<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’art perdu de prendre de « bonnes » décisions

19 juin 2026

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L’art perdu de prendre de « bonnes » décisions

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En matière de politiques énergétiques, les décideurs politiques ne cessent de se tromper, et de nous tromper, depuis deux décennies. Ils le font sciemment, par idéologie, par corruption, ou même quand ils sont de bonne foi parce qu’ils ne savent plus prendre des décisions de long terme rationnelles. Une seule solution, relire et vite le « kit de détection des balivernes » écrit il y a trente ans par le grand scientifique américain Carl Sagan. Par Éric Leser. Article paru dans le N°29 du magazine Transitions & Energies.

Comment peut-on se tromper en permanence tout au long des années sans en tirer les conséquences ? Comment peut-on persister à utiliser des doctrines et des hypothèses fausses et à ne pas tenir compte d’échecs économiques, techniques et politiques répétés ? C’est une question récurrente sur la politique énergétique suivie par la France et par l’Europe depuis une quinzaine d’années. La réponse facile consiste à expliquer que les décideurs politiques ne reconnaissent jamais leurs erreurs. Que l’idéologie a pris le pas sur la réalité, tout particulièrement en matière d’énergie, au point d’ignorer les avis scientifiques et de tenter même souvent de les rendre inaudibles. Que la corruption en faveur de filières industrielles est endémique et que depuis longtemps l’intérêt général n’est plus chevillé au corps de l’appareil d’État et encore moins des institutions européennes.

Mais il existe aussi une autre dimension, celle de l’incapacité grandissante des dirigeants à prendre les « bonnes » décisions même quand leurs intentions sont louables. Ils ont en quelque sorte perdu le mode d’emploi de la décision politique de long terme à la fois réfléchie et rationnelle.

Le premier problème et non des moindres tient au fait que nous sommes noyés sous des flots d’informations qui la plupart du temps n’en sont pas vraiment. À l’ère numérique, la communication a totalement pris le pas sur l’information et l’a tout simplement noyé. Il est même devenu de plus en plus difficile dans le brouhaha permanent de distinguer les faits incontestables à partir desquels construire des raisonnements tant ils sont manipulés, soigneusement sélectionnés pour défendre une thèse ou à l’inverse ignorés et dénigrés quand ils ne correspondent pas à ce qu’on entend « nous vendre ». Un magnifique exemple de cela est donné par la dérive de l’association Quota Climat.

Noyé sous un flot d’informations parcellaires et manipulées

Elle a pour vocation initiale d’inciter les médias audiovisuels à beaucoup plus traiter des questions climatiques. Une intention louable. Mais elle s’est aussi donnée plus récemment une tout autre mission, lutter contre ce qu’elle appelle la désinformation environnementale dans les médias. Et là, tout se complique. Car Quota Climat, engagé dans un combat politique dogmatique, fait de la propagande et fait sciemment l’amalgame entre le climato-scepticisme et le débat nécessaire et légitime sur la politique énergétique.

Quota Climat considère ainsi comme étant du climato-scepticisme le fait :

– de questionner l’utilité et le coût des investissements dans les renouvelables intermittents,

– de relever les échecs répétés de la rénovation énergétique des bâtiments, de MaPrimRénov’ et du DPE (diagnostic de performance énergétique),

– de s’interroger sur l’impact social et l’exclusion de populations défavorisées résultant de la création des ZFE (zones à faibles émissions)…

Pour en revenir à la prise de décision, elle part d’un principe qu’il faut aujourd’hui rejeter. Plus nous sommes informés, meilleure elle sera. Prendre de bonnes décisions ne dépend pas de la quantité d’informations que nous avons à notre disposition, mais de leur qualité. Ce danger est encore plus manifeste quand les informations sont recouvertes d’une dimension morale, le bien et le mal, et d’un impact émotionnel.

Pour tenter d’échapper à ce piège, au moins en partie, il existe un livre qui fait référence. Il a été écrit il y a trente ans par Carl Sagan, célèbre astronome américain qui a notamment participé aux programmes Pioneer et Voyager, et par son épouse Ann Druyan. Leur livre est intitulé Le Monde hanté par les démons, la science comme une bougie dans l’obscurité. Il propose notamment un « kit de détection des balivernes » qui comprend neuf principes intemporels permettant de séparer les faits de la fiction. Voici ces neuf principes :

  • Exiger une confirmation indépendante de toute affirmation présentée comme un fait

Quelle que soit la question envisagée, il est indispensable que la plupart des parties s’accordent sur la véracité des faits exposés. Cela n’est possible que si : les faits sont bien étayés et/ou bien établis, les informations sous-jacentes à ces faits ont été obtenues à l’issue d’une analyse exhaustive et rigoureuse, et que les faits ont été confirmés de manière indépendante, idéalement par des personnes ou des équipes qui ne sont pas parties prenantes dans la décision et ses conséquences. Le principal problème consiste à être suffisamment honnête intellectuellement pour refuser des affirmations douteuses présentées comme des faits lorsqu’elles permettent de parvenir à la conclusion que nous voulons…

  • Susciter un débat de fond mené par des personnes possédant une expertise solide et pertinente

Les débats abondent tellement dans le monde moderne, sur tous les sujets, y compris les plus anecdotiques, qu’ils sont lassants et outrageusement passionnés. Souvent, le débat médiatique revient à semer le doute sur des faits bien établis. Ce qu’il faut, c’est un débat de fond dans lequel les partisans des différents points de vue sont des experts compétents, des scientifiques, des praticiens (ceux qui font) qui ne mentent pas, n’inventent pas des faits et ne tentent pas de convaincre les décideurs de l’existence d’une réalité alternative. Exemples : on peut construire un système électrique stable uniquement avec des renouvelables intermittents ; il est facile de se passer de pétrole, il suffit de le vouloir et de le décréter.

Il faut absolument distinguer le souhaitable du réalisable et faire abstraction, autant que faire se peut, du bruit, notamment médiatique et numérique.

  • Ne pas accepter un argument avancé par une autorité, surtout institutionnelle et politique, simplement parce qu’il s’agit d’une autorité

Évaluez plutôt les arguments en fonction de la validité des faits sous-jacents et de la manière dont les experts interprètent scrupuleusement ces faits. Comme l’a fait remarquer Carl Sagan, « même l’autorité la plus réputée a commis de nombreuses erreurs par le passé et en commettra encore à l’avenir ».

Il n’existe aucune figure d’autorité vers laquelle nous pouvons nous tourner pour savoir si quelque chose est vrai ou non en nous basant sur ce qu’elle dit. Il faut examiner le bien-fondé de ce qui est avancé et dans quelle mesure les faits étayent cet argument. Cet argument correspond-il à l’ensemble des faits, ou existe-t-il des résultats gênants qui le remettent en cause ?

  • Élaborer de nombreuses hypothèses cohérentes avec les données

Chaque solution possible qui n’est pas écartée ou contredite par les données existantes doit être prise en considération, et chaque hypothèse doit être testée et examinée. Ne choisissons pas notre idée préférée pour ensuite chercher des preuves qui la soutiennent et la défendent. Bien que ce soit une tactique couramment utilisée lorsque nous tentons de convaincre les autres de partager notre point de vue, elle n’a pas sa place dans une décision construite sur des données scientifiques et techniques et qui engage l’avenir d’un pays et de sa population.

  • Quelle que soit votre hypothèse préférée, soyez son critique le plus sévère

C’est l’un des aspects les plus difficiles à mettre en pratique pour les non-scientifiques et même pour de nombreux scientifiques. Travailler dur pour remettre en cause son propre travail. Il faut surmonter le biais de confirmation psychologique. Plus vous êtes convaincu de la véracité d’une idée, plus votre instinct vous pousse à fermer les yeux sur ses défauts et ses failles, y compris toutes les façons dont elle ne parvient pas à expliquer la réalité. Cela est encore plus indispensable à l’ère des réseaux sociaux et des fonctionnements médiatiques en silos qui exposent de moins en moins à la contradiction. C’est ce qu’expliquait de façon limpide le grand physicien Richard Feynman : « Le premier principe est que vous ne devez pas vous tromper vous-même – et vous êtes la personne la plus facile à tromper. »

  • Ne pas se contenter d’une analyse qualitative du problème, mais toujours l’envisager de façon quantitative

Répondez toujours à la question clé : « Combien ? » La science du climat en donne un excellent exemple. La Terre s’est réchauffée au cours des deux cent cinquante dernières années et continue à se réchauffer, ce qui est lié en majeure partie aux émissions de gaz à effet de serre et à leur présence dans l’atmosphère. Si vous voulez semer le doute sur la cause de ce réchauffement, ou soutenir une conclusion alternative à celle du courant dominant, vous pouvez citer une longue liste de facteurs contributifs : nous sommes en train de sortir d’une période glaciaire, le rayonnement solaire est variable, les nuages retiennent la chaleur tout comme les gaz naturels de notre atmosphère, l’activité volcanique contribue au piégeage de la chaleur par l’effet de serre.

Mais pour aborder le problème avec rigueur, la question fondamentale est celle de l’ampleur de la contribution de chaque effet. Cela implique également de quantifier les effets que l’on pourrait être tenté de minimiser, comme l’impact des gaz à effet de serre d’origine humaine résultant des émissions liées aux combustibles fossiles et/ou aux pratiques agricoles.

  • Quand on construit un raisonnement, chaque maillon de la prémisse à la conclusion finale doit être solide

On dit qu’une chaîne n’est aussi solide que son maillon le plus faible, et cela vaut tout particulièrement pour un raisonnement logique. Un seul maillon faible, qu’il s’agisse d’une hypothèse erronée, d’une étude discréditée ou frauduleuse, d’une erreur logique, de la présentation d’une affirmation non fondée comme un fait établi, ou de l’ignorance d’un fait négligé ou omis, peut conduire à une conclusion invalide et à une politique désastreuse…

  • Utiliser la règle du rasoir d’Ockham, mais sans tomber dans le simplisme

Également connu sous le nom de principe de parcimonie, la règle du rasoir d’Ockham (édicté par le philosophe anglais Guillaume d’Ockham) est souvent définie ainsi : « Toutes choses étant égales par ailleurs, l’explication la plus simple est généralement la meilleure. » Cette règle est essentielle à condition de ne pas être mal appliquée et de ne pas revenir à simplifier à outrance le problème et les questions posées. Toutes choses égales par ailleurs, l’explication la plus simple est généralement la meilleure, mais seulement si toutes choses sont bien égales par ailleurs, et seulement si nous faisons attention à la manière dont nous appliquons la notion de « simple » au problème en question.

  • Toujours se demander si les hypothèses de départ peuvent être réfutées

Les construire sur des hypothèses non réfutables et non vérifiables est en général la marque distinctive de toutes les idées et plus encore des décisions qui ne valent pas grand-chose. On peut inventer plein d’idées qui ne peuvent pas être réfutées, mais qui ne prédisent rien qui puisse être vérifié.

Comme l’a dit il y a près de deux siècles Thomas Henry Huxley, philosophe, biologiste, paléontologue et ardent défenseur des thèses de Charles Darwin : « Le fondement de toute morale consiste à en finir une fois pour toutes avec le mensonge ; à renoncer à feindre de croire ce pour quoi il n’existe aucune preuve, et à cesser de répéter des propositions incompréhensibles sur des choses qui dépassent les limites de la connaissance. »

Évidemment, nous ne vivons pas dans un monde exclusivement régi par la rationalité, le scepticisme et la pensée critique, loin de là… Ce n’est pas une raison pour y renoncer. Car c’est la seule méthode de pensée qui a sorti l’humanité de sa misère et de son ignorance crasses. Et si nous la perdons, nous retournerons directement à l’obscurantisme.

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