Le changement climatique dû à une forte augmentation de l’émission des gaz à effet de serre a entrainé un changement irréversible dans les sources d’énergie avec la réduction des énergies fossiles au profit des énergies renouvelables (EnR).
Pour cette transition, deux approches principales ont été utilisées. En Europe, le choix a été fait d’imposer une diminution de ses gaz sans se soucier des possibilités techniques et sociales. Le résultat a été la proposition d’un plan chiffré dans le temps que nous n’avons jamais pu respecter. L’autre approche est celle de la Chine qui a défini les objectifs à atteindre pour réaliser ce changement et s’est donné les moyens de les atteindre quitte à aggraver dans un premier temps la situation. Ainsi, elle a décidé de développer les panneaux photovoltaïques. Pour cela, avec le soutien de l’Etat, elle a mis au point les techniques de fabrication des panneaux, fait des réductions de coût grâce à la réalisation de « megafactories » conduisant à un prix très bas. Le résultat a été la saturation du marché chinois entrainant une surproduction et un abaissement des prix dû à la concurrence. Le marché s’est ensuite tourné vers l’exportation notamment en Europe entrainant l’effondrement des fabricants européens.
La même chose est en train de se produire pour le marché de l’automobile. Face à l’expérience des constructeurs occidentaux dans le domaine des véhicules thermiques, la Chine a décidé de faire une rupture technologique en passant au véhicule électrique. Pour cela elle s’est d’abord dotée de l’accès quasi exclusif à certain composants (accès ou purification) tels que le lithium ou les terres rares. Grâce à des recherches puissantes, elle a mis au point les batteries adéquates et elle poursuit sans cesse leur amélioration, ce qui lui donne un avantage impossible à rattraper par les européens. Comme pour les panneaux solaires, la Chine est arrivée à une surproduction de voitures et se lance dans l’envahissement du marché européen.
Gérer autrement la production d’électricité
Le résultat est une forte augmentation des émissions chinoises pendant cette période transitoire (elle multiplie encore aujourd’hui l’installation de centrales à charbon), mais dans une ou deux décennies ce sera la Chine qui sera la plus vertueuse pour la décarbonation tout en ayant pris le dessus sur les entreprises occidentales à moins que l’Europe décide enfin de changer de politique. Cela peut commencer par la gestion de l’énergie électrique.
La variabilité de la consommation et de la production d’électricité conduit à des variations aberrantes de son prix et à une instabilité du marché. Celle-ci est néfaste aussi bien pour les investisseurs que pour les consommateurs industriels ou particuliers. Une réforme complète du marché pourrait résoudre et simplifier tous ses problèmes. Car l’électricité est à la base de toute économie et devrait être placée au niveau régalien de l’Europe un peu comme la BCE (Banque centrale européenne).
Le constat
En 2010 l’Europe a créé un réseau européen pour le marché de l’électricité mais la France a voulu garder son autonomie pour en fixer le prix appliqué aux consommateurs. En échange elle a signé le contrat ARENH (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique) dans lequel elle s’engageait à fournir aux opérateurs européens 100 TWh au prix de 42€ le MWh. Le système a un peu évolué au cours des années, l’EDF étant gagnante ou perdante suivant le moment. Ce système a pris fin en décembre 2025. Son remplacement par le système VNU (Versement nucléaire universel) qui devrait permettre de réduire la facture des consommateurs français quand le prix du marché européen conduit EDF à faire des super profits.
En 1946 en France il y a eu la nationalisation des producteurs d’électricité avec la création d’EDF (Electricité De France) qui a permis de distribuer l’électricité au même prix à toute personne où qu’elle soit. Ce système a bien fonctionné pendant des décennies et permis de grands investissements (hydrauliques et nucléaires) qui permettent aujourd’hui à la France d’avoir l’une des électricités les moins carbonées du monde (verte à 95%).
Est-il possible d’envisager quelque chose de comparable au niveau européen, tout au moins au niveau de la distribution ? Sur le plan européen, en quelques années deux facteurs importants ont modifié la situation.
Le premier concerne le développement rapide des énergies renouvelables nécessaire pour lutter contre le réchauffement climatique. Le second a été le conflit en Ukraine, et plus récemment celui du Golfe persique, qui ont totalement invalidé le système européen imposé par l’Allemagne : remplacer le charbon utilisé dans les centrales thermiques par le gaz bon marché fourni par la Russie.
Période chaotique
Il s’en est suivi une période chaotique avec une augmentation vertigineuse du prix de l’électricité entrainant inflation et décrochage de l’Europe dans la compétition internationale.
L’Europe, poussée par l’Allemagne, a tout misé sur le renouvelable refusant le développement du nucléaire ; heureusement les choses évoluent. Les énergies renouvelables étant intermittentes, nous avons besoin de sources sûres, dites pilotables, pouvant prendre le relais et permettre l’équilibre du réseau.
Les installations photovoltaïques ont un autre inconvénient : souvent situées en fin de réseau de distribution elles posent des problèmes pour l’équilibrage des réseaux. Seules deux solutions me paraissent valables.
La première est l’autoconsommation ; elle allège le réseau, diminue la facture du particulier (transition non punitive) et assure la fourniture en cas de coupure due à des intempéries ou un blackout.
La seconde est le seul développement des installations importantes, dont la taille est au moins de la taille d’une ancienne centrale thermique qui injecte sa production directement en haute tension.
Le casse-tête de l’intermittence
L’inconvénient majeur des énergies renouvelables est leur intermittence : les variations peuvent être brusques, quasiment instantanées tandis que l’adaptation des énergies pilotables, mis à part pour l’hydraulique, est beaucoup plus lente : on ne baisse pas ou n’augmente pas la production d’un réacteur nucléaire de 30% en quelques secondes.
Compte tenu de l’augmentation rapide des installations d’énergie renouvelable et de la difficulté de baisser ou d’arrêter momentanément les sources pilotables on a régulièrement une capacité de production supérieure à la consommation qui joue sur le prix horaire de l’électricité ; celui-ci peut être négatif à certains moments et le phénomène s’accentue d’année en année (en 2024 l’électricité s’est vendue en France à prix négatif pendant 360 heures et en 2025, 500 heures). Pour remédier à ses difficultés, les états subventionnent les installations (garantie d’achat ou système de compensation) avec des répercussions sur le budget des états. En France la compensation apportée aux EnR a coûté plus de 7 milliards d’euros en 2025.
L’autre inconvénient de l’intermittence des énergies renouvelables est qu’elles peuvent conduire à de brusques variations de la production. C’est le cas lorsqu’un parc important décide de s’arrêter plutôt que de payer pour injecter son électricité dans le réseau lorsque le prix est négatif. Il s’en suit un risque de blackout du système de distribution avec d’immenses conséquences comme on a pu le voir récemment en Espagne. La même situation a failli se produire au Portugal lorsque la tempête a conduit à un arrêt immédiat des éoliennes. Tous les observateurs sont d’accord pour dire qu’il est indispensable de faire de gros efforts sur les réseaux électriques si l’on veut éliminer les risques de blackout.
Utiliser au maximum les capacités de production
Cette situation où la production est insuffisante à certains moments et excédentaire à d’autres entraine non seulement une instabilité des prix mais aussi un manque de visibilité pour les entreprises et surtout le manque d’investisseurs notamment dans les domaines comme le nucléaire où la rentabilité n’est possible qu’à très long terme. C’est aussi le cas dans l’éolien comme le montre l’abandon du projet d’Oléron où l’appel d’offre n’a eu aucune réponse.
Même si on assiste actuellement à un ralentissement de la demande, les besoins en électricité augmenteront forcément notamment avec le « verdissement » de certaines industries (acier, ciment), l’électrification grandissante du parc automobile ou du chauffage, le développement des datacenters ….
Si l’on veut diminuer notre dépendance aux énergies fossiles, il faut donc trouver une solution pour utiliser au maximum nos possibilités de production d’électricité bas carbone.
Jouer sur la consommation pour équilibrer le système
L’équilibrage nécessaire entre source et consommation est assuré aujourd’hui par une régulation de la production. Il faudrait la remplacer par un système où la production est toujours maximale et l’équilibre obtenu en jouant sur la consommation.
Pour cela, faisons tourner en permanence toutes nos centrales nucléaires et utilisons toute l’électricité produite par les énergies renouvelables en stockant l’excès notamment sous forme d’hydrogène produit par électrolyse de l’eau.
Une telle approche devrait libérer l’Europe des énergies fossiles pour sa production d’électricité et d’hydrogène vert. La solution ne peut être qu’européenne en abandonnant notre spécificité française à condition que cela soit équitable.
Une révolution européenne
Je propose que les centrales thermiques, même à gaz, ne soient utilisées qu’en dernier recours. Pour l’hydraulique qu’il soit utilisé à condition de réserver un niveau suffisant dans les retenues en tant que sécurité notamment en déployant plus de STEP (Stations de transfert d’énergie par pompage). L’hydraulique est la seule source pouvant être activée en grande quantité et en un temps très court. Pour les énergies renouvelables, elles doivent produire au maximum de leurs possibilités sans aucune modération. Quant aux centrales nucléaires elles doivent fonctionner en permanence à leur régime optimum qui garantit le meilleur rendement et limite l’usure.
L’équilibre entre production et consommation sera assuré en jouant sur la régulation de la puissance des électrolyseurs. Cette régulation est possible grâce à la très grande flexibilité des électrolyseurs PEM et celle un peu plus faible des électrolyseurs alcalins. Par contre, il est évident que les électrolyseurs à haute température sont nettement moins adaptés.
La question n’est plus celle d’énergies intermittentes ou pilotables mais intermittentes ou permanentes
Dans ces conditions, l’Europe fabriquera en permanence le maximum d’électricité bas carbone qu’elle est capable de produire. Cette électricité sera utilisée sans distinction de source pour la consommation des particuliers, pour celle des industriels et l’excédent sera transformé en hydrogène. Cela suppose un gros investissement en électrolyseurs si possible près des sources d’électricité.
Ces trois types de consommateurs auront des tarifs différents, celui de l’hydrogène étant nettement plus faible car il correspond à une énergie qui était potentiellement perdue.
L’hydrogène vert est un outil indispensable à la transition énergétique mais son développement est limité à cause de son prix. En France, la feuille de route pour son développement qui vient d’être publiée en 2025 est en retrait par rapport à ce qui avait été prévu au départ.
Plus de soutiens aux EnR, mais un soutien aux électrolyseurs
Ce type de tarification de l’électricité devrait abaisser largement le prix de l’hydrogène et permettre une forte augmentation de sa production. Pour les producteurs d’électricité, le fait de n’avoir aucune limite dans la production (pas d’effacement imposé) et un prix d’achat global acceptable et stable (plus de prix négatif) devrait permettre une rentabilité acceptable. L’état n’aurait plus besoin de soutenir les EnR (sauf pour les contrats sur 20 ans déjà souscrits) et pourrait apporter son soutien à l’installation d’électrolyseurs (aide à l’installation, mais surtout pas de contrats d’aide à longue durée).
Il s’en suivrait un développement général de la filière hydrogène : augmentation de son utilisation dans l’industrie (acier, ciment), multiplication des stations de distribution, multiplication des véhicules lourds à hydrogène …. Cette approche pourrait se conjuguer avec le développement de l’hydrogène blanc ou géologique si son accès se confirme.
Cela devrait permettre aussi la synthèse de e-carburants (dont 80% du coût est constitué par celui de l’hydrogène) à des prix compétitifs par rapport au pétrole. Cela augmenterait notre autonomie énergétique et éliminerait les problèmes liés aux fluctuations du prix du baril de pétrole en fonction de la situation internationale.
Une transition non punitive et sauver l’industrie automobile
La distribution des carburants synthétiques se ferait grâce au réseau actuel de stations, sans modification notable et sans investissement, contrairement aux bornes électriques ou aux stations hydrogène. Cela faciliterait le rétrofit des véhicules thermiques actuels permettant leur utilisation prolongée. L’empreinte carbone serait ainsi réduite et supprimerait la nécessité des ZFE. Pour l’utilisateur ce serait une transition énergétique non punitive puisque les anciens véhicules ne seraient pas rejetés.
De plus cela libèrerait l’Europe de sa dépendance à la Chine imposée par les voitures électriques. En effet, l’avance technique de la Chine sur les batteries et leur suprématie dans le domaine des terres rares est tel qu’il ne paraît pas possible de lutter contre cette concurrence (c’est le même phénomène que celui que nous avons connu pour les panneaux photovoltaïques).
Ce retour vers une nouvelle approche des véhicules thermiques permettrait de sauver notre industrie automobile européenne qui est actuellement dans une crise existentielle.
Un prix de l’électricité permettant de rémunérer les investissements
Dans un tel système, la production d’électricité resterait dans le domaine privé, mais le marché serait géré par l’Europe.
Ces prix de l’électricité devraient être ajustés en fonction de la rémunération correcte des producteurs et sans tenir compte du type d’utilisation de l’électricité qu’ils ont produite.
Pour les producteurs, plusieurs facteurs sont à prendre en compte :
- Avoir un rendement financier acceptable sur les installations existantes
- Avoir la possibilité d’entretenir correctement ces installations
- Avoir des conditions suffisamment attrayantes pour amener des investisseurs dans la création de nouvelles installations, ce qui est particulièrement important dans le nucléaire où le retour sur investissement est très long.
Un coefficient modérateur pourrait être appliqué suivant le type de source. Le financement des réseaux de distribution (entretien, amélioration) devrait aussi être assuré.
De nombreux avantages pour l’Europe
- Maximalisation de la production globale d’électricité à partir des installations bas carbone actuelles et donc diminution de l’importation d’énergies fossile.
- Diminution et même suppression du risque de blackout.
- Prix stables et unifiés dans toute l’Europe conduisant à une vision à longue échéance
- Fabrication d’hydrogène à un coût raisonnable
- Le faible coût de l’hydrogène devrait permettre la synthèse des e-carburants à prix concurrentiels avec les fossiles.
- L’utilisation de l’hydrogène et des e-carburants dans des véhicules à moteur thermique devrait permettre de sauver notre industrie automobile en la sortant de l’électrification forcée qui est dominée par la Chine.
- L’exportation vers les pays en voie de développement qui n’ont pas la possibilité de passer à l’électrique pourrait être développée.
Dans ces conditions il y aurait un prix stable et unique pour tous les consommateurs de l’Europe et les producteurs seraient payés en rapport avec le coût estimé de la production et des investissements nécessaires pour l’avenir.
La France est en position de force pour imposer de telles modifications : elle est globalement autonome du point de vue ressources en électricité puisqu’elle en exporte régulièrement (plus de 100 TWh en 2024). Les autres pays européens plus orientés vers les énergies renouvelables, ont un besoin absolu de notre électricité bas carbone et permanente pour pallier aux faiblesses des renouvelables intermittents.
Cette proposition paraît techniquement réalisable. Il reste le plus difficile, convaincre les politiques d’avoir le courage de renverser la table et d’abandonner une politique qui est un échec même s’ils se refusent à l’admettre.














