–T&E : D’abord, commençons par la technique. Pourquoi les réacteurs dits à neutrons rapides sont selon vous l’avenir du nucléaire et même de la production d’électricité décarbonée ?
-D.G. : C’est simple. Sans réacteurs à neutrons rapides, il n’y a pas d’avenir pour l’énergie nucléaire. C’est pour cela que les écologistes cherchent par tous les moyens depuis des décennies à empêcher le développement de cette technologie. Et il faut dire qu’en France, ils y sont parvenus avec l’aide active de Lionel Jospin et d’Emmanuel Macron.
Pour revenir aux atouts des neutrons rapides, le nucléaire utilise un seul combustible – il n’y en a pas 36 dans la nature – l’uranium. Il est en quantité limitée dans l’écorce terrestre. À la fin du siècle, et en l’état actuel des réserves connues, nous manquerons de minerai. Mais les réacteurs à neutrons rapides permettent de fabriquer leur propre carburant en fonctionnant, qui est le plutonium. Et grâce à la surgénération, ils fabriquent plus de plutonium qu’ils n’en consomment. La surgénération n’est possible qu’avec des réacteurs à neutrons rapides et nous avons démontré, notamment avec le réacteur expérimental français Phénix qui a été en activité pendant trois décennies, que cela fonctionnait parfaitement.
Pour faire fonctionner un réacteur à neutrons, il faut de l’uranium appauvri, ce qui reste après l’enrichissement, et du plutonium pour amorcer, mais rapidement, le réacteur fabrique du plutonium.
Or, nous avons des quantités considérables d’uranium appauvri, 350 000 tonnes. Pour donner un ordre d’idées, un réacteur nucléaire de 1 gigawatt, c’est une tonne de fission par an. Cela veut dire que nous avons de quoi faire fonctionner pendant 340 000 années un réacteur à neutrons rapides. Si on ramène cela au parc actuel de 57 réacteurs, qui consomme environ 50 tonnes de fission par an, et si ce parc passe aux neutrons rapides, nous avons de quoi l’alimenter pendant près de 7 000 ans ! C’est cela le nucléaire durable, en n’émettant pas de gaz à effet de serre et en consommant les déchets existants. Et ce ne sont pas des rêves de savants fous. Nous savons faire.
En outre, les neutrons rapides offrent des avantages en termes de sûreté de fonctionnement. Ils ne sont pas refroidis avec de l’eau sous pression mais avec un fluide caloporteur plus puissant, du métal liquide, en l’occurrence du sodium liquide. Il y a eu 17 réacteurs à neutrons rapides construits dans le monde et refroidis au sodium liquide. C’est un système de refroidissement sans pression contrairement à la Cocotte-Minute d’un réacteur à eau qui est à 155 bars. Donc le système qui n’est pas sous pression est par nature plus robuste avec une très grande inertie thermique. Comme il y a beaucoup de métal liquide, environ 5 000 tonnes, si jamais il y a un problème, il peut continuer à refroidir et absorber les calories pendant plusieurs heures voire plusieurs jours.
–T&E : Comment expliquer que les réacteurs à neutrons rapides qui ont été développés dans le monde à partir des années 1950 ne se soient pas multipliés ?
-D.G. : Pour des raisons économiques et industrielles. Le nucléaire civil s’est développé dans les années 1950-1960 à partir des États-Unis qui ont diffusé leur technologie, reprise des réacteurs des sous-marins, à neutrons lents et refroidis par eau. Tout le monde a adopté cette technologie qui a été améliorée, raffinée, et dont les coûts étaient maîtrisés. La technologie des réacteurs aujourd’hui en service provient à l’origine de l’entreprise américaine Westinghouse. Une industrie que les Américains ont cessé de dominer et de développer subitement en 1979 après l’accident de la centrale de Three Mile Island, qui au passage n’a fait aucun mort et n’a pas répandu de radioactivité dans l’atmosphère.
–T&E : Les Américains ont cessé de développer la technologie nucléaire et les neutrons rapides, mais pas la France. À tel point qu’il y a trente ans, la France dominait cette technologie.
-D.G. : La France a été pionnière dans les neutrons rapides. Le premier réacteur de recherche, Rapsodie, a été inauguré par le général de Gaulle en 1966. Nous avons été les premiers au monde à maîtriser totalement cette technologie même avant les Soviétiques. Après Rapsodie (40 MW), nous avons fait Phénix (250 MW) lancé en 1973 puis Superphénix (1 200 MW) lancé en 1984, alors le réacteur le plus puissant du monde toutes catégories confondues.
–T&E : Comment expliquer que des dirigeants du pays, notamment Lionel Jospin et Emmanuel Macron, aient sacrifié sans le moindre état d’âme cette technologie. Ils ont fait fermer Superphénix en 1997 pour le premier et abandonné le projet Astrid qui devait succéder à Superphénix pour le second en 2019 ?
-D.G. : Il faut bien comprendre que la doctrine fondamentale et originelle des écologistes est l’opposition à l’énergie nucléaire qui est l’incarnation du mal. Et voilà que des ingénieurs développent une technologie, les neutrons rapides, qui nous promet du nucléaire pour des milliers d’années.
L’obsession des écologistes a été d’abattre les neutrons rapides et ils y sont parvenus. Dominique Voynet à fin des années 1990 et Nicolas Hulot il y a sept ans ont réussi à convaincre Lionel Jospin et Emmanuel Macron qu’ils avaient tout a gagné électoralement à tuer cette technologie.
–T&E : Emmanuel Macron a fini par se rendre compte bien tardivement de son erreur et a manifesté son intention de relancer la recherche et la construction d’un prototype de réacteur de quatrième génération. C’est ce qu’a décidé un Conseil de politique nucléaire en mars 2025. Est-ce possible techniquement et économiquement ?
-D.G. : C’est du sérieux. Je suis confiant parce que les industriels, notamment Framatome, ont bien travaillé pour construire un plan réaliste et cohérent. La construction d’un prototype de réacteur est prévue pour 2030. Il faut qu’il ait la puissance suffisante, au moins 600 MW, pour être un vrai prototype industriel.
Extraits de la lettre adressée le 27 février 2026 par Dominique Grenêche au président de la République, Emmanuel Macron
« Objet : prochaine réunion du Conseil de politique nucléaire (CPN) : l’avenir énergétique de la France
Monsieur le Président de la République,
J’ai l’honneur de vous soumettre quelques éléments clés relatifs aux programmes futurs en matière d’énergie nucléaire afin d’étayer les décisions qui seront arrêtées lors du prochain CPN prévu le 1er avril prochain.
Je souhaite d’abord rappeler qu’à l’occasion du précédent CPN du 17 mars 2025, je vous avais adressé une lettre destinée à vous faire part de l’urgence de relancer la filière des réacteurs à neutrons rapides (RNR), seuls capables de garantir une production nucléaire massive et durable.
Par ailleurs, vous aviez bien voulu prendre connaissance de mon ouvrage sur le sujet, comme me l’a confirmé votre Chef de Cabinet, Monsieur Rodrigue Furcy, dans sa réponse du 13 novembre 2024…
À l’issue de ce CPN, vous aviez demandé aux acteurs majeurs du secteur (EDF, Framatome, Orano) de vous proposer une organisation industrielle, qui sera examinée lors de la prochaine réunion.
Ma démarche s’inscrit dans ce contexte. Mon propos est ici de vous résumer les éléments fondamentaux qu’il convient de retenir dans l’évaluation de ce dossier majeur qui conditionne l’avenir énergétique de notre pays.
- L’uranium est le seul “carburant” naturel utilisable dans les réacteurs nucléaires actuels. Il n’y en a pas d’autres.
- Les ressources en uranium de notre planète qui peuvent être raisonnablement exploitables sont limitées et par conséquent, elles vont forcément se raréfier à une échéance plus ou moins rapprochée…
Heureusement, on dispose de la technologie largement éprouvée des RNR qui sont capables de générer plus de matière fissile qu’ils n’en consomment via la création d’un carburant nucléaire artificiel, le plutonium. Ce processus physique exceptionnel est basé sur la transmutation in situ d’uranium appauvri (Uapp) qui est un sous-produit inutilisé aujourd’hui de nos usines d’enrichissement de l’uranium. Pour fixer les idées, un réacteur nucléaire de 1 000 MWe qui fonctionne pendant un an à pleine puissance “brûle” environ une tonne de plutonium.
Notre stock actuel d’Uapp s’élève à 340 000 tonnes (et il s’accroît de 6 000 tonnes par an en moyenne), ce qui représente donc un potentiel énergétique équivalent à plus de 5 000 ans de fonctionnement à pleine puissance de notre parc nucléaire actuel, et cela sans aucune importation d’uranium naturel.
Cela étant, le rythme de croissance d’un parc de RNR est limité par des contraintes qui ne permettent pas d’envisager un déploiement massif des RNR avant le début du siècle prochain. Il est donc indispensable de lancer au plus vite un programme ambitieux de développement des RNR, en demandant aux industriels de lancer dès maintenant la construction d’une tête de série pour cette filière de réacteurs pour laquelle notre pays possède un savoir-faire industriel inégalé notamment sur le traitement de combustibles usés et le recyclage du plutonium qui permet la fermeture du cycle du combustible.
Nous rejoindrons ainsi la Chine qui vient de démarrer deux RNR et surtout la Russie qui opère avec succès un RNR de 600 MW depuis 45 ans et un autre de 800 MW depuis 10 ans, bientôt suivis d’un nouveau RNR de 1 200 MW (puissance de Superphénix arrêté en 1998 pour raisons politiques). Quant à l’Inde, où vous venez de vous rendre en visite officielle, elle devrait démarrer cette année son prototype industriel de 500 MW, largement inspiré de notre technologie…
Veuillez croire, Monsieur le Président, à l’assurance de mon profond respect et de ma haute considération.
Dominique Grenêche ».













