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Le mythe du bon sauvage

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La transition énergétique ne se fera pas en revenant à l’ère préindustrielle et en renonçant au progrès social, économique et scientifique.

 La fierté et l’arrogance humaines, écrit le pape François dans son encyclique écologiste Laudato Si, sont la cause première du réchauffement climatique. L’approche « religieuse » de la question des émissions de gaz à effet de serre et de la transition énergétique n’est pas l’apanage de l’Église catholique. De nombreux militants du climat partagent le même diagnostic et nous promettent, eux aussi, l’apocalypse si nous n’expions pas immédiatement nos pêchés.

Comme Jean-Jacques Rousseau, créateur du mythe du bon sauvage perverti par la civilisation, ils sont persuadés que la crise climatique est la conséquence du rejet et du dépassement par l’humanité des limites fixées par la nature. Nous avons, par notre faute, abandonné et saccagé le jardin d’Eden, et nous en payons le prix…

Il était une fois l’être humain qui vivait comme un animal aux côtés d’autres êtres vivants, conscient de sa place dans l’écosystème. Nous jouissions des abondantes ressources de la nature, mais nous savions en respecter les limites. Puis la révolution scientifique est arrivée, et les révolutions agricole et industrielle dans la foulée. Nous avons alors détruit, par égoïsme, par cupidité et par arrogance, l’équilibre naturel… C’est une belle histoire. Mais c’est une fable. Elle n’a aucune réalité.

IGNORANCE ET MISÈRE CRASSE. Lorsque l’homme était un chasseur-cueilleur, son empreinte écologique individuelle était considérablement plus élevée qu’aujourd’hui. Nos ancêtres exploitaient bien davantage l’écosystème avec un niveau de vie bien moins élevé et une espérance de vie limitée. Comme le montre les travaux du paléontologue suédois Lars Werdelin, avec une population ne dépassant pas quelques millions, les humains ont réussi à éliminer presque tous les gros animaux terrestres qu’ils ont croisés sur leur chemin. L’histoire est la même avec la déforestation : des populations en nombre relativement limité ont été à l’origine d’une destruction à grande échelle.

Aujourd’hui, notre planète abrite 7,7 milliards d’humains et nos existences sont plus prospères et plus saines qu’elles ne l’ont jamais été. Si nous avions tous le mode de vie de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, nous ne pourrions pas être plus de 100 millions. La planète ne pourrait en supporter davantage. Pourquoi nos ancêtres n’ont-ils pas provoqué des ravages écologiques plus importants encore ? Avant tout parce qu’ils étaient peu nombreux et mouraient jeunes.

Le changement climatique anthropique est une réalité. C’est un dommage collatéral d’une évolution qui, dans l’ensemble, s’est avérée extraordinairement bénéfique pour l’humanité… Certes, si nous n’avions pas utilisé comme énergie les restes fossilisés d’animaux et de végétaux sous forme de charbon, de pétrole et de gaz, la hausse des températures mondiales ne serait pas ce qu’elle est. Mais sans cela, les vies très courtes de l’écrasante majorité des humains seraient restées condamnées à la misère crasse, la brutalité et l’ignorance. Cela a été le cas durant la quasi-totalité de l’histoire humaine jusqu’à il y a un peu plus de deux siècles. La révolution industrielle a tout changé, même pour la nature.

Une fois que les humains ont eu accès à des sources abondantes d’énergie à haute densité, ils n’ont plus eu à abattre les forêts pour se chauffer ou faire cuire leur nourriture, et ils ont cessé de chasser les baleines pour remplir leurs lampes à huile. Les données historiques montrent que les trois-quarts de la déforestation mondiale se sont produits avant 1800.

UN REMÈDE PIRE QUE LE MAL. Le plus dangereux est le remède que veulent imposer ceux pour qui l’arrogance humaine est à l’origine de la crise climatique : le retour par la décroissance à un passé mythifié. Moins de consommation, donc moins de déchets et moins d’énergie consommée, moins de voyages, moins de biens matériels, moins de mondialisation et moins de commerce, et pour les plus radicaux… moins d’humains. Au lieu de croire «aux contes de fées de la croissance économique éternelle », pour reprendre les mots de Greta Thunberg, nous devrions faire pénitence en choisissant la décroissance et une certaine forme de dénuement. Non seulement cette forme d’expiation est politiquement comme socialement irréaliste, car impossible à imposer aux populations, mais aussi inefficace pour faire disparaître progressivement l’usage des énergies fossiles.

La décroissance reviendrait, dans les pays développés, à alimenter la colère de peuples plus préoccupés par la fin du mois que par la fin du monde et à être une menace pour la démocratie. Dans les pays du sud, elle consisterait à entraver leur développement et à être un moteur supplémentaire au ressentiment contre l’Occident.

La vision du monde, dominante dans le mouvement climatique, qui prône un retour à un état originel d’harmonie avec la nature, celui du bon sauvage – qui n’a jamais existé –, est une construction théorique. Elle n’a pas de prise avec le réel. Elle passe par pertes et profits les immenses bénéfices apportés à l’humanité par l’accès à une énergie abondante et ne prend pas la réelle mesure de ce que doit être la transition énergétique. Il ne s’agit pas de réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais de les ramener à zéro. Et ce, dans l’espace d’un demi-siècle en tenant compte de la croissance démographique et de la forte augmentation de la demande d’énergie dans les pays en développement. L’issue se trouve dans l’innovation, l’investissement, la technologie, la planification. Le défi est immense et son issue incertaine. Mais la réaction au sens premier du terme est une voie sans issue.

Les combustibles fossiles ont permis à l’humanité d’atteindre des niveaux de prospérité, de longévité et d’accès à la connaissance sans précédents. Le défi de la transition consiste à trouver des solutions de substitution neutres en carbone en offrant les mêmes possibilités et perspectives. Il nous faut des solutions technologiques de remplacement dans la production d’électricité, les transports, l’industrie, le bâtiment… Il faut travailler à la capture et la séquestration du CO₂, à la géo-ingénierie, à la fusion nucléaire. Nous n’y parviendrons jamais en renonçant à la science, à l’innovation et au capitalisme. Ainsi, par exemple, il n’y a pas plus mondialisé que l’énergie solaire, pourtant la plus appréciée des renouvelables par les militants du climat. Mais les panneaux photovoltaïques sont fabriqués dans des usines géantes chinoises avec des matières premières venues d’Afrique, d’Amérique latine et d’Océanie et nous parviennent ainsi à des prix écrasés via des navires géants porte-containers !

Éric Leser

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