Transitions & Energies
Bougie wikimedia commons

Il y a un vrai risque de coupures de courant en France dans les prochaines semaines


L’arrêt inopiné par EDF de quatre réacteurs nucléaires, après la découverte sur deux d’entre eux de défauts à proximité de soudures du circuit de refroidissement de secours, affaiblit encore les capacités de production électriques françaises. En cas de vague de froid, le risque de coupures de courant est devenu important. EDF est clairement en faute mais le mal est plus profond contrairement à ce que laisse entendre le gouvernement. Il résulte de l’absence depuis des années d’une planification responsable et sérieuse de l’Etat, d’EDF et de RTE, du fait notamment de considérations avant tout politiques. L’équilibre du système électrique français et même européen est devenu très fragile. Après l’annonce d’EDF, les cours de l’électricité en Europe ont d’ailleurs atteint des sommets historiques à près de 300 euros le mégawattheure.

Cela pouvait difficilement tomber à un plus mauvais moment. En plein hiver et tandis que l’électricité nucléaire bénéficie soudain, depuis deux mois, d’un virage à 180 degrés en sa faveur du gouvernement et du Président de la République. EDF a annoncé la semaine dernière l’arrêt des deux réacteurs nucléaires de la centrale de Chooz dans les Ardennes «par mesure de précaution». Par ailleurs, l’arrêt des deux réacteurs de la centrale de Civaux dans la Vienne est prolongé après la découverte de défauts à proximité de soudures des tuyauteries du circuit de refroidissement de secours. Chooz et Civaux sont des réacteurs de la même génération, les plus puissants (1.450 MW) et les plus récents du parc français. Seul l’EPR de Flamanville, quand il entrera enfin en service…, sera plus puissant (1.650 MW).

Les deux réacteurs de Fessenheim, arrêtés l’an dernier, auraient été bien utiles

Avec ces quatre réacteurs stoppés, la France compte maintenant en tout 16 réacteurs en cours de maintenance qui ne produisent pas sur un total 56. Avant même les arrêts de Chooz, la situation était déjà tendue. Le gestionnaire du réseau électrique, RTE,  annonçait en novembre un hiver sous «vigilance particulière». La France dépend à 70% du nucléaire pour produire son électricité et la crise sanitaire a profondément perturbé et retardé le calendrier de maintenance des réacteurs. Même s’il s’agit d’une explication un peu rapide et un peu facile à la faiblesse des capacités de production. Il faut y ajouter le retard considérable de l’entrée en service de l’EPR de Flamanville, la fermeture définitive l’an dernier des deux réacteurs de Fessenheim, qui étaient en parfait état de fonctionnement, et une production faible pendant l’hiver des renouvelables solaire et éolien qui ont bénéficié de l’essentiel des investissements depuis plusieurs années.

La situation dans le reste de l’Europe n’est d’ailleurs pas meilleure fondamentalement avec le remplacement presque généralisé de capacités de production électrique dites pilotables (activables en fonction de la demande), notamment nucléaires et thermiques, par des capacités renouvelables intermittentes (éolienne et solaire) qui fluctuent au gré de la météorologie et des saisons. Voilà pourquoi l’Allemagne fait fonctionner à plein régime ses centrales au charbon et au lignite dont la production a augmenté de plus de 20% au troisième trimestre cette année… L’objectif de réduire les émissions de CO2 passe au second plan quand la pénurie menace.

Un sérieux risque de pénurie d’électricité et de coupures de courant en cas de vague de froid

En France, le gouvernement cherche aujourd’hui à faire porter toute la responsabilité de cette situation à EDF, comme si la gestion de l’entreprise publique lui échappait… EDF porte évidemment une part  de responsabilité, mais l’électricien public n’a aucune autonomie de fait dans les décisions d’investissements. La ministre de la Transition écologique Barbara Pompili, adversaire de longue date du nucléaire, a annoncé dans un communiqué avoir «demandé à EDF de prendre toutes les mesures pertinentes pour renforcer à court terme la sécurité d’approvisionnement, ainsi que de mener un audit indépendant sur la maîtrise industrielle et l’optimisation des arrêts de réacteurs, afin de renforcer la disponibilité du parc nucléaire français à moyen terme». «Nous mobilisons depuis plusieurs mois, avec un renforcement depuis jeudi, toutes nos ressources et nos collaborateurs pour assurer la fourniture d’électricité à nos clients aux mois de janvier et de février 2022», a répondu une porte-parole d’EDF.

La situation pourrait s’envenimer si le risque élevé de pénurie d’électricité voir même de black out devient réalité. Ce qui est tout à fait possible notamment si les températures sont très inférieures à zéro dans une grande partie du pays pendant plusieurs jours. En cas de vague de froid, chaque degré perdu entraîne une appel de puissance supplémentaire des consommateurs de 2,4 GW en moyenne.

Autre problème, des contrôles sur d’autres réacteurs nucléaires français «pourraient s’avérer nécessaires» souligne l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). «Les contrôles sur les réacteurs de Chooz B permettront de déterminer s’ils sont affectés par les mêmes défauts. Des investigations approfondies doivent être menées afin de déterminer les phénomènes à l’origine des fissures de corrosion sous contrainte et définir le périmètre des contrôles à réaliser», indique l’IRSN. EDF a décidé du «remplacement des pièces concernées» à Civaux avant l’arrêt des deux réacteurs de Chooz.

Un défaut majeur de planification et d’anticipation

Le risque de pénurie d’électricité a évidemment aussi des raisons plus structurelles, la principale étant une mauvaise planification des capacités de production par les gouvernements successifs et par l’EDF et RTE. A force de tergiverser sur la stratégie à suivre en matière nucléaire, de retarder les décisions d’investissements, de faire de la construction d’éoliennes et de parcs solaires dont les production sont par définition intermittentes une priorité et de fermer il y a deux ans, pour des raisons uniquement d’affichage politique, les deux réacteurs de la centrale de Fessenheim en parfait état de marche… il ne faut pas s’étonner d’être sous la menace de coupures de courant.

Le gouvernement regrettait d’ailleurs déjà fin novembre l’arrêt de 30% du parc nucléaire français. La ministre de l’Industrie Agnès Pannier-Runacher avait suggéré de «relever notre niveau d’exigence pour la disponibilité du parc».  Mais le gouvernement a la mémoire courte.

RTE alerte depuis plusieurs années tout comme France Stratégie, l’organisme de prévisions rattaché au Premier ministre, des risques de coupures de courant en cas d’hiver rigoureux. Dans une note publiée au début de l’année, France Stratégie met en garde contre des risques de coupures de courant permanentes en Europe d’ici 2030.

RTE estime que la sécurité d’approvisionnement est assurée cette semaine et doit mettre à jour ses prévisions pour janvier. Outre le recours à l’importation d’électricité provenant des pays voisins et notamment d’Allemagne, plusieurs autres leviers peuvent être utilisés comme l’arrêt de la consommation d’industriels gros consommateurs d’électricité à une légère baisse de la tension sur le réseau. EDF indique par ailleurs avoir effectué «des réoptimisations du planning d’arrêt nucléaire» et pouvoir «compter sur une bonne disponibilité du parc hydraulique». Et Barbara Pompili, reniant tout son passé de militante écologiste et d’adversaire du nucléaire, a demandé à EDF de «remettre en marche» des réacteurs arrêtés pour maintenance. Ils devraient recommencer à produire à la mi-janvier.

Des cours de l’électricité à des sommets historiques

Illustration de la tension sur le marché de l’électricité,  la décision d’EDF d’arrêter deux réacteurs supplémentaires a eu un impact immédiat la semaine dernière sur les cours de l’électricité en Europe. Déjà en forte hausse depuis des semaines, dans le sillage de cours du gaz, ils ont atteint de nouveaux sommets en fin de semaine dernière approchant 300 euros le mégawattheure. La barre des 100 euros en France avait été franchie pour la première fois au mois de septembre….

Si les particuliers et les petites entreprises sont protégés par la limitation de la hausse à 4% du tarif réglementé l’an prochain, décidée par le gouvernement, ce n’est pas le cas des grands industriels qui sont inquiets.

Le Comité de liaison des entreprises consommatrices d’électricité (CLEEE) a appelé «les pouvoirs publics à suspendre immédiatement les cotations sur les marchés à terme et à mettre en place en urgence un prix administré». Des industriels devront sinon décider «l’arrêt des chaînes de production, ou, quand ils le peuvent, de délocaliser». C’est déjà le cas pour l’usine Nyrstar d’Auby (Nord), dernière à fabriquer du zinc en France avec 300 salariés: elle sera mise à l’arrêt le 2 janvier pour au moins deux mois, ont annoncé vendredi la CGT et la direction.

La rédaction

En ligne dès maintenant


Inscrivez-vous à la newsletter de Transitions&Énergies




Agenda

Il y a un vrai risque de coupures de courant en France dans les prochaines semaines
Qui fait quoi dans le monde de l’énergie