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General Electric enterre un peu plus Alstom énergie

Alstom Energie

Après avoir acquis la division énergie d’Alstom fin 2014, GE France s’apprête à annoncer un nouveau plan social tandis que les promesses de création d’emplois n’ont pas été tenues. Un nouveau coup dur pour le gouvernement tout à son projet de relance économique. D’autant plus, qu’un ancien collaborateur d’Emmanuel Macron est aujourd’hui à la tête de la filiale française du groupe américain.

Tandis que Pôle emploi dénombre en France plus de 4,2 millions de chômeurs sans aucune activité et qu’une crise sociale semble inévitable, au moment où le gouvernement manifeste son engagement en faveur de la transition écologique et que les responsables politiques de tous bords découvrent la nécessité d’opérer un redressement industriel… voilà que General Electric France (plus de 13.000 salariés) s’apprête à annoncer un nouveau plan de réduction d’effectifs. Celui-ci toucherait environ 750 emplois (sur un total de quelque 1.220 en Europe) dans les secteurs des réseaux électriques et de l’hydroélectricité de l’ex-division énergie d’Alstom. Cet ancien fleuron de l’industrie française avait été acquis par l’américain en novembre 2014  pour 12,35 milliards deuros après avoir obtenu le feu vert de Bercy. Voilà qui sert bien mal les objectifs du plan France Relance du gouvernement pour créer des emplois!

Certes, si l’information se confirme au prochain comité de groupe européen de GE et après les négociations qui suivront sur les modalités d’application, ce plan social ne sera qu’un parmi tant d’autres dans la cohorte de ceux qui, d’Airbus et Air France à Auchan et Renault ou Sanofi et Nokia… ont déjà été annoncés pour compenser les pertes d’activités liées aux conséquences de la crise sanitaire. Comparé aux autres plans, celui de GE serait même moins sévère à l’instar de celui d’Air France dix fois plus lourd. Mais il prend un relief particulier dans la mesure où, si General Electric travaille de longue date avec des partenaires français publics ou privés, le rachat du département énergie d’Alstom est entaché depuis le départ de nombreuses questions sur les motifs de l’opération, les conditions de sa réalisation et les objectifs poursuivis.

Un thriller en toile de fond

Personne n’a oublié qu’un cadre d’Alstom, Frédéric Pierucci, a été incarcéré aux Etats-Unis avant le bouclage du rachat et est resté deux ans sous les verrous, inculpé pour corruption sur un contrat indonésien et, en fait selon lui, juste coupable d’avoir mis les pieds sur le sol américain au moment où les Etats-Unis cherchaient à exercer une pression sur le patron d’Alstom de l’époque, Patrick Kron. Frédéric Pierucci s’en est expliqué dans un livre, «Le piège américain».

Bien que Patrick Kron ait toujours contesté l’hypothèse selon laquelle un lien aurait existé entre la vente d’Alstom et les poursuites de la justice américaine, une commission parlementaire présidée par le député Olivier Marleix éplucha le dossier. Car Alstom, un acteur de l’industrie nucléaire présentée comme un secteur français d’excellence et une carte stratégique de l’indépendance énergétique, ne pouvait être démantelé et réduit à ses activités dans le transport sans qu’on y regarde à deux fois. La commission plancha jusqu’en avril 2018. Et, en janvier 2019, le député LR d’Eure et Loire saisissait la justice sur les circonstances de cette vente. Un coup de Jarnac de l’opposition pour tenter de déstabiliser le Chef de l’Etat, au nombre des acteurs? Quoi qu’il en soit, l’incursion du politique dans le dossier n’est pas de nature à lever l’opacité qui l’entoure.

Encore un échec pour l’Europe de l’industrie

A l’époque, le groupe Alstom dans son ensemble employait près de 93.000 salariés dans le monde, et avait réalisé un bénéfice de 802 millions d’euros en 2013 pour un chiffre d’affaires de 20,3 milliards. Dix ans plus tôt, grâce à Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Economie, l’Etat avait dû le prendre sous sa protection et le groupe avait été contraint de céder les Chantiers de l’Atlantique pour se renflouer. Mais à nouveau, victime notamment de l’échec de la construction d’une Europe industrielle de l’énergie et en butte à une concurrence de plus en plus vive venue de nouveaux opérateurs asiatiques, il ne parvenait pas à endiguer la chute de 50% en trois ans du cours de son action. Aussi, des rumeurs de cession de sa division énergie devenaient de plus en plus persistantes.

Arnaud Montebourg, en tant que ministre du Redressement productif, s’en inquiéta. Patrick Kron, alors, l’assura qu’elles étaient infondées… jusqu’à ce que soient révélées des négociations déjà bien avancées avec General Electric. Arnaud Montebourg pesta, qualifia l’opération de trahison, et imposa qu’au moins l’offre de GE soit mise en concurrence avec une autre. L’allemand Siemens, avec qui de précédentes coopérations avaient déjà fait long feu et qui avait déjà échoué à former avec Alstom un géant européen, présenta une contre-offre qui consistait à acquérir les activités d’Alstom dans l’énergie contre une partie de ses activités ferroviaires. Moins attractive… Mistubishi Heavy Industries sassocia alors à lallemand pour améliorer la proposition. Sans succès. Exit Siemens et l’espoir pour l’Europe de se doter d’un géant dans l’énergie à l’image d’Airbus dans l’aéronautique!

Arnaud Montebourg, bien isolé dans sa tentative de faire capoter le rachat, dut lâcher le dossier après son éviction du gouvernement en août 2014. Emmanuel Macron lui succéda à Bercy. Malgré tout, les pouvoirs publics français obtinrent de General Electric qu’il améliore son offre, en s’engageant à créer un millier d’emplois et à régler l’amende que la justice américaine s’apprêtaient à dresser à l’industriel français. Mais finalement, l’amende de 772 millions de dollars fut prise dans les caisses d’Alstom, et GE ne créa jamais le millier d’emplois promis. Au contraire, il en supprima dans des activités qu’il délocalisa, au point qu’en 2019, alors ministre de l’Economie, ce fut au tour de Bruno Le Maire d’intervenir pour obtenir une révision à la baisse d’un plan social.

Le feu vert problématique d’un futur chef de l’Etat

Outre la présence de la justice américaine qui pourrait avoir tiré quelques ficelles dans ce dossier pour aider GE à neutraliser un concurrent en l’absorbant, ce rachat met également en scène le Chef de l’Etat, Emmanuel Macron. Comme secrétaire général adjoint de l’Elysée en charge des dossiers économiques, il fut celui qui soutint l’offre de GE au sommet de l’Etat en opposition avec Arnaud Montebourg, et mena l’opération à son terme trois mois après être devenu ministre de l’Economie. Or, sans même parler de souverainisme industriel, le feu vert de l’ex-ministre de l’Economie d’antan s’accorde difficilement avec celui de l’actuel Chef de l’Etat sur l’indépendance économique, le soutien à l’industrie et au secteur nucléaire, ou la transition énergétique avec sa composante hydraulique ou l’éolien (après avoir voulu le freiner). En outre, qu’on puisse soupçonner GE de profiter de l’effet Covid pour justifier une réorganisation d’activité avec pertes d’emplois à l’appui sert bien mal l’intérêt d’un Président sans qui l’offre de rachat de 2014 n’aurait peut-être pas abouti. La capacité d’adaptation d’une entreprise doit pouvoir s’exprimer sans que la direction semble profiter d’un effet d’aubaine.

Pour corser le tout, Hugh Bailey, qui faisait partie de l’équipe du ministre de l’Economie Emmanuel Macron en charge du dossier Alstom en 2014, a rejoint GE France en 2017 avant den devenir le patron en avril 2019. Même si cette intégration peut poser problème  au plan éthique, elle fut autorisée par la Commission de déontologie de la fonction publique. C’est donc un ancien collaborateur d’Emmanuel Macron qui, aujourd’hui, tourne le dos au plan de relance. Mais en plus, le patron de GE France a été visé en septembre 2019 par une enquête du parquet de Paris pour « prise illégale d’intérêts », enquête ensuite transférée au parquet national financier. Un gros point noir dans le tableau.

Autant dire qu’aujourd’hui, tout ce qui touche GE France est devenu sensible, et pas seulement au plan industriel et social, mais aussi politique. Au moment où les relations se tendent entre la France et les Etats-Unis sur de nombreux dossiers économiques, le plan social que GE doit bientôt présenter va au-delà de sa seule dimension industrielle. Il pourrait bien placer à nouveau sous les projecteurs un dossier dont des proches d’Emmanuel Macron jugeaient, au moment du rachat d’Alstom Power, qu’il n’avait rien de stratégique. Les questions qu’il soulève aujourd’hui montrent qu’ils s’étaient trompés, et pas seulement sur son volet industriel.

Gilles Bridier

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