Certains politiques, les spéculateurs, les commentateurs et les médias en général adorent faire peur et se faire peur. Cela attire immédiatement l’attention, permet de gagner beaucoup d’argent, donne un sentiment de responsabilité et de compétence et… fait de l’audience. Peu importe, si les prédictions catastrophiques sont démenties ensuite par les faits, ce qui arrive en permanence, l’opinion a la mémoire courte et de toute façon une peur chasse l’autre.
La crise énergétique, née des attaques américano-israéliennes contre l’Iran et des répliques de la République islamique en fermant le détroit d’Ormuz et en attaquant des installations pétrolières et gazières de ses voisins du Golfe persique, en apporte un bon exemple. Il ne s’agit pas ici de nier la réalité qui est depuis dix jours l’envolée brutale des cours du pétrole et du gaz et la rupture d’approvisionnement qui se profile à terme provenant du fait que les tankers et les méthaniers ne peuvent plus sortir du Golfe persique. Il s’agit juste de mettre les choses en perspective, au jour d’aujourd’hui.
Rien de comparable aux crises de 2021-2022, 1990-1991, 1979 et 1973-1974
Il n’y a rien pour le moment qui puisse être comparé à la crise énergétique de 2021-2022, lorsque l’Europe a été touché de plein fouet par une vraie rupture d’approvisionnement presque immédiate, à savoir celle du gaz russe qui assurait plus de 40% de sa consommation de ce combustible fossile. Rien ne correspond non plus aux chocs de 1990-1991, avec la guerre Iran-Irak, et encore moins aux fameux chocs pétroliers de 1973-1974, lié à la guerre de Kippour, et de 1979 résultant de la révolution iranienne.
Pour commencer par le commencement, une crise énergétique comporte cinq éléments clés :
– le volume de l’approvisionnement en énergie concerné;
-l’ampleur de la hausse des prix;
-la durée de cette hausse;
-le point de départ, en termes de prix;
-et l’équilibre mondial entre l’offre et la demande.
Le contexte historique a également son importance. Pendant le choc de 1973-1974, le pétrole était une ressource véritablement dominante, même pour produire de l’électricité. À l’époque, le pétrole assurait près de 25% de la production mondiale d’électricité en plus de son rôle majeur dans les transports terrestres, maritimes et aériens. Aujourd’hui, sa part dans la production d’électricité est tombée à moins de 3%. Pour une famille moyenne en Europe, l’électricité et le gaz peuvent être aussi importants, voire plus importants, que le pétrole. Pour de nombreuses entreprises, en particulier dans le secteur des services, le pétrole n’a aucune importance : c’est l’électricité qui compte. Et pour la Chine, le prix du charbon est le plus déterminant.
Pas de propagation
Le marché de l’énergie a beaucoup changé au cours des 50 dernières années, mais beaucoup continuent à l’analyser à travers un prisme qui appartient à une autre époque. Ce qui a créé la crise de 2021-2022, encore dans toutes les mémoires, c’est le fait que toutes les principales sources et formes d’énergie du début du XXIe siècle — pétrole, gaz, charbon et électricité — sont devenues simultanément très chères. Les hausses de prix ont été extrêmes, plusieurs fois supérieures à celles que nous avons connues depuis le début de la guerre en Iran. Et l’envolée des prix a été durable. Elle s’est mesurée en trimestres plutôt qu’en jours.
En comparaison, la situation actuelle est pour le moment assez différente. La guerre en Iran affecte un ensemble limité de matières premières énergétiques : le pétrole et le gaz naturel liquéfié (GNL). Elle ne s’est pas propagée aux marchés de l’électricité ou du charbon et n’a pas eu d’impact sur le marché important du gaz naturel aux États-Unis et au Canada.
La hausse du prix du pétrole est violente, de l’ordre de 50% pour le baril de Brent depuis le déclenchement du conflit. Il se trouvait autour de 108 dollars le 9 mars en début de journée. Mais le point de départ était favorable : les prix étaient bas et les marchés du pétrole et du GNL étaient confrontés à une surabondance de l’offre.
Des prix encore relativement contenus
Comment les prix actuels du pétrole et du gaz se comparent-ils aux crises précédentes? Plutôt assez favorablement. Le Brent est donc passé largement au-dessus de 100 dollars le baril. Mais après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022 il avait grimpé à plus de 130 dollars le baril. Si l’on prend un peu de recul, les prix actuels se situent dans des fourchettes qui, par le passé, étaient parfois considérées comme presque normales ! Le gaz européen se négocie autour de 62 euros par mégawatt heure. Certes, c’est élevé, près du double de ce qu’il était il y a quelques jours, mais loin du record de 350 euros par MWh atteint en 2022.
Qu’en est-il des autres matières premières énergétiques ? Il ne se passe pas grand-chose. Du côté des prix de gros de l’électricité en Allemagne, qui servent en général de référence en Europe, le prix spot se situe autour de 94 euros par MWh. En 2002, il avait dépassé 650 euros par MWh… Et les prix actuels sont inférieurs à ceux d’il y a trois semaines. En France, où l’électricité est très peu chère grâce au nucléaire, le prix spot est inférieur à 60 euros le MWh.
Pour ce qui est du charbon, la situation est la même. Cette énergie fossile, de loin la plus polluante, est presque tombée dans l’oubli en Occident, mais pas en Asie, de l’Inde au Japon, sans parler évidemment de la Chine pour qui elle reste la principale source d’énergie. La référence asiatique s’échange actuellement à environ 130 dollars la tonne métrique. En 2022, elle avait grimpé à 440 dollars la tonne.
Et qu’en est-il du gaz naturel américain ? Le contrat de référence Henry Hub s’échange à moins de 3 dollars par million d’unités thermiques britanniques. En 2008, pendant le supercycle des matières premières, il avait atteint 14 dollars par mBtu.
Des facteurs de compensation
Les crises énergétiques restent dans l’histoire sous le nom de leur principal déclencheur : l’embargo pétrolier arabe de 1973 ou la guerre entre la Russie et l’Ukraine en 2022. Mais ces crises ne se sont pas produites sous l’effet d’un événement unique. De multiples causes ont contribué à leur éclatement. En 1973, la production pétrolière américaine venait d’atteindre sa capacité maximale et le monde était confronté à une croissance effrénée de la demande. En 2022, la crise a été lourdement aggravée par la faible production d’électricité nucléaire en France, liée au problème de corrosion sous contrainte qui a amené à mettre à l’arrêt de nombreux réacteurs, à la faible production d’énergie hydraulique résultant d’une sécheresse, aux achats paniques du gouvernement allemand et aux stratégies de couverture mal conçues des fournisseurs d’énergie.
Aujourd’hui, on voit plutôt des facteurs de compensation se profiler. Des millions de barils de pétrole russes et mêmes iraniens, sous embargo, n’ont pas été vendus, les pétroliers les conservant dans des réservoirs flottants. Ces barils trouvent désormais des acheteurs. Ce n’est pas pour rien si l’administration Trump a autorisé l’Inde a continué à acheter du pétrole russe… Les réserves stratégiques, notamment américaines et chinoises, sont très importantes. La France détenait en novembre 2025 l’équivalent de 122 jours d’importations nettes, selon un décompte de l’Agence internationale de l’énergie. Pour l’Europe en général, le moment est favorable même si les réserves de gaz sont faibles (environ 30% des capacités de stockage). Les températures remontent, les réservoirs hydroélectriques sont bien remplis et, avec l’arrivée du printemps, la production d’énergie solaire devrait apporter une contribution significative à la production d’électricité permettant de se passer des centrales à gaz.
Le scénario catastrophe
Pouvons-nous être emporté par une crise énergétique majeure ? Bien sûr, mais seulement dans le cas du scénario du pire. L’incertitude de la guerre fait qu’on ne peut exclure aujourd’hui un blocage durable du détroit d’Ormuz et des installations de production de pétrole et de gaz du Golfe persique. Un véritable scénario catastrophe verrait les États-Unis fortement sous-estimer la ténacité du régime des mollahs et ses moyens restant en missiles de toute sortes et le détroit d’Ormuz rester fermé pendant trois mois, voire plus. La République islamique aux abois bombarderait les principales installations pétrolières et gazières saoudiennes, koweïtiennes, qataries et émiraties et ces pays ou les Etats-Unis et Israël riposteraient anéantissant l’industrie pétrolière iranienne. Le monde perdrait 14 millions de barils par jour pendant un trimestre et au moins 10 millions pendant un an, et 20% du GNL (Gaz naturel liquéfié) pendant une durée au moins comparable.
Pour le moment, en prenant un peu de recul par rapport aux évolutions des prix, les dix derniers jours ne semblent pas aussi effrayants que le disent les prophètes de malheur. Mais s’il n’y a pas de raisons d’être aujourd’hui trop inquiet pour l’approvisionnement en pétrole dans un avenir proche, il faut faire plus attention aux produits pétroliers raffinés. Après tout seules les raffineries achètent du pétrole brut et sont donc exposées à son prix. L’économie réelle, c’est-à-dire nous, achète des produits pétroliers raffinés tels que l’essence, le diesel et le kérosène. Ce sont ces prix post-raffinage qui nous importent. À l’heure actuelle, ils augmentent plus rapidement que le prix du brut, en particulier pour le diesel et le kérosène parce que les raffineries du Golfe persique ne peuvent plus livrer. Nous avons en quelque sorte délocalisés nos raffineries… S’il y a une crise énergétique majeure, ce sera peut-être à cause des prix du diesel et du kérosène.














