Au lendemain de la pandémie de Covid, les institutions européennes ont redécouvert soudain les impératifs de souveraineté et de sécurité d’approvisionnement dans de nombreux domaines dont celui de l’énergie et des matières premières. Parmi ses dernières, les minéraux et métaux dits critiques occupent une place de choix puisqu’ils sont tout simplement les moteurs de la stratégie de transition énergétique de l’Union Européenne (UE) qui passe impérativement par l’électrification des usages. Sans parler de la nécessité pour les industries de défense d’avoir accès aux mêmes minéraux et métaux. Problème de taille, du lithium aux terres rares en passant par le graphite, le nickel et même le cuivre, la Chine domine entièrement la chaîne d’approvisionnement.
Ce n’était pas une fatalité et cela ne l’est toujours pas. Car ce que personne ne reconnait à Bruxelles et dans les capitales européennes est que cette situation est avant tout la conséquence de choix politiques, industriels et stratégiques plus que contestables… La vulnérabilité de l’Europe en matière de matières premières critiques n’est pas géologique. C’est la raison pour laquelle le problème peut être surmonté. Il le pourrait d’ailleurs aussi, au moins en partie, en matière d’approvisionnement en gaz, puisqu’il y a dans le sous-sol européen, en France comme en Allemagne et ailleurs du gaz de schiste. Mais c’est une autre question.
La Chine est entrée par la porte qu’on lui a volontairement ouverte
Pour en revenir aux minéraux critiques, la Chine n’a pas décidé un jour de voler la chaîne d’approvisionnement des matières premières. Elle ne s’est pas réveillée un matin en découvrant qu’elle était la seule à posséder les minéraux raffinés indispensables au fonctionnement de l’économie moderne. Sa domination écrasante est le fruit de décennies de politiques industrielles d’abandon délibérées de l’Europe.
L’exploitation minière a été délocalisée tout comme le traitement des minerais. La fabrication a été abandonnée au nom de la réduction des coûts et de la préférence pour la pollution ailleurs… en Asie et en Afrique. Les impacts environnementaux ont été externalisés et les oppositions locales à l’industrie minière ont été considérées comme un veto plutôt que comme un défi de gouvernance. Toute réflexion stratégique a été abandonnée au profit, c’est le cas de le dire, d’une foi aveugle dans la mondialisation. C’est exactement la même dynamique qui a vidé de sa substance une grande partie de la base manufacturière européenne.
Le problème aujourd’hui, contrairement à il y a 10 ou 20 ans, est que les matériaux pour fabriquer les batteries, les réseaux électriques, les panneaux solaires, les éoliennes, les voitures électriques, les pompes à chaleur et les infrastructures numériques ne sont plus seulement des facteurs économiques, mais aussi des atouts stratégiques.
L’Europe a dans son sous-sol une grande partie de ce dont elle a besoin
Et il faut balayer la légende urbaine selon laquelle l’Europe n’aurait pas dans son sous-sol les minéraux critiques dont elle a besoin. Il y a du lithium au Portugal, en Espagne, en Allemagne, en République tchèque et en France. Il y a des terres rares en Scandinavie et dans certaines régions du sud-est de l’Europe. Il y a du nickel, du cuivre, du manganèse, du graphite et du cobalt à l’intérieur des frontières de l’UE. Ce ne sont pas les ressources qui manquent mais les projets pour les exploiter. Le problème, c’est la volonté politique, c’est-à-dire la capacité à donner les autorisations, à accepter les contraintes du traitement des minéraux, à assurer la sécurité des investissements et à relever le défi de l’acceptabilité sociale et politique de cette activité.
Attention, les préoccupations environnementales liées à l’industrie minière sont légitimes, mais elles sont souvent présentées en termes absolutistes par les opposants écologistes. L’extraction est ainsi considérée comme incompatible par nature avec les valeurs européennes. Absurde et dangereux. Toute exploitation minière nationale n’est pas une catastrophe écologique en puissance. Les progrès technologiques et les réglementations permettent de limiter et gérer l’impact de cette industrie sur l’environnement.
De toute façon, la transition énergétique ne se fera pas sans un développement important à l’échelle mondiale de l’exploitation minière et des capacités de traitement des minéraux. La seule question qui vaille consiste à savoir où cela se fera et dans quelles conditions. L’Europe peut démontrer que l’industrie minière peut se comporter de manière responsable avec une législation environnementale stricte, une gouvernance transparente et des mesures de remédiation avancées.
La clé de la transformation et du raffinage des minerais
Mais il faut aussi comprendre que la souveraineté et la sécurité d’approvisionnement ne dépendent pas seulement de l’exploitation minière, mais plus encore des capacités de transformation et de raffinage des minerais. Une activité que l’Europe a presque entièrement abandonnée. L’influence de la Chine tient moins à la possession de toutes les mines qu’au contrôle des étapes chimiques et métallurgiques qui transforment les matières premières en intrants industriels utilisables.
Redevenir un producteur et un transformateur de matériaux critiques qui compte prendra du temps. Il s’agit d’une politique industrielle à l’échelle de l’UE qui doit s’étendre sur plusieurs décennies et nécessite de la constance, une réglementation crédible et des moyens financiers sur la durée. Mais il ne faut plus tergiverser. Chaque année d’hésitation renforce la dépendance et augmente le coût final de la relance d’une industrie stratégique. L’Europe le mesure dans le domaine de la politique énergétique pour avoir compris bien tardivement les dangers de sa dépendance.
Il ne s’agit pas non plus pour l’Union Européenne de se couper des marchés mondiaux. Cela n’a aucun sens et n’est pas faisable. Il existe une différence profonde entre l’interdépendance et la vulnérabilité. En ancrant une part significative de l’extraction, de la transformation et du recyclage sur son territoire, l’Europe passerait d’un statut de totale dépendance à celui d’acteur stratégique. Et cela changerait tout…














