Au-delà de la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre, la transition énergétique a aussi longtemps été présentée comme une opportunité unique de croissance économique, de création d’emplois et de réindustrialisation. Une façon de masquer l’augmentation mécanique des coûts de l’énergie et ses conséquences : un appauvrissement des populations et une moindre compétitivité industrielle.
Si l’énergie coûte plus cher et est moins abondante, la croissance économique, étroitement corrélée avec la consommation d’énergie, s’arrête. Les pays européens ont pu faire illusion au cours des deux dernières décennies avec une baisse de la demande d’énergie tout en continuant à connaître une croissance, en général assez anémique. Mais il s’agit en grande partie d’un trompe-l’œil. Bien sûr, il y a eu des progrès indéniables en matière d’efficacité énergétique, faire autant en consommant moins, dans le chauffage, l’industrie et même les transports. Mais la majeure partie de la baisse de la consommation d’énergie provient de la délocalisation des activités industrielles vers l’Asie et plus particulièrement la Chine.
Une contradiction insurmontable
Pour preuve, la différence impressionnante dans le dernier rapport sur la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC3) entre les émissions de gaz à effet de serre sur le territoire national en 2024, 369 Millions de tonnes de CO2 équivalent (Mt CO2e), et celles comprenant son empreinte réelle intégrant le commerce international et les importations qui est de 563 Mt CO2e… La différence est de 52%.
Nous sommes en fait face à une contradiction qui semble insurmontable. L’illusion que nous allons pouvoir à la fois changer radicalement de sources et de mode d’utilisation de l’énergie et continuer, comme si de rien n’était, à bénéficier d’une croissance économique. Les décroissants ont trouvé leur solution, l’appauvrissement généralisé. Ils ont juste oublié une chose, ils ne vivent pas dans des régimes totalitaires. L’acceptabilité politique et sociale d’une telle politique est proche de zéro. Le rejet grandissant aujourd’hui des politiques énergétiques dans les démocraties en apporte, si besoin en est, la démonstration.
Illusion technocratique et politique
Car les promesses de « croissance verte » sont restées au fil des années des promesses… Il suffit juste de mesurer les conséquences sur l’industrie et sa compétitivité de l’envolée des prix de l’énergie en Europe, deux à trois fois plus élevés aujourd’hui pour le gaz et l’électricité qu’aux Etats-Unis et en Chine, ou celles sur la filière automobile de la transition à marches forcées vers la motorisation électrique.
Le trop fameux Pacte vert européen est la parfaite illustration de cette illusion technocratique et politique. Il suffit de multiplier les aides, les subventions et les contraintes pour faire naître des modèles économiques pérennes et créateurs de richesses.
Délire technocratique
La Commission européenne a édicté en juillet 2021 des milliers de pages de réglementations, de normes, de contraintes qui concernent tous les domaines d’activité afin d’atteindre les objectifs irréalistes qu’elle a elle-même fixé arbitrairement de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 55% d’ici 2030 par rapport à 1990. Un délire technocratique que même la Cour des comptes européenne, qu’on ne peut soupçonner « d’anti européanisme » primaire, ne cesse de stigmatiser.
Tout y passe. Aucun des objectifs fixés que ce soit dans le domaine des véhicules électriques et des batteries, des biocarburants, des énergies marines renouvelables, du gaz et de l’hydrogène vert ne sont en passe d’être atteints ni même approchés. Dans chaque domaine, la Cour souligne que la Commission a fixé des objectifs « ambitieux », mais que l’impulsion tarde à venir, la bureaucratie et les réglementations sont étouffantes, les projets trop peu nombreux et longs à se déployer, leur rentabilité incertaine et les investissements réalisés nettement insuffisants.
Retard technologique
Derrière ce Pacte vert, il y avait un postulat illusoire. En se contraignant plus que les autres économies, l’Union Européenne allait se donner une avance technologique qui lui permettrait d’exporter ses technologies vertes. Mais l’Europe ne dispose d’aucune avance technologique dans le domaine de la transition. Au contraire…
Dans les batteries, les véhicules électriques, les panneaux photovoltaïques, les éoliennes, les électrolyseurs, les pompes à chaleur, les minéraux stratégiques, nous sommes totalement dominés par l’industrie chinoise. Quant à la filière hydrogène, elle en train de migrer aux États-Unis pour bénéficier de coûts de l’électricité très inférieures. La France avait bien une réelle avance dans le domaine de l’énergie nucléaire et plus particulièrement celui des réacteurs à neutrons rapides dits de quatrième génération. Elle a été détruite pour des raisons bassement politiciennes, pour faire plaisir aux écologistes, par Lionel Jospin d’abord qui a fait fermer Superphénix et Emmanuel Macron ensuite qui a abandonné le programme Astrid.
L’ajustement carbone aux frontières, planche de salut ?
Mais à en croire la Commission européenne, il nous reste une arme secrète pour favoriser et protéger nos entreprises. La taxe carbone aux frontières brandie comme une baguette magique qui permettra de donner à l’industrie européenne le temps de redevenir compétitive et innovante… un jour. Dans les faits, elle ne règle en rien le manque de compétitivité résultant de notre retard technologique, de notre modèle social ou du poids de réglementations et de contraintes autres que les émissions de carbone…
Et puis, sur le plan pratique il s’agit sans surprise d’une véritable usine à gaz sortie de l’imagination fertile de technocrates qui dans ce domaine ne déçoivent jamais. La publication le 17 décembre dernier des règles précises du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) qui est entré en vigueur le 1er janvier sur l’acier, l’aluminium, les engrais, le ciment, l’hydrogène… est très loin d’avoir levé les doutes. Au contraire, il les nourrit.
Les importations de ses productions industrielles de base doivent se faire avec l’acquisition de certificats MACF pour couvrir leurs émissions de CO2. Accrochez-vous. Ces émissions sont calculées en fonction de l’intensité carbone des produits importés ou, la plupart du temps, selon des valeurs par défaut calculées selon les pays de production et les produits… Et à ses valeurs, il est soustrait le niveau d’émissions qui sont couvertes par des quotas gratuits pour les produits équivalents fabriqués en Europe.
Les niveaux de CO2 appliqués par défaut son très élevés car les industriels européens ont fait un intense travail de lobbying pour être fortement protégés. Résultat, l’ajustement carbone va peser lourd dans le prix des importations. Et cela va inciter fortement au contournement des règles. Qui va aller vérifier que l’acier produit en four électrique à partir de ferraille recyclée n’est pas de l’acier fabriquée dans un haut fourneau traditionnel avec du coke ?
Et à partir de 2028, les certificats MACF concerneront 180 produits finis, des machines à laver aux portières de voitures. Tracer leur empreinte carbone promet d’être un véritable casse-tête.
Chine, l’usine du monde est devenue celle de la transition énergétique
Reste donc le cas de la Chine. L’usine du monde est devenue celle de la transition énergétique. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles la croissance verte est une illusion en Europe. Comme dit précédemment, l’industrie chinoise domine toutes les filières, des panneaux photovoltaïques aux batteries en passant par les véhicules électriques, les minéraux stratégiques et leur raffinage, les composants des éoliennes, les pompes à chaleur, les électrolyseurs. Et le pays a bien l’intention de devenir le numéro un mondial du nucléaire civil. Tout cela est le fruit d’une stratégie délibérée orchestrée par l’Etat chinois depuis plus d’une décennie à coups de subventions, d’aides et d’investissements publics massifs dans les filières industrielles et les technologies de la transition.
La Chine a décidé pour rivaliser et même dominer les puissances énergétiques fossiles que sont les Etats-Unis et la Russie de devenir la grande puissance électrique… tout en ne lâchant pas le charbon dont elle consomme plus de la moitié de la production mondiale. Et son premier marché d’exportation des technologies vertes est l’Europe qui se voulait et se veut toujours être le modèle de la transition énergétique. Un modèle qu’au passage personne ne veut suivre…
Maintenant, si la croissance verte est une réalité en Chine, elle est devenue hors de contrôle. L’industrie chinoise est minée par les surcapacités, les surproductions et les surinvestissements. Au point que les fabricants de panneaux solaires ont été contraints par Pékin de créer un cartel pour tenter de limiter la guerre des prix et que l’industrie automobile chinoise, qui est devenue la première au monde en l’espace de quelques années, est aussi menacée par la surproduction et le trop grand nombre d’acteurs tenus à bout de bras par les aides de l’Etat et des régions. Un modèle qui domine le monde mais qui est loin d’être stable…














