Transitions & Energies
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Un retour brutal à la réalité


La crise énergétique aiguë que nous connaissons depuis plusieurs mois, décuplée par l’invasion de l’Ukraine, et marquée par des pénuries potentielles et des envolées des prix du gaz et de l’électricité, a un mérite. Elle prouve de façon incontestable l’échec des politiques de transition énergétique française comme européenne. Nos dirigeants ne comprennent rien à la nature de l’énergie. Par Eric Leser. Article publié dans le numéro 14 du magazine Transitions & Energies.

La versatilité des dirigeants politiques, des médias et de l’opinion ne cesse d’étonner. La vérité d’un jour peut être totalement contraire à la vérité de la veille, cela ne gêne ni ne trouble personne. Comme si le passé n’existait pas et s’effaçait comme sur une ardoise d’un coup d’éponge. La philosophe Hannah Arendt aimait expliquer que la principale mission de l’école consiste à apprendre aux enfants que le monde est plus vieux qu’eux. Elle a clairement échoué. Nous vivons dans une époque qui n’a plus de passé et est devenue de ce fait incapable d’appréhender l’avenir.

C’est flagrant dans le domaine énergétique. Les décisions et les non-décisions prises depuis plus de deux décennies l’ont été en fonction de considérations qui n’ont rien à voir avec des stratégies consistant à anticiper les besoins et à chercher à y répondre tout en diminuant de façon efficace les émissions de gaz à effet de serre. Et cela est vrai à l’échelle française comme à celle de l’Europe. Les slogans, les postures et les calculs politiciens ont pris le pas sur la responsabilité et la rationalité. Un côté «après moi le déluge».

Un échec européen et français

Résultat, la crise énergétique sans précédent que l’Europe affronte et affrontera encore pendant des années était écrite. Bien sûr, l’invasion de l’Ukraine, les sanctions contre la Russie et les contre-sanctions contre les pays européens, l’ont accélérée et amplifiée. Mais le décor était planté. L’échec de la révolution énergétique allemande, Energiewende, devenue pourtant le modèle imposé par les institutions européennes ou le sabordage par les gouvernements français d’une filière nucléaire française qui faisait l’admiration dans le monde.

J’ai le souvenir d’une conversation avec un ingénieur de haut niveau un peu nostalgique, un des plus grands spécialistes mondiaux des cuves de centrale nucléaire. Il m’expliquait qu’au siècle dernier, lors de conférences internationales, quand un expert français du nucléaire prenait la parole, un silence religieux se faisait. La technologie française était alors supérieure à celle des États-Unis, de la Russie et de la Chine… qui nous a acheté celle des EPR de dernière génération et a su les fabriquer et les mettre en service bien avant nous.

Nucléaire, adorer ce qu’on a détesté

C’était avant. Avant que le nucléaire renaisse de ses cendres et redevienne soudain l’énergie de l’avenir. Pas en Russie ou en Chine où il est resté ou est devenu un axe majeur des stratégies énergétiques, mais dans le monde occidental en général et en France en particulier. Il est d’ailleurs presque sans précédent dans l’histoire énergétique mondiale de voir une technologie en déclin soudain retrouver la faveur des gouvernants.

Le nucléaire était considéré dans les années 1970 comme la source d’énergie de l’avenir. Elle devait supplanter en quelques décennies le charbon pour la production électrique. Il n’en a rien été, sauf en France. Parce que l’atome fait peur et surtout parce que les accidents de Three Mile Island (1979) aux États-Unis et surtout de Tchernobyl (1986), dans ce qui était alors l’URSS, ont donné raison aux adversaires du nucléaire. Tous les grands programmes de construction de centrales ont été arrêtés dans le monde occidental. Et vingt-cinq ans plus tard, l’accident de Fukushima au Japon en 2011 a scellé l’abandon de cette énergie et l’arrêt des réacteurs en service.

Jusqu’à ce que la nécessité de décarbonation de la production électrique, les limites physiques des renouvelables et une perception plus juste de la réalité des risques nucléaires changent la donne en quelques années, voire quelques mois. En France, avec la soudaine conversion au début de l’année d’Emmanuel Macron à cette énergie, mais aussi au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, aux États-Unis, en Pologne… et même au Japon.

Les institutions internationales, du GIEC à l’Agence internationale de l’énergie, insistaient bien depuis des années sur le rôle indispensable du nucléaire pour limiter les émissions de gaz à effet de serre. Mais les gouvernements craignaient les opinions publiques et les mouvements écologistes politiques, nés dans les années 1970… du refus du nucléaire.

Une énergie plus rare et plus chère signifie un appauvrissement généralisé

Pour autant, il s’agit toujours de stratégies et de décisions opportunistes. Nos dirigeants ne comprennent toujours rien à la nature de l’énergie ou ne veulent pas comprendre. L’ensemble de l’activité économique peut se résumer à des transferts d’énergie. Cela signifie que de l’énergie plus chère et plus rare se traduit inéluctablement par un appauvrissement. Et nous nous appauvrissons déjà depuis des années, sans le reconnaître, bien avant l’invasion de l’Ukraine et la pandémie de Covid-19.

Depuis 2005 et dans la quasi-totalité des économies occidentales, un phénomène historique sans précédent en période de paix s’est mis en place : la baisse ou la stagnation de la consommation d’énergie. Ainsi, selon l’Agence européenne de l’environnement, la consommation d’énergie des pays de l’Union européenne a baissé de 13% depuis son sommet de 2006 et se trouve à des niveaux comparables à ceux du début des années 1990. En Amérique du Nord et dans le même temps, la consommation d’énergie a stagné. Au Royaume-Uni, les chiffres sont encore plus frappants. Selon les données du Department for Business, Energy and Industrial Strategy, la consommation totale d’énergie se trouve à des niveaux jamais vus depuis les années 1950… La baisse par rapport au pic de consommation de 2003 est de 30%.

L’importance du taux de retour énergétique

On pourrait se réjouir de cette évolution. Elle montre les progrès réalisés en matière d’efficacité énergétique –vive la sobriété– et une surprenante décorrélation entre croissance économique et consommation d’énergie. Les apparences sont trompeuses. C’est le résultat de politiques dont les intentions n’étaient pas mauvaises mais les conséquences n’ont été ni mesurées ni même comprises. Au lieu de sobriété, il s’agit d’appauvrissement. Et la décorrélation entre activité économique et consommation d’énergie est surtout la conséquence du transfert massif de la production industrielle en Chine…

De fait, les subventions massives en faveur des renouvelables décidées par les gouvernements européens n’ont pas permis de réellement engager la transition vers des énergies décarbonées. Elles ont juste rendu l’énergie plus chère, ce qui s’est traduit par un rationnement par les prix et une baisse de la consommation. Les 565 milliards d’euros investis en Allemagne dans l’Energiewende ont ramené seulement en quinze ans la part des énergies fossiles dans la consommation du pays de 82 à 76%…

Ces politiques ont deux défauts majeurs. Le premier est d’être aveugle à tout ce qui n’est pas électricité. Elle ne représente que 22% de la consommation d’énergie à l’échelle européenne. Et le second, d’avoir totalement négligé une donnée essentielle: le taux de retour énergétique (TRE), ou Eroi pour Energy Returned On Energy Invested. L’Eroi est le ratio entre l’énergie utilisable et celle consommée pour l’obtenir. Il faut dépenser de l’énergie pour en produire. Il faut ainsi beaucoup d’énergies fossiles pour construire, transporter et installer les éoliennes, les panneaux solaires, les batteries… et les matières premières indispensables à leurs fabrications.

C’est pourquoi la nature de l’énergie, c’est-à-dire sa qualité, est essentielle. La révolution industrielle des deux cent cinquante dernières années est devenue possible avec l’utilisation massive des énergies fossiles, le charbon puis le pétrole et le gaz. L’Eroi de ces énergies est et était bien plus élevé que toutes les formes d’énergies jusqu’alors accessibles aux êtres humains. Les fossiles ont décuplé les possibilités de transformation de la matière. Un homme peut développer en une journée environ 0,5 kWh de force de travail. La combustion d’un litre d’essence libère environ 10 kWh…

Cela explique pourquoi la révolution industrielle s’est traduite par une envolée de la consommation d’énergie, de la croissance économique et de la richesse matérielle de l’humanité. Le PIB et l’énergie, c’est la même chose comptabilisée de deux manières différentes.

La croissance peut ainsi se résumer à l’augmentation du parc de machines en fonctionnement. Par quoi sont fabriqués et acheminés les vêtements que nous portons, les aliments que nous mangeons, les équipements électroniques que nous utilisons et les moyens de transport que nous empruntons ? Il n’y a pas une activité économique dans le monde moderne qui ne soit pas dépendante des machines. Selon les calculs d’experts comme le médiatique Jean-Marc Jancovici, nous pouvons considérer aujourd’hui, dans un pays développé comme la France, que 250 machines fonctionnent au service de chaque individu. Et les machines fonctionnent toutes avec de l’énergie…

Le problème de l’Eroi est qu’il connaît une baisse tendancielle accélérée par la transition énergétique. Dans les années 1930, l’Eroi du pétrole américain est estimé à 100. Il a été ramené à 30 dans les années 1970 et entre 18 et 11 aujourd’hui. Plus la ressource est difficile d’accès, plus il faut dépenser de moyens pour la trouver et l’exploiter et utiliser ainsi beaucoup d’énergie. Il faut y ajouter la mise en place de normes environnementales plus coûteuses. Du coup, le rendement énergétique de l’investissement réalisé est plus faible. Ce qui n’est pas le cas avec le nucléaire dont l’Eroi est évalué à 75…

La Chine consomme de l’énergie pour nous

Quel est l’Eroi des énergies renouvelables? Même s’il s’améliore avec les progrès techniques et la production en masse de panneaux solaires et d’éoliennes, il n’a rien de comparable avec les énergies fossiles et encore moins avec le nucléaire. Le solaire et l’éolien nécessitent à puissance égale bien plus d’installations, bien plus de matériaux, bien plus de surface au sol et bien plus d’investissements. Et surtout, ils sont intermittents et aléatoires et nécessitent soit d’être adossés à des capacités de production fossiles ou nucléaires, soit des moyens de stockage très coûteux et assez peu efficaces.

Ainsi, l’Eroi de l’électricité solaire photovoltaïque en Espagne, pays qui bénéficie pourtant d’un ensoleillement favorable, passe d’environ 8 à seulement 2 quand on prend en compte les variations de production. L’éolien, lui aussi intermittent par nature, n’est pas beaucoup plus performant. Un chercheur de l’Institute for Nuclear Physics de Berlin, Daniel Weissbach, a calculé qu’en intégrant le stockage, l’Eroi de l’éolien passait de 16 à… 3,9.

Voilà pourquoi la baisse de la consommation d’énergie est un symptôme qu’il ne faut pas prendre à la légère. Car elle se traduira tôt ou tard, non seulement par un déclin de notre capacité à créer de la richesse et à augmenter le bien-être des populations, mais par une difficulté toujours plus grande à faire fonctionner l’environnement complexe qui nous permet de vivre dans un monde toujours plus sûr pour nous et nos familles.

Tout dans la sphère humaine qui nous entoure –machines, routes, maisons, systèmes de santé et d’éducation, alimentation– a besoin d’être entretenu. Et cela nécessite un apport constant d’énergie. Sans cela, notre civilisation va dépérir. Mais ce scénario apocalyptique, annoncé sans cesse par les collapsologues, est loin de s’être matérialisé. Pourquoi ? Parce que la consommation d’énergie baisse ou stagne en Occident, mais pas du tout dans le reste du monde. Et surtout pas en Chine.

Ce pays a augmenté considérablement sa consommation d’énergie et a soutenu notre niveau de vie avec ses exportations massives. Depuis 2007, lorsque l’Occident a commencé son régime de privation d’énergie, la consommation d’énergie chinoise a augmenté de plus de 50% et sa consommation d’électricité a augmenté de plus de 200%. Et la Chine utilise pour 90% de sa consommation des énergies avec un Eroi élevé, des combustibles fossiles et du nucléaire.

Mais si la Chine cesse d’être l’usine du monde, grâce à de l’énergie et du travail à bas coût, et ainsi de soutenir notre niveau de vie, le réveil sera douloureux. Qui en a conscience ?

 

La rédaction

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