Transitions & Energies

Trois formes d’innovation énergétique à privilégier

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Pour réussir la transition énergétique, il faut optimiser notre patrimoine technologique. C’est-à-dire inventorier et évaluer les ressources technologiques existantes. La «rétro-tech» regorge d’innovations qui n’ont pas été adoptées pour de mauvaises raisons. On peut citer, au hasard, la pile à hydrogène, les vélos et bateaux électriques, les imprimantes solaires, les dirigeables…

La montée en puissance des technologies bas carbone et des énergies renouvelables ne pourra pas se faire sans une utilisation croissante de nombreux métaux, dont beaucoup sont rares ou produits en petites quantités. Dans ce contexte de tensions sur les ressources, il paraît important de «fabriquer l’innovation» avec peu de moyens. Le triptyque «décarbonisation, planification, relocalisation» post-crise sanitaire s’applique aussi à l’innovation dans le domaine de l’énergie.

La «rétro-tech» pour repenser le modèle de l’innovation

Un premier levier d’action consiste à optimiser notre patrimoine technologique: il s’agit d’inventorier et évaluer des ressources technologiques existantes (idées, concepts ou brevets) et de les mettre à jour, par exemple avec des technologies contemporaines comme le numérique. Ce type d’innovation, dit «rétro-tech», se revendique comme une «innovation frugale» et cherche à répondre à des besoins en utilisant un minimum de moyens.

Le modèle «cornucopien» de l’innovation, dans lequel les technologies permettront à l’humanité de subvenir éternellement à ses besoins matériels, a conduit après-guerre, entre autres, à la standardisation d’un système énergétique centralisé et à la génération électrique de très grande puissance.

A contrario, en bousculant les processus classiques de l’innovation et remettant en cause la doctrine du «Big», les partisans de la «rétro-tech» estiment que les innovations doivent incarner le soft energy path à savoir un modèle diamétralement opposé à celui des grands systèmes énergétiques dominants, centralisés et monopolistiques. Ce concept, théorisé dans les années 70 par l’américain Amory Bloch Lovins, s’articule autour de la sobriété, de l’efficacité énergétique et des énergies renouvelables.

Tombées dans les oubliettes de l’histoire, de nombreuses innovations n’ont pas été adoptées par manque de moyens technologiques, du fait de leur coût élevé ou de leur inadéquation avec les usages de l’époque. Quelques exemples, comme la pile à hydrogène, les vélos et bateaux électriques, les imprimantes solaires ou encore les dirigeables, soulignent combien la «rétro-tech» n’est nullement antinomique avec la notion de progrès.

L’Institut national de la propriété industrielle encourage d’ailleurs la «rétro-tech» en proposant à ses bénéficiaires ses bases de données. Par exemple, plus de 5000 brevets déposés entre 1900 et 1980 sont aujourd’hui disponibles et consultables avec la simple requête «hydrogène».

Relocaliser l’innovation avec les «territoire-techs»

Ces derniers mois, la pénurie de masques, l’absence de tests et le circuit mondialisé de fabrication de médicaments ont mis en exergue les limites d’un modèle assis sur la dérégulation des échanges et de notre dépendance envers le marché asiatique.

Dans un contexte d’accélération d’évènements climatiques extrêmes, il est nécessaire de penser l’innovation et la technologie en interrogeant la notion de vulnérabilité des territoires. Nous appelons « territoire-tech » une innovation durable capable de répondre aux enjeux du territoire, en s’appuyant sur les ressources naturelles disponibles et les capacités techniques et humaines du territoire (elle répond à ce titre pleinement à «la démarche négaWatt»).

Adaptées au contexte local, les «territoire-tech», ou «basses technologies énergétiques adaptées au territoire», sont des sources d’emplois non délocalisables et constituent un levier de développement économique territorial (par des effets d’entraînement générés sur les autres secteurs de l’économie locale) pour les territoires ruraux et/ou en perte de vitesse.

Les municipalités et intercommunalités, plus petits maillons du territoire, ont été largement sollicitées dans cette crise sanitaire, par exemple pour lancer des fabrications de masques localisées.

Dans une perspective de transition énergétique décentralisée (le phénomène de remunicipalisation en France est un des plus dynamiques au monde), de nombreuses communes ou syndicats intercommunaux reprennent la gouvernance sur leurs flux (eau, gaz, électricité, télécom), car ces réseaux vitaux sont les seuls flux économiques viables de leurs territoires, permettant d’avoir les moyens financiers d’investir sur la santé et les autres secteurs clefs.

À titre d’exemple, les territoires à énergie positive lancés en 2011 sont les témoins en France de cette ferveur envers les projets portés par des municipalités et intercommunalités. Ceux-ci mériteraient à être mieux démocratisés aujourd’hui dans un contexte de crise économique. Nous trouvons une dynamique similaire à l’échelle transnationale avec le réseau Energy Cities.

Le soutien annoncé à la relocalisation d’une partie des chaînes d’approvisionnement en France et en Europe peut stimuler l’émergence d’écosystèmes économiques territoriaux porteurs autour de la transition énergétique et des innovations bas carbone (notamment autour de l’hydrogène). Dans son rapport sur les conséquences du Covid-19, l’AIE rappelait que 70% des panneaux solaires sortent d’usines chinoises.

La «demos-tech» pour une convivialité technologique

Un troisième levier d’action est d’inclure les citoyens dans une démarche collaborative, participative, de co-construction des «rétro-tech» et «territoire-tech». La « demos-tech» répond aussi à une demande de revigoration démocratique des sociétés sous l’angle écologique, comme l’attestent les initiatives dans les budgets participatifs et les tiers-lieux qui essaiment dans les territoires. La fabrication de visières, de masques et de blouses pour les soignants par la société civile est un bon exemple d’une démarche «convivialiste» pour répondre à une crise. L’action des Centres Communaux d’Action Sociale a coordonné des initiatives citoyennes de «faire soi-même», dans une démarche plus large de «faire ensemble».

Comme souligné par Richard Sclove, un réseau énergétique centralisé serait peu démocratique et favoriserait une technocratie (quasi-monopole de la distribution de l’énergie et déresponsabilisation des citoyens devant la production et la distribution de l’énergie). En appliquant la méthode de l’intelligence collective, en mobilisant la société civile sur l’objet d’étude «énergie», il est possible de revigorer la démocratie locale et d’impliquer les citoyens dans les choix énergétiques (à l’image des réflexions et travaux menés par la Commission nationale du débat public).

Les travaux de coopératives citoyennes, avec des gouvernances locales, comme ceux d’Énergie Partagée, permettent de désamorcer des conflits d’usage et des controverses (le développement de l’éolien se heurte notamment à une opposition qui va croissant dans certains territoires) par de la concertation venant du bas et de l’appropriation. Selon l’Ademe, 86 % des citoyens plébiscitent la production locale d’énergie renouvelable et 57% seraient prêts à participer personnellement au financement de ce type de projet.

Ces démarches utilisent les outils de la «démocratie dialogique», enrichissant les expériences et les apprentissages collectifs. Dans ces initiatives coopératives, le consommateur devient un acteur de l’innovation. Ceci est un pilier de la «démocratie énergétique».

Par exemple, Regenbox, premier régénérateur de pile alcaline en open source, se présente sous la forme d’un boîtier à monter soi-même en suivant des tutoriels. Les piles y sont testées par des bêta-testeurs, les données sont collectées par l’association Atelier21 pour produire une étude indépendante et citoyenne du marché de la pile. Dans un cadre plus large, pensons au réseau des fab labs (contraction de l’anglais fabrication laboratory): des lieux de démocratisation de la technologie et de questionnement sur la notion d’innovation.

Au final, ces trois formes d’innovation sur l’énergie pourraient permettre d’insérer les citoyens-chercheurs dans un processus de requalification professionnelle et offrent l’avantage de sortir du discours manichéen qui oppose high-tech et low-tech pour tendre vers des technologies appropriées. L’actuelle remise en question du tout technologique réactualise ainsi la pensée du philosophe des techniques Gilbert Simondon: «Nous ne vivons pas dans une civilisation qui est trop technicienne, simplement elle est mal technicienne.»

 

Sylvain Roche Docteur en sciences économiques de l’Université de Bordeaux. Ingénieur de projets à la chaire « Transitions Énergétiques Territoriales » (TRENT) de Sciences PO Bordeaux. Spécialiste des politiques d’innovation dans le secteur des énergies renouvelables.

Cet article a été coécrit avec Cédric Carles, designer chercheur franco-suisse, fondateur et directeur de l’Atelier21, think-do tank sur la transition énergétique et Loïc Rogard, chercheur interdisciplinaire énergie et environnement indépendant, coordinateur du programme de recherche Paléo-énergétique.

Les auteurs remercient Arnaud Passalacqua (MCF à l’Université de Paris), Gaëtan Brisepierre (sociologue de l’énergie) et Liliane Hilaire-Pérez (PR à Paris-Diderot et directrice d’études à l’EHESS) pour leur relecture et soutien.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original sur The Conversation.

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