Transitions & Energies
Centrale nucléaire de Fessenheim

Il est déjà trop tard pour redémarrer Fessenheim


L’arrêt définitif en 2020 des deux réacteurs de la centrale nucléaire de Fessenheim en Alsace a été une décision aberrante en réduisant les capacités de production française d’électricité décarbonée pour de pures raisons politiciennes. Depuis, l’idée d’un redémarrage d’une centrale qui était il y a deux ans en parfait état de fonctionnement resurgit parfois. Mais il est déjà bien trop tard. Par Philippe Thomazo. Article publié dans le numéro 15 du magazine Transitions & Energies.

Redémarrer Fessenheim est un vieux serpent de mer qui, depuis deux ans, ressort très régulièrement dans le débat politique. Durant la dernière élection présidentielle, plusieurs candidats dont Marine Le Pen et Éric Zemmour ont ainsi insisté sur l’objectif de rouvrir celle qui était la doyenne des centrales nucléaires françaises et les deux premiers réacteurs à eau pressurisée construits en France. Cependant, personne ne semble poser une question fondamentale : cette réouverture est-elle légalement, techniquement, économiquement possible ou même souhaitable ?

Le démantèlement a commencé immédiatement

En premier lieu, il faut avoir en tête que les réacteurs de Fessenheim ne sont pas les premiers arrêtés en France. Les précédentes générations (Chooz A, Chinon…) sont passées par cette étape plusieurs décennies auparavant. Mais Fessenheim est la première centrale de la deuxième génération et surtout la première dont l’arrêt est encadré par une réglementation vieille d’une vingtaine d’années, réglementation exigeant (ce n’était pas le cas par le passé) un démantèlement immédiat d’une installation nucléaire arrêtée définitivement. Ce démantèlement a donc commencé immédiatement après l’arrêt définitif en 2020.

Si l’on regarde tout d’abord d’un point de vue réglementaire, la centrale est considérée comme définitivement arrêtée. Elle ne dispose donc plus de l’autorisation d’exploitation délivrée par décret à toute installation nucléaire de base (INB).

Bien entendu, il est toujours possible, une fois la centrale opérationnelle, de préparer un nouveau dossier pour obtenir cette autorisation d’exploitation. Mais Fessenheim serait dès lors considérée légalement comme une nouvelle centrale. Avec les obligations de sécurité s’appliquant aux nouvelles centrales, et non aux prolongations d’exploitation. Soit des contraintes plus lourdes et plus difficiles à respecter.

Le deuxième point posant un problème est social. La centrale alsacienne en fonctionnement demandait la présence d’un peu plus d’un millier de salariés, répartis aux deux tiers par des techniciens EDF, et un tiers de sous-traitants divers.

Après la fermeture, ces centaines de personnes ont été réparties sur d’autres centrales françaises (et européennes), ou, pour certaines, sont parties à la retraite. Il ne reste aujourd’hui plus qu’une cinquantaine de personnels sur site pour encadrer les travaux de démantèlement.

Recruter et former des centaines de techniciens et d’ingénieurs

Si l’on voulait redémarrer les deux réacteurs de Fessenheim, il faudrait ainsi recruter et former des centaines de nouveaux techniciens et ingénieurs. Si ce n’est pas impossible, cela demandera beaucoup de temps et il est illusoire de penser qu’à court terme nous serions capables de mobiliser toutes ces compétences.

Le troisième point concerne le démantèlement déjà bien commencé. En effet, le démontage des équipements « non nucléaires » de la zone conventionnelle (salle des machines) est bien avancé. Les turbines ont été démontées, l’une se trouve dans un musée à Mulhouse et pourrait donc à la limite être réinstallée, mais une autre a par exemple été installée sur une autre centrale, celle de Dampierre. Difficile de démonter un réacteur actuellement en fonctionnement pour en relancer un autre.

Plus largement, les équipements de Fessenheim ont servi de réserve de pièces détachées pour bon nombre de centrales qui ont pu bénéficier du démontage d’un grand nombre d’équipements afin de renforcer leurs propres sites. Relancer Fessenheim demanderait donc le réusinage et le remontage de centaines de ces équipements. Encore une fois, rien d’impossible techniquement, mais ce n’est pas envisageable à court terme, et l’envisager d’un point de vue économique paraît compliqué.

Le circuit primaire et la cuve ont été lessivés et rendus de ce fait inutilisables

Le quatrième point est celui du combustible. L’ensemble du combustible des deux réacteurs a maintenant été évacué. Le redémarrage demanderait donc de préparer des assemblages de combustibles pour Fessenheim, les livrer et les charger. Une très longue opération, mais qui n’est encore une fois pas impossible, juste coûteuse en temps et en argent.

Le cinquième et dernier point est en revanche le plus gênant. Dans le programme de démantèlement, l’une des étapes primordiales est le lessivage du circuit primaire. Cette opération visant à faire significativement baisser le débit de dose de contact et l’ambiance dosimétrique devait être faite le plus tôt possible dans le programme afin de faciliter l’ensemble des opérations suivantes.

Pour ce lessivage, c’est un procédé par « chimie douce » qui a été choisi. Il s’agit dès lors de faire circuler dans le circuit primaire du réacteur un certain nombre de solutions chimiques afin de le décontaminer au maximum avant de passer à l’étape suivante. Cette opération reste, malgré son nom de « douce », agressive pour les différents alliages composant les circuits et les rend, dès lors, inutilisables.

Le lessivage est en cours à l’heure où nous écrivons ces lignes, et le circuit primaire est donc, par conséquent, totalement impossible à remettre en fonction. Or, il n’existe aucune documentation disponible aujourd’hui laissant penser qu’il est possible, même avec du temps et des moyens financiers, de changer ce circuit primaire. De plus, cette décontamination concerne aussi dans la foulée la cuve du réacteur. Avec le même effet sur les alliages, la rendant totalement inapte au redémarrage.

Ainsi, si la fermeture des deux tranches de Fessenheim décidée sous François Hollande et mise en œuvre en 2020 restera sans doute comme l’une des plus funestes erreurs politiques, de nombreux points font que l’espoir de les voir redémarrer un jour doit être définitivement et malheureusement enterré.

Les premiers points évoqués montrent surtout une grande difficulté technique et réglementaire qui, jusqu’à fin 2021, aurait pu permettre de dire que ce redémarrage n’était pas forcément impossible, mais qu’il n’était en tout cas pas envisageable. Mais dès début 2022, le lancement des opérations de lessivages des deux circuits primaires a définitivement scellé le destin de la centrale.

Il convient donc de refermer cette page. Et, pourquoi pas, faire contre mauvaise fortune bon cœur et regarder le verre à moitié plein. L’expérience acquise avec le démantèlement de Fessenheim permet d’obtenir un retour d’expérience extrêmement concret sur le démantèlement des réacteurs à eau pressurisée et obtenir, en France, une montée en compétence sur ces sujets qui nous seront utiles à l’avenir et permettront d’effacer un des arguments des antinucléaires. Nous savons démanteler un réacteur à eau pressurisée, en en maîtrisant la technique et les coûts.

La rédaction

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