<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Un choc pétrolier oui, mais quel choc pétrolier ?

7 avril 2026

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : choc pétrolier Wikimedia Commons
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Un choc pétrolier oui, mais quel choc pétrolier ?

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Plutôt que de crier au loup et d’affoler les populations et les décideurs économiques, les dirigeants feraient mieux de faire preuve de recul et de sang-froid et d’analyser la réalité de la crise énergétique que nous vivons depuis le 28 février. La hausse des prix du baril de pétrole est au jour d’aujourd’hui importante mais n'a rien « d'historique ». Il y a eu depuis les années 1970 une douzaine de chocs pétroliers qui ont toujours eu des conséquences économiques négatives, mais d'ampleur très différentes. Il n’y a pas pour le moment de rupture d’approvisionnement compte tenu des stocks de pétrole existants dans le monde. Cela ne signifie pas que l'économie mondiale ne sera pas affectée dans les prochains mois par la crise énergétique et que les Français ne le sont pas d'ores et déjà, mais la situation reste gérable si les pouvoirs publics n'amplifient pas la crise à la fois par leur impuissance et leur catastrophisme. Alimenter la peur est sans doute une stratégie de communication gagnante pour attirer l'attention, mais c’est politiquement et économiquement irresponsable. Et cela permet de masquer le fait que si les prix à la pompe sont aussi élevés, c'est avant tout la conséquence de l'augmentation continue des taxes depuis plus d'une décennie. En 2014 avec un baril de pétrole proche de 110 dollars, le prix du litre de SP 95 était en moyenne sur l'année de 1,41 euro et celui du litre de gazole de 1,29 euro. Ils sont aujourd'hui, essence et gazole nettement supérieurs à 2 euros, respectivement 2,06 euros et 2,31 euros, avec un baril autour de 110 dollars.

Cela peut ressembler à une provocation, mais ce n’en est pas une. La crise énergétique est indéniable. Il suffit de se rendre dans une station service et tout simplement de constater l’augmentation brutale des prix à la pompe en cinq semaines, de 20% à 40% selon les distributeurs et selon les carburants. Et évidemment, elle touche de plein fouet la France dite périphérique, la plus modeste, qui ne peut pas se passer de voiture pour travailler, pour étudier, pour se soigner, pour faire des courses et pour avoir une vie sociale. Une France périphérique qui est déjà stigmatisée politiquement et socialement par les ZFE (Zones à faibles émissions), par la multiplication des parcs éoliens, par le souvenir de la révolte des Gilets jaunes, par la multiplication des nouvelles taxes sur l’énergie… Vous avez dit Certificats d’économie d’énergie (CEE).

Mais le catastrophisme ambiant est-il pour autant justifié ? Il est alimenté en permanence par des surenchères médiatiques, politiques et même celles de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) sur l’ampleur réelle de la crise, sur le choc… que nous traversons. Pour Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE, dont la mesure et le sens politique ne sont pas les qualités premières, c’est « la plus grande menace pour la sécurité énergétique de l’histoire ». Pour Roland Lescure, le ministre français de l’Economie, c’est « un nouveau choc pétrolier » comparable à celui de 1973 resté dans toutes les mémoires des « boomers ». Puis 24 heures plus tard, Roland Lescure a tenté de rétropédaler… Et maintenant, le ministère de l’Economie vient de concocter le prêt flash carburant pour les petites entreprises touchées par l’envolée des prix à la pompe. Affronter des crises avec des dirigeants comme cela relève de la double peine.

Si on fait preuve d’un minimum de recul et même de sang-froid et si on regarde les faits, seulement les faits, depuis le 28 février et depuis que les États-Unis et Israël ont commencé à bombarder la République islamique d’Iran, entraînant en riposte la suspension de la majeure partie du trafic de pétroliers et de méthaniers dans le détroit d’Ormuz, le prix du Brent, référence internationale du pétrole brut, a bondi d’environ 50% pour se trouver autour de 111 dollars mardi 7 avril au matin. C’est une augmentation importante mais qui reste dans des limites qui n’ont rien « d’historique » même si les cours du pétrole fluctuent en permanence entre 100 et 120 dollars au gré des déclarations contradictoires et incohérentes de Donald Trump annonçant tour à tour des ultimatums à Téhéran, une intervention militaire au sol ou des négociations avec le régime iranien et même une fin rapide et unilatérale du conflit. Depuis les années 1970, le monde a connu une douzaine de chocs pétroliers avec des hausses du baril de plus de 40% en moins de six mois. Elles ont toujours eu des conséquences économiques négatives mais d’ampleur très différentes.

Un choc sous-estimé par les marchés ?

Il faut rappeler que les cours du pétrole étaient, par exemple, restés presque constamment au-dessus de 100 dollars le baril entre 2011 et 2014. Il n’y a pas si longtemps que cela. Les prix à la pompe étaient alors sensiblement inférieurs à ce qu’ils sont aujourd’hui parce que depuis les taxes sur les carburants ont augmenté pour remplir le tonneau des Danaïdes des dépenses de l’Etat français. En 2014, le prix moyen du litre de Sans Plomb 95 était de 1,41 euro et du litre de gazole de 1,29 euro. Au 6 avril 2026, le prix moyen du litre de gazole était de 2,31 euros et celui du litre de SP95 de 2,06 euros. En avril 2014, les cours du baril étaient en moyenne de 108 dollars. On mesure mieux le poids grandissant des taxes. Le dernier avatar, ce sont les CCE (Certificats d’économie d’énergie). Ils permettent au gouvernement de transférer la lourde charge de sa politique énergétique sur les fournisseurs d’énergie et donc les consommateurs sans affecter le budget de l’Etat. Ni vu, ni connu. Un tour de passe-passe qui s’apparente à une tromperie. Pour en revenir au prix du pétrole, et encore plus proche de nous que 2014, lors de la précédente crise énergétique majeure, celle de 2022 née de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, les cours du baril avaient atteint 130 dollars…

Cela dit, de nombreux acteurs du marché avertissent que cette hausse, relativement contenue donc, sous-estime l’ampleur réelle du choc. Les prix estimés des mélanges de brut du Moyen-Orient recherchés par les acheteurs asiatiques ont grimpé bien davantage. Le mélange dit Dubai, par exemple, a bondi de 80% pour atteindre environ 128 dollars le baril. Et les prix des produits raffinés, diesel et kérosène, ont également augmenté de manière disproportionnée. Le prix du kérosène pour avion coté à Singapour a augmenté de près de 100%, ce qui a conduit les compagnies aériennes au Vietnam et aux Philippines à suspendre leurs vols sur certaines liaisons intérieures. Parallèlement, les gouvernements des pays développés envisagent de demander aux travailleurs de faire du télétravail plutôt que de se rendre au bureau en voiture afin d’économiser du précieux carburant. Et plusieurs pays ont commencé à rationner la distribution de carburant, c’est notamment le cas de l’Indonésie, du Bangladesh et plus près de nous de la Slovénie.

Des milliards de barils de brut et de produits raffinés en stocks

Dans le même temps, les craintes de pénurie de carburant semblent aujourd’hui en grande partie infondées. S’il y a eu en France jusqu’à 10% des stations service qui ont connu des problèmes d’approvisionnement, c’est essentiellement parce que TotalEnergies a maintenu un plafonnement de ses prix avantageux qui lui a permis de capter une part très importante du marché. Sur un plan international, en janvier, selon l’Agence internationale de l’énergie, le monde disposait de stocks de pétrole dits « observés » à 8,2 milliards de barils. Il s’agissait du plus grand volume de stocks de barils depuis le début de l’année 2021, lorsque l’effondrement de la consommation pendant les confinements liés à la Covid avait entraîné une accumulation massive de pétrole. Étant donné qu’en temps normal, quelque 20 millions de barils par jour d’exportations de pétrole transitent par le détroit d’Ormuz, ce niveau de stocks équivaut en théorie à plus d’un an de pertes de livraisons de brut en provenance du Golfe Persique.

Alors bien sûr, tout les stocks de pétrole ne sont pas facilement accessibles. Une partie est bloquée dans des pétroliers immobilisés, coincés du mauvais côté du détroit. Mais d’un autre côté, il est probable que les chiffres relatifs aux stocks dits « observés » sous-estiment l’ampleur réelle des réserves de pétrole. C’est particulièrement le cas en Chine, ce qui pourrait contribuer à expliquer le sang-froid dont font preuve les décideurs politiques du plus grand importateur mondial de pétrole face à la guerre en Iran.

Si on entre dans les détails des 8,2 milliards de barils de stocks « observés, », ils sont constitués par 5,6 milliards de barils de pétrole brut et 2,6 milliards de barils de produits raffinés. Environ la moitié de ce volume est détenue par les pays de l’OCDE, sous forme de stocks commerciaux et de réserves stratégiques gouvernementales. Les stocks américains s’élèvent à environ 1,7 milliard de barils de brut et de produits, dont 415 millions de barils de brut dans la réserve stratégique de pétrole. L’Europe dispose d’environ 430 millions de barils de stocks publics et de 580 millions de barils supplémentaires de stocks industriels de brut et de produits. Le Japon détient environ 580 millions de barils de stocks publics et privés.

Des milliards de barils en mer

Parallèlement, on comptait quelque 2 milliards de barils de « pétrole en mer », soit en transit maritime, soit stockés dans des pétroliers à quai. Selon l’AIE, ce chiffre comprenait près de 190 millions de barils dans des pétroliers bloqués dans le golfe Persique. Ce chiffre comprenait également près de 490 millions de barils de pétrole soumis à des sanctions, provenant en grande partie de Russie, dans des pétroliers en mer et au large de l’Asie. Comme le Trésor américain a accordé à l’Inde une dérogation de 30 jours pour prendre livraison du pétrole russe détenu dans des navires en mer, une grande partie de ce pétrole devrait trouver preneur.

Enfin, il y a les stocks de pétrole détenus par les pays n’appartenant pas à l’OCDE. Le géant dans ce domaine est la Chine, dont les stocks de pétrole sont généralement estimés entre 1,3 et 1,4 milliard de barils. Ces chiffres sont des estimations, car le volume réel des stocks de pétrole chinois est un secret d’État. Elles sont basées sur des observations satellitaires de réservoirs de stockage, généralement situés à proximité des terminaux côtiers d’importation de pétrole. Comme les toits de ces réservoirs flottent sur le pétrole qu’ils contiennent, la longueur des ombres projetées sur les toits par les parois des réservoirs sur les photos satellites permet aux analystes d’estimer les niveaux de remplissage. À la fin de 2025, on estimait que ces réservoirs contenaient 1,2 milliard de barils de pétrole brut.

Les réserves chinoises cachées

Mais ce n’est peut-être pas tout. Il est probable que la Chine dispose également de réserves de pétrole stockées sous terre qui n’apparaissent pas sur les relevés satellitaires. Dès 2015, le gouvernement chinois a ordonné aux compagnies pétrolières d’État de construire des installations de stockage souterraines afin de constituer une réserve stratégique de pétrole élargie. Des géologues ont étudié la faisabilité de plusieurs sites, notamment dans la province du Guangdong, dans le sud de la Chine, et dans le Liaoning, au nord-est du pays. On sait peu de choses sur l’avancement du développement de ces sites.

Il est impossible de dire avec certitude si des installations de stockage de pétrole en cavités salines ont jamais été construites sur ces sites et si elles ont ensuite été remplies. Mais fin 2025, la Chine a inauguré une installation de stockage d’énergie par air comprimé dans une cavité saline. De plus, une analyse de l’écart entre l’approvisionnement total en pétrole de la Chine — importations plus production nationale — et son activité de raffinage suggère qu’en 2024 et 2025, la Chine a ajouté environ 900.000 barils par jour à ses stocks de pétrole. On ne sait pas exactement où sont passés la plupart de ces 660 millions de barils, mais ils ne semblent pas avoir été stockés dans les réservoirs de surface observables.

En résumé, il semble que les stocks de pétrole de la Chine pourraient être plus proches de 1,9 milliard de barils que des 1,3 à 1,4 milliard souvent cités. Cela signifierait que la Chine dispose de stocks de pétrole équivalents à environ 10 mois de ses importations de pétrole en provenance du golfe Persique. Sachant qu’en outre, un certain nombre de cargaisons à destination de la Chine, notamment de pétrole iranien passent le détroit d’Ormuz sans problème.

Tout cela ne signifie pas évidemment qu’il n’y a pas de crise énergétique et qu’elle n’a pas un impact sur le pouvoir d’achat de bon nombre de Français et sur les activités économiques directement liées au coût des carburants. Mais étaler son affolement et son impuissance sont la meilleure façon pour les dirigeants politiques de se décrédibiliser et de transformer la crise en crise de confiance.

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