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Le pétrole russe est en déclin sur le long terme, la guerre va l’accélérer


Les exportations russes de pétrole n’ont pas beaucoup été affectées depuis l’invasion de l’Ukraine le 24 février. A terme, les choses s’annoncent différentes avec l’impact de l’embargo européen et le recul prévisible des capacités de production russes lié à un manque d’investissements depuis de nombreuses années.

Immédiatement après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les prix mondiaux du pétrole ont bondi au-dessus de 100 dollars américains le baril, atteignant 130 dollars pour le baril de brut Brent le 8 mars. La grande crainte alors était celle de représailles par Moscou au soutien occidental à l’Ukraine. Cela semblait d’autant plus inquiétant alors que le monde avait déjà du mal à obtenir suffisamment de pétrole supplémentaire pour répondre à une demande en croissance rapide avec l’assouplissement des restrictions liées au COVID.

L’Agence internationale de l’énergie (AIE), par exemple, prédisait alors qu’«à partir d’avril, trois millions de barils par jour de production de pétrole russe pourraient manquer», soit environ un tiers du total. Elle craignait que cela ne provoque «la plus grande crise d’approvisionnement depuis des décennies».

Le pétrole russe est en déclin sur le long terme, la guerre va l’accélérer
Cours du baril de pétrole qualité Brent en dollars.

Ces prévisions se sont avérées beaucoup trop pessimistes. Après plus de quatre mois de guerre, la production russe de pétrole et de gaz est à peu près au même niveau qu’au début de la guerre. Est-ce que cela peut continuer?

La Russie, grande puissance énergétique

La Russie est «incroyablement peu importante dans l’économie mondiale, à l’exception du pétrole et du gaz», a dit un jour l’économiste de Harvard et ancien conseiller d’Obama, Jason Furman. Ce n’est que la 11ème économie mondiale, bien qu’elle soit le troisième producteur de pétrole après les États-Unis et l’Arabie saoudite et le deuxième exportateur de pétrole après l’Arabie saoudite. Il se trouve également qu’elle possède les plus grandes réserves de gaz prouvées au monde, et est le deuxième producteur de gaz après les États-Unis et le plus grand exportateur mondial.

La Russie est notamment le plus grand fournisseur d’énergie de l’Union Européenne (UE), représentant 27% des importations de pétrole et 41% du gaz. La Norvège, deuxième, représente respectivement 7% et 16%.

Ces simples faits expliquent pourquoi la Russie est importante pour les marchés du pétrole et du gaz, et pourquoi il n’a pas été facile pour l’UE d’interdire ses importations dès le début de la guerre. Plusieurs autres pays ont imposé des restrictions. Le Canada a été le premier pays à interdire les importations de pétrole brut russe, puis les États-Unis ont emboîté le pas, interdisant tout le pétrole, le gaz naturel liquéfié et le charbon russes à partir d’avril. Le Royaume-Uni a annoncé qu’il éliminerait progressivement les importations de pétrole russe d’ici la fin de l’année. De nombreux acheteurs privés, principalement occidentaux, ont également cessé d’acheter par crainte de porter atteinte à leur réputation et d’être pris dans le champ de mines des sanctions.

Pourtant, malgré toutes ces restrictions, les cours du pétrole ont reculé par rapport à leurs sommets de mars (même si la guerre semble avoir placé un plancher de 100 dollars le baril). Cela s’explique en partie par les perspectives économiques mondiales plus sombres causées par une inflation galopante et la hausse des taux d’intérêt, ce qui devrait réduire la demande de pétrole. Et puis les pays qui se sont précipités pour interdire le pétrole russe ne font pas partie de ses plus gros consommateurs, à savoir la Chine, l’Allemagne et les Pays-Bas.

Les acheteurs asiatiques ont également profité de l’«opportunité» d’acheter du pétrole brut russe à des prix réduits. Le produit principal, connu sous le nom de qualité Oural, se vendait à environ 1 dollar le baril en dessous du Brent, mais l’écart est actuellement supérieur à 30 dollars.

L’AIE a donc revu ses prévisions. Dans son rapport d’avril, l’agence s’attendait à ce que l’offre de pétrole russe ce mois-là «baisse de 1,5 mb/j [million de barils par jour]», ajoutant qu’environ 3 mb/j seraient hors du marché mondial à partir de mai. Mais dans son rapport de mai, l’agence a estimé que la production de pétrole russe avait diminué de près de 1 mb/j en avril et que «les pertes pourraient atteindre environ 3 mb/j au cours du second semestre». Selon des sources russes, la production pétrolière du pays a augmenté de 5% à 10,7 mb/j en juin contre environ 11 millions en janvier/février.

Et maintenant?

Après des mois de négociations, l’UE a annoncé le 3 juin une interdiction d’importation sur tout le pétrole brut et les produits pétroliers russes transportés par voie maritime -effective dans les six mois pour le pétrole brut et les huit mois pour le pétrole. L’Allemagne et la Pologne se sont également engagées à arrêter les importations par pipeline, de sorte que 90% des exportations de pétrole russe vers l’UE, soit 2,5 mb/j, vont être arrêtées.

Encore une fois, une proportion importante sera prises par d’autres acheteurs. En mai, par exemple, les importations chinoises de pétrole en provenance de Russie ont atteint un record de 2 mb/j, et la Russie a dépassé l’Arabie saoudite en tant que premier fournisseur de la Chine. L’Inde a également augmenté ses achats de pétrole russe depuis le début de la guerre. La Chine et l’Inde sont les deux plus grands importateurs nets de pétrole au monde, et la Chine est le deuxième consommateur de pétrole après les États-Unis.

Au total, l’Energy Information Administration (EIA) des États-Unis suppose qu’environ 80% du pétrole brut soumis à l’interdiction d’importation de l’UE trouvera d’autres acheteurs, principalement en Asie. Tant que des sanctions ne seront pas imposées par tous les grands importateurs de pétrole, le pétrole russe continuera de trouver des acheteurs.

Cela explique la variation considérable des estimations de la quantité de pétrole russe qui sera perdue pour le marché mondial, en particulier à court terme –cela va de 0,25 mb/j pour l’Opep à 3 mb/j pour Goldman Sachs.

À plus long terme, cependant, en supposant que le boycott occidental soit maintenu et même renforcé, la perte deviendra plus notable. Même avant la guerre, les propres prévisions du gouvernement russe s’attendaient à ce que sa production de pétrole et de gaz soit minée à la fois par l’épuisement des réserves et les effets des sanctions technologiques et économiques imposées par l’Occident après l’invasion de la Crimée en 2014. Même son scénario le plus optimiste prévoyait une augmentation modeste à court terme de la production de pétrole, puis un plateau de 2024 à 2035. Dans le scénario le plus conservateur, la production de pétrole devrait diminuer.

Depuis le début de la guerre, de nombreuses compagnies pétrolières occidentales, qui apportent généralement des capitaux et de la technologie, ont quitté la Russie. Dans un pays aux réservoirs complexes, aux gisements vieillissants et au climat hostile, le manque d’investissements et d’accès à la technologie va accélérer le déclin à long terme.

Le marché mondial finira par s’adapter, à mesure que d’autres approvisionnements deviendront disponibles et que la demande réagira aux prix. Mais la Russie devra vivre avec une part de marché en diminution et une influence réduite sur les marchés mondiaux du pétrole. Cela rendra plus difficile pour Moscou de financer les guerres futures. Cela signifie également que les Russes vont devoir diversifier leur économie à un moment où une partie substantielle du monde ne fera plus affaire avec eux.

Carole Nakhle Energy Economist, University of Surrey

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons Lire l’article original (en anglais) sur The Conversation.

La rédaction

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