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Centrale nucléaire de Dampierre-en-Burly

Un nouveau plan nucléaire pour la France, quand l’histoire se répète


Face à une crise énergétique de grande ampleur, les chocs pétroliers des années 1970, la réponse de la France pour s’assurer une certaine indépendance énergétique avait consisté à lancer en urgence un programme massif de construction de réacteurs nucléaires. Dans une situation de crise énergétique en partie comparable, Emmanuel Macron a finalement fait le même choix. Mais comparaison n’est pas raison.

Le 10 février 2022, à quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron annonçait le lancement d’un ambitieux programme de construction de réacteurs nucléaires. D’autres candidats et candidates (Marine Le Pen, Éric Zemmour, Valérie Pécresse ou encore Fabien Roussel) ont également placé le nucléaire au cœur de leur programme énergétique. Si cette situation rappelle immanquablement le «plan Messmer»–qui lança en 1974 la construction du parc électronucléaire français– ces deux situations sont-elles vraiment comparables?

Deux périodes, deux crises énergétiques… des contextes différents

Aujourd’hui, comme au milieu des années 1970, la France connaît une crise énergétique majeure, dans un contexte géopolitique très tendu. En effet, la crise pétrolière de 1973, liée à la guerre du Kippour et à l’embargo pétrolier des pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), clôt la période des Trente Glorieuses durant laquelle le nucléaire civil ne représente qu’une très faible part du mix énergétique français.

Si nous connaissons également une crise énergétique aujourd’hui, amplifiée par la guerre en Ukraine, la situation semble bien différente. Avec une croissance économique en berne, la France, désormais pays le plus nucléarisé au monde, se questionne sur son avenir énergétique.

Enfin, les arguments en faveur de l’énergie nucléaire ont évolué. Si la lutte contre le changement climatique a progressivement pris le dessus sur celui de l’indépendance nationale, les tensions géopolitiques liées à la guerre en Ukraine et à la crise énergétique ont tendance, aujourd’hui, à faire ressurgir brutalement ce second argument.

Avant le plan Messmer, 20 ans de développement du tissu industriel

D’un point de vue industriel, en 1974, EDF et le CEA ont une vingtaine d’années d’expérience de construction de réacteurs. Ces organismes conçoivent, réalisent et exploitent des réacteurs dits « uranium-naturel-graphite-gaz » (UNGG) à double emploi civil et militaire. Les ingénieurs du CEA et d’EDF rencontrent alors de nombreuses difficultés pour mettre au point un réacteur qui soit compétitif sur le plan économique.

Malgré de gros efforts de rationalisation et d’optimisation, le projet franco-allemand d’une centrale UNGG à Fessenheim, devant être construite en 1965, est repoussé à de nombreuses reprises puis abandonné en 1969. Les autres réacteurs de la même technologie connaissent, au même moment, de nombreux incidents et même un accident nucléaire à Saint-Laurent-des-Eaux en 1969.

Cette même année, la technologie française est abandonnée au profit des réacteurs à eau pressurisée (REP) américains dont un seul exemplaire fonctionne depuis 1967 dans les Ardennes.

Le plan Messmer impose un rythme de construction correspondant au maximum des capacités de l’industrie française, héritage de l’expérience du programme UNGG et du lancement de deux REP à Fessenheim et Bugey. EDF forme alors massivement le personnel d’exploitation de ses centrales nucléaires, souvent issu des centrales thermiques ou d’anciens exploitants des centrales UNGG. Le nucléaire, qui a alors le vent en poupe, accueille également beaucoup de jeunes ingénieurs pour accompagner la conception et la réalisation de dizaines de réacteurs.

Aujourd’hui, une filière nucléaire en difficulté qui cherche à se relancer

Vingt ans après la mise en service de la dernière centrale (Civaux en 2002), le tissu industriel s’est progressivement délité. Des travaux sur les déboires de l’EPR de Flamanville pointent des pertes de compétences industrielles dans la soudure, l’ingénierie et la gouvernance du projet.

D’autres travaux mettent en évidence des mécanismes de désapprentissage liés à une longue période d’absence de projets et un profond renouvellement générationnel des équipes d’ingénieurs. La reprise en main de Framatome par EDF en 2018, et plus récemment le rachat de la partie nucléaire de General Electric, également par EDF, dénotent d’une volonté de maîtrise centralisée des outils de production de l’industrie pour renouer avec le succès.

Depuis l’annonce d’Emmanuel Macron en février 2022, de nombreux articles pointent le besoin en personnel d’EDF qui lance une campagne de recrutement et de communication dans l’optique de faire resurgir l’intérêt pour la filière nucléaire.

Dans les années 1970, une contestation articulée autour des sites d’implantation

Développer le plan Messmer ne fut pas un long fleuve tranquille et le programme nucléaire fut très contesté.

Lors de la présidentielle de 1974, l’opposition au nucléaire civil est minoritaire. Pour autant, la société française semble partagée et une opposition très forte se structure autour des sites d’implantation.

Les opposants organisent de grandes manifestations rassemblant des dizaines de milliers de personnes. Certaines se terminent dans la violence, comme à Creys-Malville (un manifestant meurt en 1977) et des attentats sont même perpétrés sur les chantiers, comme à Fessenheim ou au domicile du Pdg d’EDF.

Avant l’accident nucléaire de Tchernobyl (1986), la question du risque nucléaire est présente dans les oppositions, mais est loin d’être le seul critère de contestation. On insiste notamment sur la lutte contre un État qui impose ses choix aux citoyens et aux territoires.

Cette contestation n’empêchera finalement pas le déploiement du plan Messmer, hormis l’abandon de quelques sites (comme Plogoff ou le Pellerin).

Le choix des sites est stratégique : on construit de nouvelles centrales très vite, parfois là où il y avait déjà du nucléaire, souvent sur des sites ruraux souffrant de dépopulation et où les communes entendent profiter des retombées financières.

On peut supposer qu’aujourd’hui l’opposition autour des sites en construction serait sans doute très différente, les futurs réacteurs étant prévus sur des sites déjà nucléarisés.

Des «maladies de jeunesse» moins acceptées aujourd’hui

L’expertise et le contrôle de la sûreté nucléaire ont fortement évolué depuis les années 1970, avec la création d’une Autorité de Sûreté (ASN) en 2006 et d’un expert public (IRSN) en 2002. À l’époque du plan Messmer, les services de l’État, fortement liés au monde industriel, acceptaient les «maladies de jeunesse» qui touchaient les réacteurs (par exemple, des problèmes de corrosion sur les couvercles de cuve), mais qui ne sont plus tolérées aujourd’hui comme en témoigne le chantier de l’EPR.

Néanmoins, en cas de relance du nucléaire, on peut aussi faire l’hypothèse d’une forte pression politique pour ne pas trop freiner le programme et pousser à un retour d’une forme de souplesse du point de vue réglementaire. À l’inverse, la question du risque nucléaire est vive dans l’opinion publique depuis l’accident de Tchernobyl et de Fukushima, ce qui pourrait fortement impacter le déroulement d’un nouveau programme de construction de réacteurs.

Si la mise en perspective historique s’avère pertinente, il n’y aura pas de plan «Messmer 2», mais une nouvelle histoire du nucléaire civil en France à l’issue encore bien incertaine.

Michaël Mangeon Chercheur associé EVS-RIVES ENTPE, enseignant vacataire Paris Nanterre, consultant., Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Mathias Roger Chercheur en histoire et sociologie des sciences et des techniques, IMT Atlantique – Institut Mines-Télécom

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original sur The Conversation.

La rédaction

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