Le 11 mars dernier, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a annoncé la mise sur le marché coordonnée par ses 32 membres d’un peu plus de 400 millions de barils de pétrole provenant de leurs réserves stratégiques. Il s’agit de limiter la flambée des cours du baril liée à la guerre américano-israélienne contre la République islamique d’Iran et à ses conséquences, notamment le blocage du détroit d’Ormuz par où transite environ 20% du commerce maritime de pétrole. Les États-Unis devaient contribuer à hauteur d’environ 172 millions de barils de ce total, la mise sur le marché devant s’étaler sur 120 jours à compter de fin mars 2026.
L’administration Trump a donc commencé à procéder depuis un mois à la mise sur le marché de millions de barils provenant de sa Réserve stratégique et l’Europe en est de loin le principal acheteur. Selon l’agence Bloomberg, les États-Unis ont jusqu’à présent livré 79,7 millions de barils à 12 sociétés de négoce et compagnies pétrolières. Sur ce total, 21,4 millions de barils ont été destinés au groupe suisse Trafigura, 18,1 millions à Shell et 6,0 millions à BP.
Echange avec restitution moyennant le paiement d’un intérêt
Le pétrole brut américain provenant de la réserve stratégique est proposé aux acheteurs avec une remise d’environ 5 dollars le baril par rapport au Brent dont les cours sont repartis à la hausse au cours des derniers jours. Ils se situaient le 28 avril au matin autour de 108 dollars, ce qui représente une hausse de 50% depuis le 28 février et le début des hostilités.
Le pétrole des réserves stratégiques est vendu selon un mécanisme juridique particulier dans le cadre d’un échange avec restitution à une date ultérieure. C’est un mécanisme utilisé régulièrement par le Département américain de l’Énergie (DOE) pour faire face aux pénuries d’approvisionnement, par exemple lors d’événements météorologiques extrêmes ou de dommages sur des pipelines. Le gouvernement américain prête du pétrole provenant des stocks d’urgence à des raffineurs ou à des négociants. Ils sont ensuite tenus de restituer la même quantité de pétrole brut majorée d’une prime, généralement sous forme de barils supplémentaires, à une date future déterminée.
La restitution du pétrole prêté devrait s’effectuer par tranches. Pour certains prêts de 2026, le DOE exige que du brut à haute teneur en soufre soit restitué d’ici 2028 avec un intérêt pouvant atteindre jusqu’à 22%, souvent sous forme de brut de meilleures qualités et donc plus valorisé. À la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, l’administration Biden avait prêté des millions de barils, dont les restitutions avaient été reportées jusqu’en 2026 afin d’éviter un resserrement du marché. L’Europe avait été il y a quatre ans la destination d’environ 21 millions de barils de brut provenant de la libération des réserves stratégiques américaines, soit 10% du total.
Une situation qui s’enlise
La réserve stratégique de pétrole des États-Unis dispose d’une capacité de stockage totale d’environ 727 millions de barils. Ces réserves sont stockées dans 60 cavités souterraines situées sur quatre sites le long de la côte du golfe du Mexique et de la Louisiane. Avant le début des prélèvements, le niveau des réserves était d’environ 415 millions de barils.
Cela dit, les déblocages de réserves stratégiques n’ont souvent pas d’impact significatif sur les prix du pétrole, car il s’agit de solutions temporaires mises en œuvre pour remédier à des problèmes d’approvisionnement souvent structurels. Selon les estimations, le marché mondial a été privé d’au moins 500 millions de barils depuis le 28 février (environ 8 millions de barils par jour selon la banque Standard Chartered) et le début de la guerre contre l’Iran. Les déblocages de réserves ne permettent donc pas de remplacer toute l’offre qui a disparu et le conflit semble s’enliser, au moins dans son aspect d’utilisation de l’arme énergétique.
Le détroit d’Ormuz reste de facto fermé à la plupart des navires commerciaux. La République islamique d’Iran a accordé un droit de passage aux navires provenant de pays considérés comme non hostiles, notamment la Chine, la Russie, l’Inde, l’Irak et le Pakistan, à condition qu’ils s’acquittent de droits de passage et obtiennent une autorisation de transit des gardiens de la révolution. Les autorités iraniennes exigeraient des droits de passage de plus d’un million de dollars par navire. Et certains navires indiens, par exemple, ont été attaqués. Les Etats-Unis ont aussi mis en place leur propre embargo pour empêcher de passer les tankers chargés de pétrole iranien.
La plupart des compagnies maritimes restent réticentes à prendre le risque de franchir le détroit en raison de la présence non confirmée de mines, des attaques de drones et de la menace de saisie des navires. Les primes d’assurance ont été multipliées par dix depuis le début de la guerre. Seulement 5% du trafic maritime d’avant le conflit transite actuellement par cette voie navigable.














