À partir de l’idée de tout faire pour limiter le réchauffement climatique à +1,5°C à la fin du siècle, selon les Accords de Paris de 2015, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) s’est donnée pour mission la neutralité carbone en 2050 et a construit pour y parvenir, il y a cinq ans, un scénario idéal, devenu célèbre, baptisé « Net Zéro » émissions nettes. Il ne peut se réaliser, ce qui semble d’ores et déjà quasiment impossible, que par une sortie accélérée de presque toutes les économies du monde des énergies fossiles. L’AIE s’est d’ailleurs bien gardé de distinguer le faisable et le souhaitable… Du coup, une multitude d’organisations plus ou moins rigoureuses produisent à intervalles réguliers des feuilles de route pour parvenir à Net Zéro montrant que l’objectif est à portée de la main si nous faisons les efforts nécessaires. Dernier exemple en date, le Shift Project de Jean-Marc Jancovici publie un document listant les 20 mesures urgentes à prendre pour parvenir à la neutralité carbone en 2050. Pour le résumer, « il faut tout faire, tout de suite ».
C’est-à-dire, procéder à un déploiement massif du vélo, développer les transports en commun, relancer le fret ferroviaire, rénover les bâtiments, accélérer l’installation des pompes à chaleur, maîtriser le développement des centres de données, produire de l’acier bas carbone, se lancer massivement dans la capture et le stockage du CO2, accélérer la construction de nouveaux réacteurs nucléaires et le déploiement de l’éolien et du photovoltaïque et transformer totalement l’élevage… Un inventaire à la Prévert fort sympathique. Mais il ne tient aucun compte des moyens économiques et financiers très très limités du pays, des conséquences sociales et politiques d’un appauvrissement de fait de la population qui verra une partie importante des moyens publics affectée à la transition, du contexte géopolitique. Et le Shift Project voit la France comme une île isolée du reste du monde.
De façon plus générale, il existe un autre aveuglement récurrent avec ce genre de scénarios. Il n’est pas sûr du tout qu’il fasse vraiment baisser les émissions de gaz à effet de serre à l’échelle planétaire, ce qui doit être le seul objectif, du fait même d’investissements massifs dans de nouveaux équipements… toujours fabriqués, transportés, installés et entretenus avec des combustibles fossiles et qui sortiront en quasi-totalité des usines chinoises.
Externaliser les activités à fortes émissions
La Chine a fait le choix délibéré et judicieux depuis de nombreuses années d’investir massivement dans toutes les technologies de la transition énergétique qui sont celles liées à l’électricité bas-carbone, sa production et sa distribution via le solaire, l’éolien, le nucléaire, l’hydrogène avec des électrolyseurs, les transformateurs, les onduleurs; et son utilisation via les véhicules électriques, les batteries, les pompes à chaleur, les climatiseurs. Et bien entendu, toute la production et plus encore le raffinage des minéraux et des métaux indispensables à la fabrication de l’ensemble de ses équipements.
Le succès de la stratégie chinoise est d’autant plus éclatant que les pays occidentaux, l’Union Européenne (UE), le Royaume-Uni, l’Australie, le Canada qui militent pour davantage de réductions d’émissions et davantage d’engagements en faveur des énergies à faible teneur en carbone ont externalisé presque toutes leurs activités à fortes émissions… essentiellement en Asie.
Vers l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud
Prenons l’exemple du ciment qui est tout simplement le deuxième matériau le plus utilisé sur terre après l’eau. Il s’en consomme environ 5 milliards de tonnes par an ! Il présente l’énorme problème d’émettre beaucoup de CO2, qui tient à l’énergie nécessaire pour le fabriquer mais aussi au processus même chimique qui le crée. Le plus grand producteur de cette matière première essentielle à l’économie mondiale et à l’humanité est, sans surprise, la Chine, suivie de l’Inde et du Vietnam qui est loin derrière en troisième position. Parmi les dix premiers producteurs mondiaux de ciment, aucun pays européen ne figure dans le classement. Le seul pays occidental figurant dans cette liste est les États-Unis, en quatrième position… avec une production annuelle de 90 millions de tonnes pour 2023, contre 2.000 millions (2 milliards) de tonnes pour la Chine.
L’externalisation de l’industrie lourde de l’Occident vers l’Orient n’est pas un phénomène nouveau. Elle a commencé il y a plus de 30 ans et a contribué à faire de la Chine l’usine du monde. Elle a également alimenté la croissance d’autres économies asiatiques telles que l’Inde, le Vietnam, l’Indonésie (le plus grand producteur mondial de nickel) et la Turquie. Aujourd’hui, cette tendance à l’externalisation s’étend également à l’Amérique du Sud et à l’Afrique.
Un abandon volontaire de l’industrie lourde
En 2024, le monde a dépensé environ 2.400 milliards de dollars dans des activités liées à la transition énergétique, notamment des investissements dans les réseaux électriques, les véhicules électriques, l’éolien, le solaire, le nucléaire, les batteries et l’efficacité énergétique. Sur ce total, la Chine représentait 49%. La majeure partie du reste provenait des pays occidentaux, car ce sont eux qui peuvent se permettre ce type d’investissement pour s’affranchir du pétrole, du gaz et du charbon. Mais la Chine ne se détourne pas des hydrocarbures et encore moins du charbon, tout comme les autres économies dépendantes de l’industrie lourde en Asie et ailleurs…
L’externalisation des industries lourdes telles que la production de ciment, la sidérurgie, l’ammoniac (pour produire les engrais azotés), la chimie, le plastique, le raffinage des minerais, a rendu les pays producteurs dépendants de ces industries qui ne peuvent aujourd’hui s’affranchir du pétrole, du gaz et du charbon, comme le font les pays européens.
Ces derniers y sont parvenus en sacrifiant volontairement leurs propres industries lourdes avec des prix de l’énergie deux à trois fois plus élevés qu’en Asie et aux Etats-Unis et avec des permis d’émission de carbone qui ont fini de rendre les productions européennes non compétitives. Et puis, il y a un autre point essentiel. Toutes les industries permettant de fabriquer les équipements indispensables à la transition énergétique, batteries, véhicules électriques, panneaux photovoltaïques, éoliennes, moteurs électriques… nécessitent d’énormes quantités de matières premières et de matériaux fabriqués dans les pays dépendants des hydrocarbures et de l’électricité bon marché générée par le charbon.
Pas de développement de l’IA sans l’industrie polluante de l’Asie
Les éoliennes, par exemple, nécessitent des quantités importantes (des centaines de tonnes par nacelle) de ciment pour leurs fondations et des quantités tout aussi considérables d’acier (des dizaines de tonnes). C’est la transition énergétique elle-même qui alimente la dépendance des économies aux combustibles fossiles en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. Ainsi, la transition énergétique dépend tout autant d’une énergie bon marché et abondante que n’importe quelle autre industrie, y compris les services.
C’est probablement la raison pour laquelle, malgré les investissements records dans le zéro net en 2024 et vraisemblablement en 2025, la demande mondiale de charbon a également continué à battre des records, atteignant plus de 8,8 milliards de tonnes en 2025 selon l’AIE.
Les moteurs des économies occidentales sont aujourd’hui l’intelligence artificielle (IA) et les infrastructures qui hébergent et permettent le développement de cette technologie. Mais sans le ciment, l’acier et le charbon, et les composants qu’ils permettent de fabriquer, il n’est pas question de pouvoir construire et alimenter en électricité 24 heures sur 24 des centres de données.














