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Nord Stream 2 Wikimedia Commons

La France ne veut pas entendre parler d’un nouveau gazoduc reliant l’Espagne au reste de l’Europe


Depuis l’invasion de l’Ukraine, l’Allemagne et l’Espagne appellent de leurs vœux la construction rapide d’un gazoduc reliant la péninsule ibérique au centre de l’Europe en passant par la France. Mais Paris n’est pas vraiment favorable à la prolongation du gazoduc MidCat (Midi-Catalogne) qui s’arrête aujourd’hui dans l’Aude. Cela va à l’encontre des intérêts français en matière de distribution en Europe de gaz naturel liquéfié (GNL) à partir de ses propres terminaux. La solidarité européenne a des limites rapidement atteintes…

La France ne veut pas céder à la pression de l’Espagne et de l’Allemagne pour prolonger le gazoduc MidCat (Midi-Catalogne) qui s’arrête aujourd’hui du côté de Barbaira dans l’Aude. Il pourrait relier le reste de l’Europe à l’Espagne via les Pyrénées-Orientales. Mais le projet MidCat avait été abandonné en 2019 soi-disant à la suite de la forte opposition d’associations locales de protection de l’environnement.

En fait, la France ne voit aucun intérêt à la construction d’un vaste pipeline permettant à la péninsule ibérique de vendre le gaz qu’elle importe dans toute l’Europe centrale. C’est d’ailleurs la vraie raison pour laquelle le projet lancé en 2013 à l’initiative du Portugal et de l’Espagne a été abandonné…

Pressions allemande et espagnole

La semaine dernière encore, le Chancelier allemand, Olaf Scholz, a évoqué «un chaînon manquant», appelant à connecter le réseau européen à l’espagnol. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la relance du projet MidCat est sans cesse réclamée en Espagne. L’infrastructure pourrait être opérationnelle d’ici «huit à neuf mois» seulement, a même affirmé Enagás, le propriétaire et gestionnaire du réseau gazier du pays,.

Mais le ministère français de la Transition écologique ne veut pas en entendre parler. «Le projet mettrait de nombreuses années à entrer en service et, par conséquent, il n’apporterait pas de réponse à la crise actuelle». D’autant qu’ «il existe déjà deux interconnexions gazières entre la France et la péninsule ibérique à Birriatou et Larrau, qui contribuent aujourd’hui à la sécurité d’approvisionnement européenne et ont fait l’objet de développements réguliers au cours des 20 dernières années», insiste-t-on au cabinet d’Agnès Pannier-Runacher. Et cela même si la capacité des deux petits gazoducs en question n’est que de 8 milliards de mètres cubes par an.

Autre prétexte avancé à Paris, l’objectif de l’Europe est de se passer des énergies fossiles d’ici 2050 et «développer des infrastructures gazières de long terme, à l’heure où l’Europe accélère sa transition (écologique), nécessite une bonne évaluation». Pour contourner l’argument, l’Espagne et l’Allemagne ont affirmé vouloir à terme utiliser le gazodux pour transporter de l’hydrogène vert. Là encore, fin de non recevoir à Paris. «Les incertitudes sur la production et la consommation d’hydrogène sont très élevées» et il sera «compliqué» d’adapter les canalisations à une molécule bien plus fine et volatile que celle de gaz.

Paris veut protéger les débouchés de ses terminaux GNL

En revanche, la France se dit beaucoup favorable aux infrastructures permettant l’approvisionnement en gaz naturel liquéfié (GNL). «C’est une voie plus rapide qui permet d’importer du gaz depuis les pays du Golfe ou les Etats-Unis.» Sans oublier que «la mise en place de terminaux méthaniers dans le nord et l’est de l’Europe» implique des «investissements plus réduits et plus rapides». Il est vrai qu’il semble plus logique d’investir dans la construction de terminaux GNL partout en Europe plutôt que dans d’immenses tuyaux pour acheter le GNL espagnol et portugais.

Mais tout cela est un jeu de rôle. Il s’agit pour les uns et les autres de maîtriser les circuits de distribution du gaz. Contrairement à l’Allemagne, l’Espagne et le Portugal disposent de nombreuses infrastructures portuaires pour recevoir du GNL acheminé par méthaniers. A elle seule, l’Espagne compte six terminaux. Au total, Espagne et Portugal hébergent 34% de la capacité de regazéification de l’Union européenne et 45% de la capacité de stockage de gaz liquide, dans six sites souterrains et des cuves. Les deux pays pourraient ainsi redistribuer par le gazoduc MidCat le gaz naturel importé et priveraient de débouchées les terminaux de GNL existant en France. D’autant plus que la France entend construire un quatrième terminal méthanier au Havre. S’il est opérationnel dans les temps, le GNL importé ira en grande partie alimenter la demande allemande et… ne sera pas concurrencé par celui en provenance d’Espagne.

Solidarité européenne…

«Grâce à ce projet (MidCat), Madrid et Lisbonne espéraient devenir une vaste plateforme d’exportation du GNL en Europe, mais une grande partie de l’infrastructure MidCat devait passer par l’Hexagone. Or, quand on construit un tuyau, c’est notamment le pays dans lequel celui-ci passe qui paie. Et les Français ne voulaient pas assumer un coût supplémentaire pour le contribuable, estimé à 3 milliards d’euros, afin de laisser les Espagnols venir les concurrencer dans le nord de l’Europe», expliquait déjà en 2019 à La Tribune une source proche du dossier.

Cela n’empêche pas Berlin et Madrid de continuer à faire monter la pression au nom de la solidarité européenne… dont les limites sont rapidement atteintes. Olaf Scholz a estimé qu’il manquait «dramatiquement» d’une interconnexion qui contribuerait à «soulager et détendre la situation de l’approvisionnement» de gaz. Ce projet «est quelque chose que le gouvernement espagnol réclame et demande à l’Europe depuis déjà longtemps», a affirmé le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez. Dans un éditorial au début de la semaine, le quotidien espagnol El Pais dénonce «l’égoïsme national français». «La France de Macron qui défend la souveraineté énergétique et écologique a l’opportunité avec ce gazoduc de montrer sa réelle disposition à contribuer à réduire les émissions à effet de serre et à penser de façon solidaire et européenne».

La rédaction

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