énergie
Car les émissions liées aux activités de ces 32 entreprises sont avant tout la conséquence du mode de fonctionnement de l’économies mondiale. La consommation d’énergie, la demande en matières premières et les systèmes construits autour de ces réalités ne sont pas de leur responsabilité. Elles n’en sont pas la cause. Les producteurs répondent à la demande. Ils ne la créent pas de manière isolée dans un vacuum. Les clouer au pilori ne permet en rien d’avancer sur la réduction des émissions.
On ne peut pas résoudre un problème systémique en isolant une seule couche du système et en la considérant comme le levier du changement. Une grande partie de la pression exercée sur ces entreprises se concentre sur les émissions dites de Scope 3, c’est-à-dire les émissions générées par leurs clients. L’idée que les producteurs peuvent et doivent imposer le changement tout au long de leur chaîne de valeur montre une méconnaissance profonde de la réalité économique. Une entreprise peut agir sur sa propre activité et encore en fonction des contraintes financières, réglementaires, de marché. Elle ne peut pas se suicider. Elle peut décarboniser sa production, investir dans des processus plus propres, réduire les fuites de méthane, électrifier ses actifs et déployer des technologies de capture du carbone.
Ce qu’elle ne peut pas faire, c’est changer unilatéralement la façon dont des milliards de personnes, des pays, des métropoles, des industries, des transports, des millions d’agriculteurs… utilisent l’énergie. Attendre d’un fournisseur de combustible qu’il contrôle le comportement des utilisateurs finaux revient à demander à un sidérurgiste de résoudre les problèmes d’urbanisme ou à un cimentier de repenser le marché immobilier.
Blâmer le miroir pour ce qu’il reflète
Cela ne mène nulle part. Et plus gênant, cela détourne l’attention des domaines dans lesquels les réductions d’émissions sont réellement réalisées. Non pas en traînant des entreprises devant les tribunaux de l’opinion et des juges, mais dans les décisions en matière d’infrastructures, de centrales, de réseaux électriques, de fours industriels, de flottes de véhicules, de bâtiments, de chaînes d’approvisionnement.
La vérité dérangeante est que les 32 entreprises mises en accusation ont un tel poids dans l’économie mondiale parce que le système a besoin ce qu’elles fournissent. La construction, l’industrie chimique, la production alimentaire, les transports, l’électricité, le chauffage des huit milliards d’êtres humains… dépendent tous des productions de ces industries. Il ne faudrait pas oublier que les combustibles fossiles assurent encore 80% de l’énergie primaire consommée dans le monde.
Cibler les producteurs sans s’attaquer aux modes de consommation, aux infrastructures et à la conception des politiques publiques revient à blâmer un miroir pour ce qu’il reflète. Ce n’est pas pour rien si sur les 32 entreprises ciblées, les dix premières du classement sont des entreprises publiques ou contrôlées majoritairement par des Etats. En tête, on retrouve sans surprise Aramco, la compagnie pétrolière nationale saoudienne, responsable à elle seule de 4,3% des émissions mondiales. Suivent des entités contrôlées par la Chine (qui place cinq entreprises dans le top 10), la Russie, l’Inde, l’Iran…

Emissions en millions de tonnes de C02. Pourcentage des émissions totales dans le monde liées aux énergies fossiles et la production de ciment. Source CarbonMajors.
Repenser les systèmes énergétiques
Il est indéniable que ces entreprises et les grandes multinationales privées de l’énergie et de la chimie doivent changer. Mais elles le feront en réagissant à des cadres réglementaires, à des signaux de prix sur les marchés et à des stratégies énergétiques nationales sur lesquels elles n’ont qu’un contrôle relativement limité.
Le changement climatique ne peut être combattu qu’en repensant les systèmes énergétiques, industriels et économiques afin que les émissions diminuent et disparaissent un jour. Exiger une décarbonisation plus rapide des économies n’est évidemment pas contestable. Ce qui l’est, c’est de prétendre que cela peut être réalisé en stigmatisant et isolant une poignée d’entreprises des systèmes qui leur ont permis de devenir très puissantes.














