On se félicite à juste raison d’une conséquence au moins positive de la crise énergétique que nous traversons. Elle pousse de nombreux pays à accélérer l’électrification de leurs économies. Mais il ne peut s’agir que d’une tendance longue qui doit se confirmer et d’investissements économiques et politiques sur la durée. En revanche, ce qui se passe aujourd’hui même est le fait que la consommation de charbon dans le monde est dopée… et elle n’en avait pas vraiment besoin. Les efforts réalisés pour la transition n’ont presque aucun sens si la consommation de charbon continue sans cesse à augmenter. Rappelons qu’en dépit des prévisions contraires répétées de bon nombre d’institutions internationales annonçant le déclin du charbon, la production et la consommation dans le monde de l’énergie fossile de loin la plus polluante et la plus émettrice de gaz à effet de serre ne cesse de battre des records tous les ans. Et elle va encore le faire cette année. Le charbon est la principale source d’émissions de CO2 dans le monde provenant de l’énergie.
La demande mondiale de charbon devrait augmenter de 1,2% pour atteindre le niveau sans précédent de 8,94 milliards de tonnes en 2026 selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). La demande chinoise devrait s’établir à environ 5 milliards de tonnes et la consommation indienne à 1,35 milliard de tonnes. La hausse des prix du gaz stimule le passage au charbon, tandis que le phénomène climatique El Niño accentue la demande liée à la climatisation et réduit la disponibilité de l’énergie hydroélectrique.
L’Europe aussi
La demande de charbon est forte en Asie, mais l’Europe n’y échappe pas. En mars, l’Italie a annoncé son intention de reporter la fermeture de ses centrales au charbon de pas moins de 13 ans. L’Allemagne a fait savoir qu’elle envisageait de relancer certaines de ses centrales au charbon pour répondre aux besoins d’électricité pilotable du pays. En mars, le chancelier Friedrich Merz a déclaré : « Nous devons approvisionner ce pays en électricité. Je ne suis pas prêt à compromettre le cœur de notre industrie simplement parce que nous avons adopté des plans de sortie devenus irréalistes. » La politique énergétique allemande, la désastreuse Energiewende, a consisté depuis deux décennies à investir massivement dans les renouvelables intermittents (éolien et solaire) et à sortir du nucléaire. Mais quand il n’y a pas de vent et de soleil, il faut bien produire de l’électricité. Résultat, le pays est resté très dépendant de son parc de centrales au charbon et au lignite, un charbon de mauvaise qualité que l’on trouve en grande quantité dans le sous-sol allemand. Et l’Allemagne a beau construire en urgence 40 centrales à gaz, elle ne peut pas se passer du charbon et n’est pas prête de le faire.
Paradoxalement, seuls les États-Unis font figure d’exception. L’AIE prévoit une baisse d’environ 7% de la demande américaine de charbon en 2026 en dépit du soutien de l’administration Trump à cette industrie. Cela tient au fait que les États-Unis ont été largement épargnés par les perturbations mondiales du marché du gaz grâce à leur production abondante et bon marché de gaz de schiste. En outre, d’importantes capacités solaire et éolienne ont également été mises en service cette année après des années de développement accéléré poussé par l’administration Biden, réduisant davantage le recours au charbon.
La Chine et l’Inde montrent la voie
En revanche, le Japon, l’Inde, le Bangladesh, les Philippines, la Corée du Sud, la Thaïlande, Taïwan, la Chine sont contraints d’augmenter leur consommation de charbon pour faire face à leurs difficultés d’approvisionnement en GNL (Gaz naturel liquéfié). L’Inde devrait connaître une hausse de 4,2% de sa consommation de charbon cette année inversant ainsi la légère baisse temporaire de l’année dernière. Certains pays ne se tournent pas uniquement vers le charbon pour la production d’électricité, notamment la Chine qui l’utilise de plus en plus aussi pour la fabrication de produits chimiques en raison des cours élevés du pétrole.
« Bien que les perturbations du transport maritime dans le détroit d’Ormuz n’affectent pas directement les marchés du charbon » et qu’évidemment aucune cargaison de charbon ne transite par ce détroit, « le resserrement de l’offre de gaz naturel a fait grimper les prix, certains systèmes électriques étant inciter à passer du gaz au charbon », écrit l’AIE.
Rappelons que presque tous les pays du monde avaient convenu lors de la COP26 en 2021 à Glasgow de réduire progressivement leur consommation de charbon… Un engagement réitéré lors de la COP28 en 2023 à Dubaï. Il existe aujourd’hui plus de 6.500 centrales électriques au charbon dans le monde. Depuis 2015, et l’accord de Paris, le monde a augmenté de 259 gigawatts (GW) sa capacité de production d’électricité à partir du charbon. En Chine, en dépit d’investissements massifs dans les renouvelables, le niveau de construction de centrales au charbon est le plus élevé depuis une décennie. Les sources d’énergie ne se remplacent pas les unes les autres, elles s’additionnent !













