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Non, les énergies fossiles n’appartiennent pas encore au passé

La transition énergétique n’appartient pas au monde du rêve ou du verbe. Les discours apocalyptiques comme moralisateurs, au choix, ne mènent nulle part s’ils nient les faits. Le principe de réalité est que nous n’avons aujourd’hui ni les moyens économiques, technologiques et politiques de nous passer dans un avenir proche des énergies fossiles. On ne remplace pas dix milliards de tonnes d’énergies fossiles consommées par an dans le monde par des imprécations. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas commencer à le faire, mais que se fixer des objectifs impossibles à atteindre est le meilleur moyen de ne pas réussir et de se décourager. Si la crise sanitaire doit au moins avoir un effet positif, c’est de nous remettre en phase avec le monde tel qu’il est.

Les énergies fossiles ne sont pas l’avenir, mais elles sont le présent. Il faut distinguer le bruit médiatique, les professions de foi politiques et idéologiques et la réalité. On peut le regretter, mais contrairement à ce qui est devenu un discours automatique bien-pensant, les énergies fossiles ne sont pas prêtes de disparaître. Pour trois raisons essentielles.

Tout d’abord, les transitions énergétique se réalisent sur des décennies. Il s’agit de transformations complexes et structurelles. L’unité de temps est le demi-siècle. C’est l’échelle d’un investissement dans des infrastructures énergétiques. Pour preuve, la transition du bois vers le charbon a commencé il y a deux siècles. Et dans plusieurs régions du monde, des dizaines de millions de personnes continuent encore à utiliser du bois et du charbon de bois.

Les énergies fossiles représentaient en 2019 pas moins de 84% de l’énergie primaire consommée dans le monde

Ensuite, les énergies fossiles représentaient en 2019 pas moins de 84% de l’énergie primaire consommée dans le monde, soit directement, soit transformée en électricité ou en chaleur (selon les statistiques de la BP Statistical review of world energy). Toute activité économique peut se réduire à une dépense et un échange d’énergie. La croissance, c’est un parc de machines en fonctionnement qui augmente. Par quoi sont faits les vêtements que nous portons, les aliments que nous mangeons, les équipements électroniques que nous utilisons et les moyens de transport que nous empruntons? Il n’y a pas une activité économique dans le monde moderne qui ne soit pas dépendante des machines. Et les machines fonctionnent avec de l’énergie.

Ceux qui pronostiquent la fin rapide des énergies fossiles n’ont aucune idée des problèmes d’échelle et d’ampleur des transformations à mener. L’humanité consomme chaque année environ 10 milliards de tonnes de carburants fossiles. Comment les remplacer? La réponse est: nous ne savons pas vraiment.

Il y a en fait un temps incompressible pour déployer les nouvelles technologies sans compter leur efficacité toute relative. La transition nécessite une addition de technologies existantes ou balbutiantes et des investissements considérables. Et la décroissance est un leurre. Le monde l’a connu en 2020, contraint et forcé par la pandémie, et c’est une catastrophe économique et sociale dont on ne mesure pas encore l’ampleur.

Les renouvelables, une solution partielle et limitée

En matière d’électricité, les renouvelables offrent une solution mais partielle et limitée. Ils sont coûteux car intermittents et car il s’agit de sources énergies peu concentrées et extensives. Elles demandent, beaucoup d’installations et beaucoup de surfaces au sol. Et leur production n’est jamais assurée. Plus de la moitié de la population mondiale se concentre aujourd’hui dans les grandes villes et de plus en plus dans les méga cités. Les renouvelables ne sont pas capables de les alimenter de façon durable. On peut même ajouter que les renouvelables ne peuvent exister sans énergies fossiles. On ne peut fabriquer et transporter des éoliennes et des panneaux solaires sans carburants fossiles…

La solution pour augmenter la part des renouvelables consiste à réussir stocker l’électricité renouvelable, mais les technologies pour le faire ne sont pas suffisamment efficaces et développées, l’hydrogène comme les batteries. L’électricité nucléaire est aussi une solution car elle est décarbonée et très intensive. Mais elle fait l’objet d’une crainte, en partie irrationnelle, des opinions publiques. Il s’agit aussi du combat fondateur des mouvements écologistes, bien avant la question du climat. Conséquence, seule la Chine, où l’avis des populations a peu d’importance et l’information est sous contrôle de l’Etat, développe massivement un programme de centrales nucléaires.

Et l’électricité n’est qu’une partie, une petite partie du problème. Elle représente 20% de l’énergie consommée dans le monde. Pour le reste, les transports, la chaleur, l’industrie… la transition est encore plus compliquée. Elle passe par plus d’électricité et des carburants de substitutions. Dans tous les cas, les technologies sont loin d’être matures y compris celles des véhicules électriques. Comment chauffer en hiver des centaines de millions de logements? Comment produire par an 1,6 milliard de tonnes d’acier, 4,6 milliards de tonnes de ciment et 180 millions de tonnes d’ammoniac? L’industrie n’a pas aujourd’hui de solutions réalistes et viables et n’en aura pas, au mieux, avant dix à quinze ans. Nous n’avons pas aujourd’hui de technologies pour remplacer les carburants fossiles dans le transport maritime. Les avions électriques sont une utopie.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire en attendant l’apocalypse ou se décourager. Mais il ne faut pas se bercer de mots. C’est le meilleur moyen d’échouer.

Une conjoncture défavorables aux fossiles, mais cela ne va pas durer

D’autant plus que de nombreux pays dans le monde dépendent des énergies fossiles et n’ont pas l’intention de les abandonner. Elles représentent, par exemple, 10% du Pib du Canada ou 50% de celui de l’Arabie Saoudite. La Russie est le deuxième producteur mondial de gaz et le troisième de pétrole. L’indépendance énergétique de la Chine s’appuie avant tout sur sa capacité de production de charbon, la première au monde, qui ne l’empêche pas d’ailleurs de devoir en importer. Le charbon assure 58% de la consommation totale d’énergie du pays le plus peuplé…

La conjoncture est défavorable aux énergies fossiles, mais cela ne va pas durer. En faisant baisser brutalement la consommation d’énergies fossiles dans le monde et notamment de pétrole, la pandémie a mis les pays producteurs dans une situation très difficile. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande d’énergie dans le monde devrait avoir baissé de 5% en 2020. Mais l’avenir proche s’annonce paradoxalement bien plus favorable.

Comme les investissements dans l’exploitation de nouveaux gisements se sont effondrés, que la production coûteuse de pétrole de schiste aux Etats-Unis s’est réduite, un rééquilibrage en faveur de l’offre est prévisible. Quand la pandémie aura cessé et que la crise économique qu’elle a provoqué commencera à se résorber, la demande d’énergies fossiles, notamment de pétrole, ne pourra que remonter. La raréfaction de l’offre poussera mécaniquement les prix du pétrole et du gaz à la hausse.

Prendre la mesure des choses

Le marché pétrolier a été en quelque sorte assaini. Pas moins de 35 producteurs nord américains de pétrole et de gaz de schiste ont fait faillite au cours des deuxième et troisième trimestre cette année. L’OPEP+, à savoir le cartel de l’OPEP et ses alliés dont la Russie, sont aujourd’hui plus disciplinés et prudents dans la gestion de l’offre. Ils avaient prévu d’augmenter leur production de deux millions de barils par jour en 2021, ce sera finalement seulement 0,5 million de barils, le temps que la demande se renforce.

Comme l’expliquait dans un entretien à Transitions & Energies, Vaclav Smil, l’universitaire le plus influent au monde sur les questions d’énergie, «le domaine de la transition énergétique est un monde de fictions et de rêves, à la fois de la part de ceux qui pensent qu’il suffit de le vouloir pour se passer des énergies fossiles et de ceux qui croient que l’on peut continuer comme si de rien n’était et que la technologie va nous sauver. Il faut bien prendre la mesure des choses. La transition d’un monde totalement dominé et façonné par les énergies fossiles vers une utilisation exclusive d’énergies renouvelables présente un défi considérable… Avec les énergies fossiles, l’humanité a été capable de transformer une quantité sans précédent d’énergie et d’alimenter ainsi en deux siècles des révolutions agricole, industrielle, sociale, scientifique et technologique également sans précédents. On peut citer dans ses transformations l’envolée de la productivité agricole et de la population mondiale, l’urbanisation, l’accès généralisé aux moyens de transport, à la communication…».

La rédaction

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