<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le Léviathan chinois

22 avril 2026

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Eolienne marine groupe MingYang DR
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Le Léviathan chinois

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Le Léviathan est un monstre biblique colossal combattu par Dieu dont la forme n’est pas précisée. Il représente le mythe d’un cataclysme capable de modifier la planète et d’en bousculer l’ordre et la géographie. Par Éric Leser. Article paru dans le numéro 28 du magazine Transitions & Energies.

L’anecdote est rapportée par Dominique Seux, éditorialiste des Échos et de France Inter. Elle se passe à l’occasion de la réunion du lobby des constructeurs automobiles chinois, la China Passenger Car Association. Un tableau est projeté sur un écran. On y lit la part de marché de la Chine dans la production mondiale de téléphones portables : 75 %, de climatiseurs : 75 %, de téléviseurs : 69 %, de cellules photovoltaïques : 86 %, d’ordinateurs portables : 84 %, de voitures électriques : 66 %, d’automobiles à essence : 33 %. L’homme qui anime la réunion marque un blanc et répète : 33 %. Seulement. Cela ne va pas. Il faut se secouer !

Cette impressionnante domination industrielle, et de plus en plus technologique, est particulièrement marquée dans toutes les filières de la transition énergétique. Deux chiffres résument parfaitement cela. Les technologies bas-carbone ont assuré l’an dernier le tiers de la croissance de l’économie chinoise et 90 % des investissements ! Elles ont représenté, toujours en 2025, un chiffre d’affaires de 2 100 milliards de dollars. Une somme qui est proche du PIB de pays comme le Canada ou le Brésil.

15e plan quinquennal

La Chine a fait le choix délibéré depuis maintenant deux décennies d’investir massivement dans toutes les technologies de la transition énergétique qui sont celles liées à l’électricité bas-carbone, sa production et sa distribution via le solaire, l’éolien, le nucléaire, l’hydrogène avec des électrolyseurs, les transformateurs, les onduleurs ; et son utilisation via les véhicules électriques, les batteries, les pompes à chaleur, les climatiseurs. Et bien entendu, toute la production et plus encore le raffinage des minéraux et des métaux indispensables à la fabrication de l’ensemble de ses équipements. Le 15eplan quinquennal chinois (2026-2030), dont l’adoption interviendra en mars, ne peut que confirmer et renforcer ses orientations.

La souveraineté énergétique européenne et l’industrie européenne sont en grand danger. Rappelons que 99 % de l’activité économique peut se résumer à des transferts d’énergie. « L’économie, c’est de l’énergie transformée », résume l’économiste Charles Gave.

« Un choc sans précédent » pour l’industrie européenne

« La concurrence chinoise ne constitue plus un choc sectoriel mais un enjeu central de souveraineté économique et industrielle pour l’Europe. Sans inflexion stratégique rapide, le risque est celui d’un décrochage industriel durable, avec des conséquences majeures sur l’emploi, la cohésion territoriale et la capacité de l’Union à rester une puissance économique et technologique de premier plan. » Voilà ce qu’écrit le 9 février dernier le Haut-Commissariat au plan dans un rapport intitulé : « L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois ».

Pour le Haut-Commissariat au plan, « l’industrie européenne fait face à un choc sans précédent. En quelques années, la montée en puissance industrielle de la Chine a cessé d’être un phénomène sectoriel pour devenir une menace systémique pour le tissu productif européen. Automobiles, batteries, équipements industriels, chimie : les bastions historiques de l’industrie européenne sont désormais directement ciblés. »

En 2025, les quatre premiers fabricants mondiaux d’éoliennes étaient chinois

Et les filières énergétiques sont particulièrement ciblées et vulnérables. Le rapport rappelle « le précédent du photovoltaïque qui constitue un cas d’école. En quelques années, une industrie européenne pourtant compétitive a été marginalisée par la montée en puissance des capacités chinoises, avant que les instruments de défense commerciale ne puissent produire leurs effets. Plusieurs secteurs industriels européens présentent aujourd’hui des caractéristiques proches de cette trajectoire, avec un risque de basculement rapide vers une perte durable de capacités productives. »

La situation est devenue très préoccupante dans les filières des batteries, des véhicules électriques et des composants d’éoliennes (moteurs, nacelles, pales…). L’année dernière, pour la première fois, les quatre premiers fabricants mondiaux d’éoliennes étaient chinois.

Le nucléaire civil aussi

Dans l’automobile, le rapport de Mario Draghi de 2024 sur la perte de compétitivité européenne alertait déjà sur le fait que la Chine disposait d’« une génération d’avance dans presque tous les domaines des technologies liées aux véhicules électriques, tout en produisant à des coûts plus faibles ». Le constat est implacable : près de 40 % des voitures particulières produites dans le monde sortent d’usines chinoises.

Et le rapport du Haut-Commissariat au plan montre que même ce qui était considéré comme un bastion technologique et industriel européen, en l’occurrence français, le nucléaire, est menacé. « Dans le nucléaire, les acteurs auditionnés soulignent un écart très marqué de productivité industrielle, tant en délais de construction qu’en coûts unitaires : Les acteurs chinois sont en mesure de construire jusqu’à quatre fois plus rapidement et à des coûts jusqu’à quatre fois inférieurs, à qualité et niveau de sécurité du travail comparables. »

Le problème pour les pays européens est que maintenant la Chine a une telle avance qu’elle semble irrattrapable. Elle contrôle les deux tiers du traitement du lithium et du cobalt, plus de 80 % de la production et du raffinage des terres rares et environ 80 % de la production de cellules de batteries.

Pas de volonté politique et sociale

Car il ne s’agit pas seulement d’une question de capacités. Les commentateurs s’imaginent parfois qu’il suffit d’assouplir les lois sur l’urbanisme et de protection de l’environnement et d’offrir des incitations financières pour que les filières industrielles renaissent. L’industrie de pointe nécessite de vastes réserves d’expérience et de compétences que la Chine a acquises au fil du temps et que l’Europe et même l’Occident dans de nombreux domaines n’ont pas développées ou ont perdues. Tim Cook, PDG d’Apple, expliquait il y a déjà quelques années : « Aux États-Unis, si vous organisez une réunion des ingénieurs spécialisés dans l’outillage, je ne suis pas sûr que nous soyons capables de remplir la salle. En Chine, on pourrait remplir plusieurs terrains de football. »

Il suffit de se pencher sur les échecs répétés de l’Europe pour développer son industrie des batteries, en dépit de dizaines de milliards d’euros investis. La capacité à fabriquer dépend : de l’accès aux matières premières, de la constitution de chaînes d’approvisionnement et de la capacité à investir massivement pendant des années, à créer des savoir-faire et à attirer les talents. Sommes-nous capables de faire cet effort et de faire preuve pendant de longues années d’une volonté politique et sociale inébranlable face aux obstacles et aux oppositions inévitables ? Il est permis d’en douter.

États électriques contre États pétroliers

Ce que la Chine a compris depuis longtemps est que la domination géopolitique de l’énergie se joue en ce début du xxiesiècle entre les États électriques et les États pétroliers. Ces derniers ont dominé le monde au xxe siècle et l’administration Trump parie sur le fait que ce sera encore le cas dans les prochaines décennies. Mais ce qui semble être la logique de l’histoire est qu’ils cèdent progressivement le pas au cours du xxie siècle aux États électriques.

Il faut se rendre compte que l’Arabie saoudite, la Russie et surtout les États-Unis ne sont pas les premiers producteurs au monde d’énergie. Ils sont loin derrière la Chine, premier producteur au monde d’hydroélectricité, d’électricité solaire, d’électricité éolienne et de charbon. Voilà pourquoi le système énergétique chinois est de très loin le principal facteur déterminant l’évolution des émissions de gaz à effet de serre et le climat.

La France de son côté est, et surtout a été, un État électrique, notamment quand elle dominait les technologies de l’industrie nucléaire civile. Ce n’est plus le cas aujourd’hui du fait d’une politique délibérément antinucléaire menée en Europe et plus affligeant en France, notamment par Lionel Jospin, puis François Hollande et Emmanuel Macron jusqu’en 2022. Elle a terriblement affaibli la filière.

Maintenant, contrairement à une présentation idéologique et trompeuse de la Chine qui en fait le modèle de la transition énergétique, le champion mondial des renouvelables et de la décarbonation, il ne faut pas se leurrer. L’ambition chinoise est géopolitique, industrielle et technologique. Elle est aussi de réduire la pollution atmosphérique dans ses villes qui avait atteint des niveaux insupportables. Mais c’est tout. La décarbonation est le cadet des soucis du pays. Pour preuve, les installations records d’équipements solaires et éoliens depuis plusieurs années n’ont pas du tout empêché la poursuite de la construction en grand nombre de centrales à charbon…

Des mines de charbon utilisant l’intelligence artificielle et des robots

La Chine consomme à elle seule 30 % de charbon de plus que le reste du monde. Si sa part de charbon dans sa production électrique a bien diminué de 75 à 70 % au cours des neuf dernières années, sa production totale a en fait dans le même temps augmenté de 48 %… Et cela ne devrait pas s’arrêter. Dans le pays devenu l’usine du monde et en dépit d’investissements massifs dans les renouvelables, le niveau de construction de centrales au charbon est le plus élevé depuis une décennie. La Chine a lancé la construction de 94,5 GW de nouvelles capacités de production d’électricité à partir du charbon. Selon les chiffres du Global Energy Monitor et du Centre for Research on Energy and Clean Air, la Chine représentait à elle seule 93 % des mises en chantier de centrales au charbon dans le monde en 2024.

Et attention, ce ne sont pas les mines de charbon de Germinal. L’industrie minière chinoise multiplie les innovations et les investissements pour rendre l’exploitation du combustible fossile le plus polluant plus efficace et plus rentable. On peut même parler de révolution des techniques d’extraction du charbon.

La gigantesque mine de Dazhai dans la province du Shaanxi (au centre du pays) fonctionne avec une équipe extrêmement réduite en recourant systématiquement à l’automatisation. Chaque travailleur produit près d’un million de dollars de charbon par an. L’intelligence artificielle est utilisée pour naviguer et creuser les veines de charbon avec une extrême précision, tandis que des drones inspectent les puits à la vitesse de l’éclair, que des robots effectuent l’entretien et les réparations et que des camions autonomes naviguent dans les tunnels pour acheminer le minerai.

L’électrification des usages est devenue une réalité

Tout cela car la fameuse électrification des usages à laquelle aspirent tant l’Europe et la France est devenue une réalité aujourd’hui en Chine. L’électricité représente environ 30 % de la consommation d’énergie du pays, loin devant les États-Unis et l’Union européenne (22 %). Et cela tient notamment à des questions de sécurité d’approvisionnement énergétique. Pékin mesure le risque de dépendre trop massivement des importations de pétrole et de gaz. L’électrification des usages et la poursuite du développement du charbon, dont la production se fait essentiellement dans les mines du pays, sont une réponse à cette situation.

Ce que la Chine ne veut plus connaître, ce sont des pénuries d’énergie et plus particulièrement d’électricité comme elle a encore vécu il y a quelques années. Donc elle construit à tour de bras des parcs éoliens, solaires, des centrales nucléaires, à charbon, et même des barrages titanesques. Le Premier ministre chinois Li Qiang a ainsi lancé officiellement en juillet dernier la construction du « projet du siècle », le barrage de Motuo, sur le fleuve Yarlung Tsangpo situé sur le haut plateau tibétain. Il sera quatre fois plus gros que le barrage des Trois Gorges sur le Yangtze qui est déjà le plus grand au monde.

Un modèle instable

L’électricité occupe aujourd’hui un rôle majeur pour faire face aux besoins de l’industrie et des transports. Dans ce dernier domaine, l’évolution est particulièrement spectaculaire. En 2024, les véhicules électriques ont représenté 47,9 % des ventes neuves de voitures particulières en Chine. En 2020, ils n’en assuraient que 6,3 %.

L’expansion des chemins de fer est encore plus impressionnante. Le pays possède maintenant un réseau ferroviaire à grande vitesse de 45 000 km, soit cinq fois la taille de celui de l’Union européenne. Ce chiffre devrait être de 60 000 km d’ici à 2030.

Cela dit, si la croissance verte est une réalité en Chine, elle semble devenue hors de contrôle. L’industrie chinoise est minée par les surcapacités, les surproductions et les surinvestissements. Au point que les fabricants de panneaux solaires ont été contraints par le gouvernement de créer un cartel pour tenter de limiter la guerre des prix et que l’industrie automobile chinoise, devenue la première au monde en l’espace de quelques années, est aussi menacée par la surproduction et le trop grand nombre d’acteurs tenus à bout de bras par les aides de l’État et des régions. Et tout cela ne tient pour le moment que par la soupape des exportations massives. Un modèle qui certes domine le monde mais est loin d’être stable…

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