<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’Allemagne mise sur la capture du carbone

1 juin 2026

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Industrie émissions Wikimedia Commons
Abonnement Conflits
Abonnement Conflits

L’Allemagne mise sur la capture du carbone

par

L’industrie allemande qui est au cœur du modèle économique du pays se trouve dans une impasse. Elle doit surmonter des objectifs contradictoires qui consistent à retrouver une compétitivité perdue et dans le même temps décarboner ses processus de production. La seule solution pour un certain nombre de filières qu’il n’est pas possible d’électrifier comme le ciment, l’acier, la chimie… passe par la capture et le stockage du carbone émis. Le gouvernement allemand a doté le pays d’une nouvelle législation facilitant le développement et va consacrer 5 milliards d’euros pour compenser le déficit de compétitivité qu’elle va créer.

C’est une technologie tout à la fois décriée et considérée comme un outil essentiel pour décarboner les économies, y compris par le GIEC. Il s’agit de la capture du carbone… Elle est juée par ses nombreux opposants, surtout en Europe, à la fois comme une technologie inefficace, coûteuse et illusoire et plus encore comme un moyen pour les grands émetteurs industriels de gaz à effet de serre de ne pas faire les efforts et les mutations nécessaires. De l’autre côté, ingénieurs et industriels expliquent qu’il n’est tout simplement pas possible de produire à une échelle et à des coûts acceptables et sans émettre des gaz à effet de serre des matériaux aussi essentiels à l’humanité que le ciment ou l’acier.

La capture du CO2 recouvre en fait deux procédés de nature très différente, à savoir la capture et le stockage lors de processus industriels (CCS ou Carbon Capture and Storage) et la capture dite directe dans l’atmosphère (DAC ou Direct Air Capture). Le CCS comme son nom l’indique capte dans les usines (cimenteries, hauts fourneaux, raffineries, centrales…) le carbone émis par la combustion des énergies fossiles ou par les procédés industriels avant qu’il ne se répande dans l’atmosphère. Il existe également une variante du CCS dite CCUS (Carbon Capture, Utilisation and Storage) ; elle consiste à utiliser pour la fabrication de matériaux tout ou partie du carbone capturé lors des processus industriels.

Le DAC est d’une toute autre nature. Il consiste à extraire le CO2 déjà présent dans l’air via de « grands ventilateurs » et des procédés chimiques. Ce CO2 dans l’atmosphère est par nature très diffus – 430 parties par million, environ 0,04 % –, ce qui rend cette technique à la fois énergivore, coûteuse et aujourd’hui uniquement expérimentale.

L’Allemagne a fait un virage à 180 degrés en faveur de la capture du CO2

Même si le CCS en est à ses balbutiements c’est une technologie bien plus mature. D’ailleurs, l’Allemagne, berceau de l’idéologie écologiste contemporaine, qui a longtemps été un farouche adversaire de la capture du carbone et de sa séquestration à la suite de processus industriels, vient de se raviser très récemment. Comme elle l’a fait d’ailleurs sur l’énergie nucléaire qui n’est plus considérée à Berlin comme le mal absolu.

Pour en revenir à la capture du CO2, l’Allemagne a longtemps abordé la problématique comme tous les autres pays européens avec une extrême prudence… et en repoussant sans cesse les décisions. La capture du carbone est restée prisonnière de débats interminables sur la fiabilité et les dangers du stockage, les responsabilités, l’acceptabilité par le public, l’opposition des écologistes et sur le risque que le soutien à cette technologie puisse d’une façon ou d’une autre compromettre les ambitions climatiques.

Décarboner l’industrie lourde sans capture du CO2 est impossible

Pendant ce temps… la réalité industrielle ne s’est pas évaporée par magie. L’industrie lourde émet toujours d’énormes quantités de CO₂. Les aciéries ont toujours besoin de hauts fourneaux fonctionnant avec du coke. Les cimenteries rejétent toujours des émissions massives inévitables car résultant du procédé même de cristallisation du matériau. Et les industries chimiques dépendent toujours de processus de production à forte intensité carbone.

L’industrie allemande a tout de même fini par se poser la question incontournable : comment décarboner sans capture du carbone ? Et la réponse est : cela est aujourd’hui impossible.

L’Allemagne vient donc de lancer une initiative susceptible de redéfinir en profondeur la décarbonation industrielle en Europe : un programme de contrats de différence sur le carbone de 5 milliards d’euros qui offre enfin aux projets de CCS et de CCSU une véritable viabilité économique.

Le Danemark donne l’exemple

Et si l’on ajoute à cela le récent succès du Danemark dans l’appel d’offres CCS pour Aalborg Portland, quelque chose commence à émerger en Europe. La capture du carbone passe de la théorie climatique à la politique industrielle. L’appel d’offres danois vient de démontrer que des gouvernements sont prêts à soutenir directement des projets de capture du carbone à l’échelle industrielle. Il s’agit à Aalborg de capturer 1,4 million de tonnes de CO2 par an ce qui en fera l’une des plus grandes installations industrielles de CCS en Europe et le premier déploiement dans le secteur du ciment à grande échelle sur le continent.

Le nouveau programme allemand marque un changement majeur par rapport à l’ancien cadre des « Klimaschutzverträge » de 2024. Le modèle précédent souffrait d’un problème majeur : le CCS était techniquement présent, mais en l’absence d’un cadre juridique et réglementaire solide, il restait pratiquement impossible à financer. Les entreprises pourraient théoriquement décarboner leurs activités grâce à la capture du carbone, mais personne ne pouvait investir en toute confiance des milliards dans des projets dépourvus de certitudes réglementaires à long terme.

La situation change avec la mise à jour du cadre réglementaire allemand et l’adoption à la fin de l’année dernière de la loi KSpTG qui ouvre une voie viable pour le soutien au CCS et au CCSU.

Réduire les risques liés aux investissements

Les progrès en matière de décarbonation industrielle ne sont pas limités pas un manque de compétences techniques. L’Europe sait comment capter le CO2 dans les cimenteries, les aciéries, les raffineries et les usines chimiques. Le point de blocage a toujours été le risque lié à l’investissement. Les projets de décarbonation industrielle sont coûteux, nécessitent d’importants capitaux, sont exposés aux aléas politiques et très sensibles à l’évolution des prix du carbone et des coûts énergétiques.

Les entreprises hésitent à engager des milliards si les cadres politiques changent à chaque cycle électoral. Le nouveau dispositif allemand de contrats de différence sur le carbone est conçu pour résoudre ce problème.

À la base, les contrats de différence carbone sont relativement simples. Le gouvernement indemnise les industries pour les coûts supplémentaires liés à la production à faible émission de carbone par rapport aux méthodes de production conventionnelles. Si la production décarbonée reste plus coûteuse que ce que le marché peut supporter, l’État couvre une partie de la différence. Si les conditions du marché s’améliorent par la suite en faveur de la production à faible émission de carbone, les entreprises doivent rembourser une partie de cette aide.

Contrats de 15 ans

Concrètement, l’Allemagne tente de rendre la décarbonation industrielle acceptable financièrement plutôt que seulement motivée par la question climatique. Le programme prévoit un budget total de 5 milliards d’euros, répartis entre une allocation de base de 3 milliards d’euros avec des plafonds sectoriels et un fonds complémentaire flexible de 2 milliards d’euros accessible à tous les secteurs.

Mais surtout, ces contrats ont une durée de vie de 15 ans. L’industrie lourde ne peut pas investir en fonction des échéances électorales. Les installations industrielles fonctionnent pendant des décennies et les investissements dans la décarbonation nécessitent une sécurité à long terme pour justifier les décisions de financement. L’Allemagne dit en substance à l’industrie : si vous décarbonisez, le cadre politique ne disparaîtra pas en cours de route.

L’aspect le plus significatif du nouveau cadre allemand n’est peut-être pas l’argent en soi, mais ce qu’il signifie sur le plan politique. Le CCS n’est plus considéré comme une technologie à oublier ou à cacher. Tout le monde reconnaissait que les secteurs difficiles à décarboner, comme le ciment et la chimie, auraient probablement besoin à terme de la capture du carbone, mais très peu de décideurs politiques voulaient la défendre ouvertement.

Un modèle industriel en danger

Aujourd’hui l’Allemagne n’a plus vraiment le choix. Son modèle industriel est menacé de disparition. Les prix élevés de l’énergie, la concurrence internationale croissante, le vieillissement des infrastructures et des objectifs de décarbonation de plus en plus ambitieux semblent impossibles à concilier. Les secteurs industriels traditionnels de l’Allemagne — l’acier, la chimie, le raffinage, le ciment, le verre et l’industrie manufacturière — restent au cœur de son économie.

Sans voies de décarbonation crédibles, une partie de cette base industrielle pourrait progressivement disparaître. Cela constituerait un désastre politique et social. L’industrie est le garant de la stabilité sociale, de l’emploi régional, des exportations voire même de l’identité nationale.

Le CCS n’est pas un luxe environnemental mais une stratégie de survie industrielle. En particulier, pour les secteurs où l’électrification seule ne peut tout simplement pas résoudre le problème des émissions. On ne peut pas décarboner la cimenterie ou la chimie à l’aide de panneaux solaires. Il n’est pas aisé d’électrifier tous les procédés industriels à haute température. Et certaines émissions industrielles restent tout simplement inévitables sans capture du carbone.

Cesser de parler de décarbonation industrielle et agir

Des décideurs politiques européens reconnaissent enfin cette réalité et commencent à mettre en place des mécanismes financiers capables de soutenir une transformation industrielle à grande échelle. Le programme allemand de 5 milliards d’euros va-t-il régler à lui seul le problème des émissions industrielles? Bien sûr que non.

La complexité administrative reste énorme. Des infrastructures doivent encore être construites. Les réseaux de transport de CO2 et les capacités de stockage doivent se développer. Les oppositions n’ont pas disparu. Mais quelque chose vient de changer. L’Europe ne se contente plus de seulement parler de décarbonation industrielle. Elle agit. C’est un progrès indéniable.

À propos de l’auteur

La rédaction

La rédaction

Newsletter

Voir aussi

Share This
.et_pb_column_1_4 { display:none !important; } .wp-image-13628 { display:none !important; }