Ce que les marchés pétroliers redoutaient, pas les spéculateurs, une attaque conjointe d’Israël et des Etats-Unis contre la République islamique d’Iran a donc été lancée le 28 février. Elle s’est traduite par une envolée relativement contenue des cours du baril dès la réouverture des marchés lundi 2 mars en début de journée. Il est passé de 67 dollars pour la référence américaine WTI (West Texas Intermediate) et 73 dollars pour la référence européenne Brent le 27 février en fin de journée à respectivement 72 dollars pour le WTI (+7,5%) et près de 79 dollars pour le Brent (+8,2%). Maintenant, sur une période plus longue, la montée des périls avec la République islamique d’Iran et la perspective de plus en plus inéluctable d’une guerre s’est traduite par une hausse de l’ordre de 31% des cours du baril qualité WTI et de 36% du Brent depuis la mi-décembre.
Durant la guerre des douze jours en juin dernier entre Israël et l’Iran à laquelle se sont joints les Etats-Unis à la fin, le pétrole avait connu sa plus forte hausse en plus de trois ans. Le baril de Brent avait alors dépassé les 80 dollars. Mais les cours ont rapidement reflué quand il est apparu clairement que les infrastructures pétrolières régionales seraient épargnées. Depuis lors, les craintes d’une offre très supérieure à la demande ont dominé les marchés pétroliers et le baril de Brent a finalement terminé l’année 2025 sur une baisse de 18%.
Toujours dans cette logique, les pays du cartel Opep+ ont décidé dimanche 1er mars à l’issue d’une réunion prévue de longue date de continuer à augmenter leurs quotas de production de pétrole de 206.000 barils par jour pour le mois d’avril, un volume un peu supérieur aux anticipations et donc susceptible de rassurer un peu les marchés. Les analystes anticipaient une hausse de la production de 137.000 barils par jour. L’Opep+ cite l’équilibre du marché comme raison de l’augmentation de sa production sans faire la moindre mention de l’Iran.
Détroit d’Ormuz et installations pétrolières et gazières du Golfe persique
Maintenant, les incertitudes et le brouillard de la guerre font qu’il est impossible de savoir quelles seront les évolutions du conflit et surtout les conséquences physiques sur la durée sur les voies de communication des cargaisons de pétrole et de gaz, notamment via le détroit d’Ormuz, et sur les installations pétrolières de l’ensemble du Golfe persique.
La République islamique produit elle-même environ 3,3 millions de barils par jour, soit 3% de la production mondiale, ce qui en fait le quatrième producteur de l’OPEP.
Le pays est devenu très habile pour contourner les sanctions internationales, liées notamment à son programme d’armement nucléaire, et le doit à une flotte fantôme de tankers et au fait que 90% de ses exportations de pétrole le sont à destination d’un seul pays, la Chine. Il n’y a pas que la Russie à avoir créé une flotte fantôme de tankers. La République islamique d’Iran l’a fait depuis de nombreuses années.
14 millions de barils par jour
En raison de sa situation géographique et stratégique, l’Iran peut avoir un impact bien plus grand que sa propre capacité de production sur l’approvisionnement énergétique mondial. L’Iran est situé du côté nord du détroit d’Ormuz, l’étroite voie maritime empruntée par plus de 14 millions de barils par jour en 2025 selon les données collectées par le cabinet de conseil en énergie Kpler. Cela représente un tiers des exportations mondiales de pétrole brut par voie maritime. Les trois quarts de ces barils ont été acheminés vers la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud. La moitié du pétrole brut importé par la Chine passe par le détroit d’Ormuz.
Il n’y a tout simplement pas d’autre chemin pour les tankers qui s’approvisionnent dans les terminaux pétroliers d’Arabie Saoudite, d’Irak, des Emirats arabes unis, du Koweit et du Qatar. Et cela fait des années que la République islamique d’Iran agite la menace de fermer le détroit d’Ormuz si elle est attaquée. Ce qu’elle n’avait pas osé faire en juin dernier lors de la guerre des douze jours.
Mais cette fois-ci, le régime qui joue sa survie semble prendre moins de précautions, s’il a les capacités militaires et surtout navales de le faire. Les Gardiens de la révolution ont ainsi annoncé dès le 28 février « qu’il n’est pas sûr de passer par le détroit en ce moment ». Selon l’Iran, trois tankers ont été attaqués le 1er mars dans le détroit d’Ormuz et la mer d’Oman.
Il est relativement facile de bloquer le détroit. Long de 63 kilomètres, il est vulnérable à cause de sa faible largeur d’à peine 40 kilomètres. En outre, les navires doivent circuler à travers un étroit passage entre des îles appartenant à Oman, avant de transiter par un chenal entre trois îles contrôlées depuis 1971 par l’Iran (voir les deux cartes ci-dessous). D’ores et déjà, les assureurs ont informé les armateurs qu’ils allaient résilier les polices d’assurance et augmenter les tarifs pour les navires transitant par le Golfe persique et le détroit d’Ormuz. Et le ministère américain des Transports appelle les navires commerciaux à « rester à l’écart » du Golfe

Détroit d’Ormuz carte régionale Google Map.

Détroit d’Ormuz, carte lignes de navigation Wikimedia Commons.
Maintenant, il n’est pas sûr que les Gardiens de la révolution aient les moyens militaires de bloquer le détroit sur la durée car la destruction de la marine iranienne est un objectif annoncé par l’armée américaine. Et selon la Maison-Blanche, neuf navires militaires iraniens ont été coulés et une base navale détruite. L’administration Trump n’a pas la moindre envie de voir les cours du pétrole s’envoler sur la durée. Enfin, il existe des voies d’exportation alternatives pour une petite partie au moins des quelques 14 millions de barils par jour de pétrole expédiés depuis le Golfe, notamment des oléoducs en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Cela représente une cacacité de 2,6 millions de barils par jour, selon l’Agence américaine de l’Energie.
Mais l’Iran pourrait aussi attaquer les installations pétrolières des pays voisins. Une importante raffinerie saoudienne, celle de Ras Tanura, a ainsi été frappée le 1er mars. Selon bon nombre d’experts, une interruption physique durable de l’approvisionnement en pétrole, avec la fermeture d’Ormuz ou la destruction de terminaux et d’installations ferait grimper le prix du baril à 100 dollars et au-delà. Même si la crainte d’une pénurie et une pénurie physique ne sont pas du tout la même chose.
Réserves stratégiques
Car si l’approvisionnement en pétrole venait à être limité, ce qui reste aujourd’hui une hypothèse, la Chine et les États-Unis disposent de réserves pour atténuer la pression sur les prix, au moins dans une certaine mesure. Les deux pays qui consomment le plus d’hydrocarbures au monde, les États-Unis, qui sont quasiment autosuffisants mais veulent éviter une flambée des prix à la pompe, et la Chine ont pris leurs précautions face à une guerre qui semblait de plus en plus inévitable. Ils ont constitué des stocks importants.
La réserve stratégique de pétrole des États-Unis contient aujourd’hui environ 415 millions de barils de brut. Sur une capacité totale de 714 millions de barils, elle est actuellement remplie à moins de 60%, les États-Unis ayant lentement reconstitué leurs réserves après les importantes libérations de 2022, au début de l’invasion russe de l’Ukraine. Même à un peu plus de la moitié de sa capacité, la plus grande réserve stratégique de pétrole au monde couvrirait environ 200 jours d’importations nettes de pétrole brut aux États-Unis, selon les calculs de Reuters. C’est bien au-dessus des normes historiques et des exigences de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui demande à ses membres de disposer d’au moins 90 jours d’importations nettes de pétrole brut et de produits raffinés dans leurs réserves stratégiques.
Le GNL exporté par le Qatar
La Chine, premier importateur mondial de pétrole, a aussi accumulé des barils dans ses stocks commerciaux et stratégiques depuis maintenant près d’un an, profitant de la baisse des prix internationaux et des prix encore plus bas des approvisionnements sanctionnés en provenance d’Iran, du Venezuela et de Russie. La Chine a notamment acheté des volumes records de pétrole brut russe à la fois pour profiter des prix cassés et aussi pour soutenir l’effort de guerre de Moscou contre l’Ukraine. Pékin a d’autant plus facilement mettre la main sur des cargaisons russes que l’Inde a cessé d’acheter du pétrole russe.
Personne ne connaît vraiment l’étendue des stocks chinois, qui est un secret militaire, mais avec des prix bas et une capacité de stockage en expansion, Pékin, aurait envoyé au moins 1 million de barils de pétrole brut par jour en stockage l’année dernière. On peut donc parler de centaines de millions de barils de réserves stratégiques chinoises.
Enfin, il n’y a pas que le pétrole menacé par une fermeture sur la durée du détroit d’Ormuz, il y a aussi le marché du GNL (Gaz naturel liquéfié), celui exporté massivement par le Qatar, essentiellement vers l’Asie. Il passe environ 2 milliards de mètres cubes par semaine de GNL par le détroit, environ 20% des exportations mondiales. Ce sera donc un double choc. Et il n’y a aucun substitut dans le monde à ces 110 milliards de mètres cubes de GNL.














