Transitions & Energies

Le conformisme, pire ennemi de l’intelligence

La ville de l'hydrogène que Toyota veut construire

Article publié dans le numéro 5 du magazine Transitions & Energies.

La relance économique, indispensable pour sortir de la récession née de la pandémie, est une occasion unique à saisir. Si la France est capable de faire enfin les bons choix d’investissements énergétiques, elle peut tout à la fois réduire les émissions de gaz à effet de serre, relocaliser, réindustrialiser, renforcer sa souveraineté, développer des technologies prometteuses et exportables, mieux former sa population et soutenir l’emploi

La pandémie de coronavirus, au-delà des souffrances qu’elle a infligé et infligera encore, physiques comme morales et économiques, peut offrir, comme toutes les crises majeures, l’opportunité d’accélérer les transformations nécessaires. Il n’est pas question, comme le suggère une rafale de projets, d’appels et de tribunes, plus ou moins lyriques et plus ou moins sérieux, de « changer le monde » ou de promettre, au choix, le paradis ou l’apocalypse. Mais en mobilisant investissements publics et privés, en pariant sur l’innovation, il est possible de mettre enfin en place des stratégies énergétiques réalistes, efficaces et ambitieuses.

La pandémie porte en elle deux enseignements immédiats. Le premier est que le conformisme est l’ennemi de l’intelligence. Il conduit, face à des situations inédites et mouvantes, à apporter des réponses inadaptées et à répéter les mêmes erreurs. Le second est que si nous sortons de cette épreuve avec les mêmes certitudes et en rabâchant encore et toujours les mêmes analyses, c’est que nous ne réfléchissons pas. L’opportunité à saisir doit permettre, avant tout, de changer de méthode pour aborder la transition énergétique.

Ce qu’il ne faut plus faire

La transition est présentée par les gouvernements, les militants ou les institutions internationales comme une question avant tout politique. Il suffit de le vouloir. Il suffit de se mobiliser. Il suffit d’y mettre suffisamment d’argent. Il suffit de contraindre les entreprises, les marchés, les pays, les populations… Il suffit d’installer des éoliennes, des panneaux solaires et d’utiliser des voitures électriques. On fait comme si l’industrie, l’agriculture, la chaleur, les bâtiments et les transports, qui représentent près des trois quarts de la consommation d’énergie, n’existaient presque pas.

On fait comme si les technologies nécessaires pour surmonter les problèmes sont déjà disponibles et immédiate- ment utilisables à des coûts supportables. Le défi consiste simplement à convaincre chaque personne, chaque industrie, chaque collectivité et chaque pays de « faire sa part ».

En abordant le problème comme cela, il est impossible de le régler. Tout d’abord, parce que toutes les technologies nécessaires n’existent pas ou ne sont pas matures. Et quand elles sont opérationnelles, elles ne sont pas forcément bon marché ni sans de nombreuses contraintes, inconvénients et effets secondaires indésirables

Pour se donner les moyens de s’approcher de la neutralité carbone en 2050, il faut considérer qu’il s’agit avant tout d’un défi d’ingénierie. À savoir remplacer progressivement tous les systèmes qui émettent des gaz à effet de serre par d’autres qui en émettent peu. Et il faut impérativement rendre les systèmes plus propres suffisamment compétitifs pour conquérir rapidement les marchés mondiaux.

Cela passe par de grands programmes d’investissements et d’innovations publics et privés. Cela passe par une planification indicative, une mobilisation scientifique, technologique, industrielle et financière massive. L’objectif est de devenir plus performant dans tous les domaines que les énergies fossiles.

Aborder ce problème comme une question d’investissement, de technique, de production à grande échelle est aussi un bon moyen de montrer que la transition est un objectif réaliste et que nous ne sommes pas condamnés à l’apocalypse. Et qu’il est plus important de se retrousser les manches que se bercer de slogans et d’injonctions moralisantes.

Ce princie s’applique tout particulièrement à la France où la transition énergétique est affectée par une forme de pensée magique. Comme si les éoliennes, les panneaux solaires, et l’électrification des usages allaient naturellement marginaliser l’utilisation massive des énergies fossiles. La PPE (Programmation pluriannuelle de l’énergie) et la SNBC (Stratégie nationale bas carbone), deux textes publiés en catimini en avril, sont affligeants de conformisme et de manque d’ambition (voir page 32). Ils se résument presque à remplacer de l’électricité nucléaire, qui émet peu de CO2, par de l’électricité éolienne et solaire qui émet également peu de CO2. Il y est à peine question de substitution aux énergies fossiles dans les transports, la chaleur, le bâtiment, l’industrie et l’agriculture. Il s’agit d’un habillage politique, sans vision, sans grands moyens…

Hydrogène et géothermie, les oubliés

Deux exemples sont une parfaite illustration de cette difficulté à faire des choix décisifs. Celui de l’hydrogène vert, fabriqué sans émettre de CO2, et de la géothermie. Contrairement à l’Allemagne, la Corée du Sud, le Japon, Singapour, la Chine, la Californie… des pays et des États qui pourraient, pour la plupart, nous donner des leçons dans la gestion de la pandémie, la France n’affiche aucune ambition dans la création d’une filière d’hydrogène vert. RTE, le gestionnaire du Réseau de transport d’électricité, a publié au début de l’année une étude qui ne voit aucune urgence et aucune raison à accélérer une transition vers l’hydrogène bas carbone. Le seul carburant qui puisse en l’état actuel de la technologie se substituer aux carburants fossiles. Mais RTE n’a clairement pas la moindre envie de voir une filière d’hydrogène « propre », permettant notamment de stocker de l’électricité, lui faire de l’ombre. Elle pourrait, selon l’étude de 68 pages, commencer à présenter une utilité à partir de 2035… Après avoir de fait abandonné son industrie solaire et éolienne, avoir laissé dramatiquement décliner le nucléaire, la tfrance n’a pas la moindre intention de miser sur l’hydrogène.Elle ne fait pas non plus le pari de la géothermie.

Cette dernière est victime en France depuis trente ans d’un véritable ostracisme (voir pages 53-57) Pourtant, qu’il s’agisse de chaleur ou d’électricité, c’est une ressource énergétique qui n’émet pas de gaz à effet de serre et ne crée pas de pollution importante. On a ignoré délibérément le potentiel d’une énergie du sous-sol renouvelable, qui en outre n’a pas le principal inconvénient de l’éolien et du solaire, à savoir l’intermittence. Sa contribution est aujourd’hui inférieure à 1 % de la consommation finale d’énergie…Pourtant, dans le monde et en Europe, la géothermie basse température, qui alimente les réseaux de chaleur, progresse à grands pas. En Suisse, 40 % des logements neufs sont inclus dans des programmes de chauffage urbain. La Suède, l’Italie, l’Allemagne, les Pays-Bas en ont fait une priorité.

Ce qu’il faut faire : changer des systèmes, pas des modes de vie

Ces deux exemples, hydrogène vert et géothermie, le prouvent. La France peut tout à la fois réduire les émissions de gaz à effet de serre, relocaliser, réindustrialiser, renforcer sa souveraineté, développer des technologies prometteuses et exportables, mieux former sa population active et soutenir l’emploi. Elle ne retrouvera pas sans doute avant longtemps une telle occasion.

Le chemin à suivre n’est ni mystérieux, ni caché, ni insurmontable. Il est indiqué aussi bien par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) que par le World Econmic Forum, des chercheurs de l’université d’Oxford, dirigés par l’économiste et prix Nobel Joseph Stiglitz, ou le think tank The Shift Project, fondé en France par Jean-Marc Jancovici. Et il ne s’agit pas d’un chemin fait de sacrifices, d’expiations et de décroissance. Mener la transition signifie avant tout changer des systèmes, pas des modes de vies… Et pour que cela soit accepté socialement et politiquement, il faut qu’il s’agisse d’un progrès, pas d’une punition.

Les adeptes de la décroissance commettent une erreur fondamentale de compréhension des sociétés humaines. Ils considèrent qu’elles accepteront volontairement de renoncer à une partie de leur qualité de vie et à leur espoir d’améliorations matérielles pour faire face à une menace théorique. En outre, elle n’est pas nécessaire. « La croissance économique couplée à la décarbonisation n’est pas seulement réaliste, elle a déjà eu lieu. Les données publiées montrent que les émissions de CO2 liées à l’énergie ont cessé de progresser l’an dernier même si la croissance mondiale a atteint près de 3 % », écrit l’AIE en mai dernier.

La même agence souligne aussi que l’impulsion ne peut venir que des États. Avant la pandémie, les analyses de l’AIE montraient que les gouvernements dirigent de fait, directement et indirectement (par la réglementation, les subventions, la fiscalité), 70 % des investissements énergétiques dans le monde. Et deux technologies nécessitent, selon elle, des investissements rapides et massifs, car elles « sont des domaines clés », le stockage de l’électricité par batteries et l’hydrogène. « En les incluant dans les plans économiques de relance, cela permet de soutenir des activités existantes, de créer de nouveaux emplois et de réduire les émissions. »

Le World Economic tforum fait exactement le même constat : « » Il est clair que le soutien public à l’innovation énergétique, à la construction de nouvelles infrastructures énergé- tiques et des régulations favorables à ses transformations sont nécessaires pour reconstruire les économies avec pour priorité la transition énergétique… Ces investissements fourniront des divi- dendes à la fois en termes économiques et environnementaux.

Le problème n’est pas moral, mais systémique

Les auteurs d’une grande étude menée par l’université d’Oxford publiée au début du mois de mai sont moins angéliques. « Les plans de relance post-pandémie peuvent faire d’une pierre deux coups, en mettant l’économie sur la voie d’une réduction à zéro des émissions de gaz à effet de serre. Mais ils peuvent tout aussi bien nous enfermer dans un système d’énergies fossiles dont il sera presque impossible d’échapper », pré- viennent-ils. Ils désignent cinq politiques de relance par la transition : investir dans des infrastructures bas carbone, améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments, investir dans l’éducation et la formation sur les technologies de la transition, mettre l’accent sur la régénération des écosystèmes et investir dans la recherche et l’innovation énergétiques.

The Shift Project a lui aussi interpellé les pouvoirs publics et l’opinion. Il a tendance, et il n’est pas le seul, à jouer la dramatisation dans l’espoir d’avoir plus d’impact et à défendre une forme de décroissance en espérant naïvement qu’elle soit consentie. Mais il reconnaît que « le problème posé n’est pas d’abord idéologique ou moral, il est pratique : systémique, physique, matériel… ».

Concrètement, il faut maintenant démultiplier les investissements dans les domaines suivants : l’efficacité énergétique notamment dans les bâtiments, les panneaux solaires de nouvelle génération, les batteries innovantes, les réseaux de bornes de recharge pour véhicules électriques, la création d’une filière d’hydrogène vert, la géothermie, la capture et le stockage du CO2,  les nanomatériaux…

Voir notre dossier,  page 22

Eric Leser

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