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Parc éolien

La révolution énergétique allemande (Energiewende), un modèle brutal et surtout très coûteux

L’Allemagne a fait le choix de tout miser sur les énergies électriques renouvelables (éolien et solaire) et d’accepter d’en payer le prix. Sauf que personne n’est capable aujourd’hui d’en calculer la réalité du coût financier et économique. Des coûts volontairement sous-estimé tandis que l’impact sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre était exagéré. Article paru dans le numéro 7 de Transitions & Energies.

Les chiffres sont sans appel. En 2000, les énergies renouvelables représentaient à peine 6% du bouquet électrique en Allemagne. En 2019, leur part de marché a atteint 43%, selon une étude publiée par l’Association des industries de l’énergie et de l’eau (BDEW) et le Centre pour la recherche en énergie solaire et hydrogène (ZSW) du Bade-Wurtemberg. Les éoliennes terrestres ont produit, à elles seules, près de 104 milliards de kilowattheures (kWh), loin devant les fermes photovoltaïques (45 Mds de kWh), la biomasse (45 Mds de kWh), l’éolien offshore (24 Mds de kWh) et les centrales hydroélectriques (21 Mds de kWh).

Notre voisin espère donc toujours pouvoir, comme il l’avait prévu, réduire ses émissions de gaz à effet de serre d’au moins 80% entre 1990 et 2050. Et cela même si les renouvelables ont pour redoutable caractéristique d’être intermittentes et aléatoires, d’où la volonté d’investir massivement dans l’hydrogène pour stocker, même avec un faible rende- ment, de l’électricité propre dont le niveau de production est soit trop important, soit trop faible.

La question du coût réel est insoluble

En tout cas, la «révolution énergétique» allemande ou Energiewende est une réalité. Mais combien a coûté et coûte cette fameuse Energiewende qui est à la fois la cible de nombreuses louanges et de critiques acerbes? Cette question peut sembler simple dans un pays qui est reconnu pour sa rigueur comptable et son organisation hors pair. Mais elle est en réalité presque insoluble.

«En France, le suivi des flux financiers contribuant aux objectifs climatiques nationaux est une obligation légale, détaille un rapport de l’Office franco-allemand pour la transition énergétique (Ofate). En Allemagne, le suivi de ces flux n’est pas requis par les textes réglementaires.» Cette différence de taille explique pourquoi aucun spécialiste ne peut quantifier avec précision le coût de l’Energiewende outre-Rhin. «Tout dépend ce que vous entendez par «transition énergétique», explique Claudia Kemfert, la cheffe du département Energie, transports et environnement à l’Institut allemand pour la recherche économique (DIW). Certains intègrent dans cette expression uniquement les énergies renouvelables alors que d’autres y incluent les voitures électriques, l’hydrogène, les rénovations thermiques et la modernisation des infrastructures. En fonction des éléments pris en compte, on peut arriver à un coût total compris entre 50 et… 500 milliards d’euros. Il n’existe pas de chiffre unique.»

Une chose est néanmoins certaine: les fonds dépensés en faveur de la transition énergétique en Allemagne sont investis principalement par les acteurs privés et non pas par le secteur public. Dans une étude dévoilée l’an dernier par l’Ofate, 83% des investissements climatiques et énergétiques débloquées en 2016 provenaient des entreprises (35,2 Md€) et des ménages (17,2 Md€). Les 17% restant sortaient des caisses de l’État fédéral (4,2 Md€) et du budget de l’UE (2,7 Md€). Le think tank ClimatePolicy Initiative estimait, pour sa part, en 2012 que 95% des financements liés au climat en République fédérale venaient du secteur privé.

Si on regarde plus en détail, la réalité est tout de même assez différente. Près de la moitié de ces fonds avaient été alloués grâce à des prêts accordés par des banques publiques. Car là est une des grandes spécificités de l’Allemagne comparée à la France. «La banque publique Kreditanstalt für Wiederaufbau (KfW) joue un rôle central dans le financement du tournant allemand, juge Stefan Aykut, professeur de sociologie à l’université de Hambourg et chercheur associé à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée. Bénéficiant d’une garantie publique de l’État fédéral et d’une expérience construite depuis la reconstruction d’après-guerre, cet établissement est devenu le bras armé financier des politiques publiques, soutenant tout aussi bien les collectivités, les entreprises et les ménages. Ainsi, la KfW capte près de 80 milliards d’euros par an sur les marchés financiers internationaux pour les transformer en prêts à long terme à des taux préférentiel compris souvent entre 0,1 et 3% dont près de la moitié sont affectés à des projets de développement durable.»

Pour mieux isoler leurs maisons, s’équiper de chaudières performantes, installer des panneaux solaires sur leurs toits, acheter une voiture moins polluante ou rénover leurs usines, les particuliers et les entreprises peuvent donc obtenir des aides ou des prêts à des taux très intéressants. Le bâtiment et l’énergie sont les deux secteurs sur lesquels sont investis le plus d’argent en matière énergétique. Pour soutenir l’essor des énergies renouvelables (EnR), l’État fédéral a parallèlement décidé d’aider le secteur privé en faisant supporter le coût de cette transition aux contribuables.

Le prix de l’électricité a triplé en dix ans

Notre voisin cherchait depuis de très nombreuses années à encourager de nouvelles alternatives énergétiques afin de ne plus être aussi dépendant du pétrole, du charbon, du gaz et de l’uranium. L’Energiewende est un terme qui est apparu pour la première fois en 1980 dans un rapport du centre de recherche alternatif Öko-Institut. Et onze ans plus tard, le Parlement allemand a adopté un texte qui légalisait le versement de tarifs préférentiels de rachat d’électricité produite par des énergies renouvelables financés par une taxe spécifique sur le prix de l’électricité (EEG). Il a toutefois fallu attendre 2000 et le vote de la loi sur les énergies renouvelables pour que le tournant tant souhaité par Berlin commence vraiment à devenir réalité. Ce texte garantit aux producteurs de courant vert un tarif d’achat supérieur à celui de l’électricité conventionnelle à un taux fixe défini par l’État et ce pour une durée de… vingt ans.

Cette taxe est calculée selon trois principaux critères: le nombre d’installations d’EnR en activité, le nombre d’heures durant lesquelles elles seront utilisées et les projets en chantier. Son taux, qui est redéfini chaque année, n’a cessé d’augmenter. Entre 2010 et 2014, il a quasiment triplé pour passer de 2,2 à 6,3 centimes par KWh. Cette année, il devrait atteindre 7,6 centimes, ce qui représente plus des deux tiers du prix de l’électricité en Allemagne (11,1 ct/KWh) qui a presque triplé en dix ans, si l’on en croît les calculs de l’Öko-Institut. L’idée d’instaurer une taxe comme l’EEG n’est pas remise en cause par la plupart des experts.

Des coûts volontairement sous-estimés

«Il était nécessaire il y a vingt ans de mettre en place un système pour encourager les investisseurs à lancer des projets solaires ou éoliens, analyse Thorsten Lenck, directeur de projet auprès du Think tank Agora Energiewende. Sans cette aide, de nombreux opérateurs se seraient retirés, il y aurait eu moins de concurrence, les banques auraient exigé des taux plus élevés et le coût des parcs aurait été encore plus important.»

Le programme mis en place par le gouvernement n’était toutefois pas sans faille. Un rapport de la Commission d’experts sur la recherche et l’innovation (EFI) remis en 2014 à Angela Merkel a jugé que la loi sur les EnR comportait de «graves lacunes». Les six chercheurs ont notamment jugé que le coût généré par cette transition énergétique a été sous- estimé tandis que son impact en matière de réduction des émissions de CO2 et d’avancées technologiques a été, au contraire, exagéré. Les producteurs d’électricité n’ont pas été suffisamment encouragés à investir dans la recherche et la plupart des investissements se sont concentrés sur la construction de parcs solaires qui recevaient les plus fortes aides publiques. «Les coûts des installations se sont effondrés d’année en année mais l’État a été bien trop long à modifier l’ancienne loi pour réduire ses subventions en raison du poids des lobbies et de la lenteur des procédures législatives», condamne Thorsten Lenck.

Des réajustements brutaux ont été mis en place ces dernières années. Jusqu’en 2014, chaque kWh d’énergie solaire recevait 31,2 centimes de subvention. Ce taux est passé à 11 centimes dès 2015 et il ne devrait pas dépasser 8,4 centimes en 2035. L’éolien terrestre (9,3 à 5,3 centimes) et offshore (18,1 à 10,9 centimes) touche également moins de fonds publics. Les rabais dont bénéficiaient les entreprises qui consommaient le plus d’électricité ont, eux aussi, été drastiquement réduits.

En 2017, l’État fédéral a été encore plus loin en mettant «fin à la période de subventionnement des technologies au moyen de prix fixés sur la base de considérations politiques (pour privilégier) le système de la mise en concurrence par appels d’offres», résume le ministère fédéral de l’Économie et de l’Énergie (BMWI). Ce revirement n’a toutefois pas changé grand-chose dans les faits. «Plusieurs études montrent que les prix des projets qui sont lancés ne seraient pas très différents si le modèle précédent avait été maintenu car les coûts des installations se sont effondrés ces dernières années», tempère Thorsten Lenck. Les précurseurs sont souvent ceux qui doivent payer les pots cassés…

Par Frédéric Therin à Munich

 

La Covid-19 n’allége pas la facture

La pandémie a donné un coup d’arrêt brutal à l’économie mondiale. La consommation d’électricité et le prix de gros du kilowattheure se sont effondrés au début de l’année, ce qui aurait dû provoquer une hausse de 25% de la taxe EEG, selon les calculs de l’Institut de l’économie de l’énergie de l’université de Cologne (EWI). Pour ne pas pénaliser les entreprises et les particuliers, le gouvernement allemand a décidé, au mois de juin, de plafonner cette redevance à 6,5 ct/kWh en 2021 et à 6,0 ct/kWh en 2022. Cette décision représente pour les caisses publiques une surcharge imprévue d’environ 8 milliards d’euros en 2021 et de 2 milliards en 2022. L’Energiewende coûte décidemment très cher à l’État fédéral…

La rédaction

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