L’Agence internationale de l’énergie (AIE) avait utilisé cette image, celle du géant endormi, il y a quelques années en parlant de l’énergie hydraulique et plus particulièrement de l’hydroélectricité. Mais cette formule s’applique encore mieux à la géothermie dont le potentiel inexploité est immense. Il s’agit sans doute de l’énergie renouvelable présentant le plus d’avantages.
Elle est donc renouvelable. Elle n’est pas intermittente. Elle est décarbonée. Elle est disponible sous sa forme dite de géothermie de surface (de calories du sous-sol se trouvant à faible profondeur pour alimenter les systèmes de chauffage et de climatisation) sur presque la totalité du territoire. Elle est locale. Elle n’a pas d’impact sur les paysages et ne mobilise pas des surfaces au sol importantes. De plus, même si les investissements de départ sont élevés, ils sont rapidement rentabilisés car les installations sont pérennes. Une sonde géothermique a une durée de vie d’un siècle… Enfin, la géothermie ne nécessite pas d’importer massivement des équipements sortis des usines chinoises et d’utiliser de grandes quantités de métaux stratégiques.
Un rapport de la Cour des comptes
Comme le résume la Cour des comptes dans un rapport publié il y a quelques jours. « La géothermie de surface fait apparaître un fort contraste entre ses atouts, qui n’ont pas d’équivalent sur le plan des émissions de gaz à effet de serre, de l’efficacité énergétique, de l’abondance des ressources ou de l’indépendance de approvisionnements, et la faiblesse de sa diffusion… C’est ce contraste entre le potentiel de la géothermie, ses avantages théoriques considérables et sa faible mobilisation que la Cour examine dans ce rapport ».
Car c’est l’énergie renouvelable bénéficiant du moins de soutiens publics et de relais dans l’opinion et les organisations militantes. Les subventions à l’éolien et au solaire se chiffrent en dizaines voire en centaines de milliards d’euros, celles à la géothermie en millions d’euros. Elles se sont montées très précisément en 2024, selon les chiffres de la Cour des comptes, à 123 millions d’euros pour la géothermie profonde et 110 millions pour la géothermie de surface. Rappelons que la géothermie profonde consiste à aller chercher des nappes d’eau chaude de 1.000 à 3.000 mètres de profondeur, où la température de l’eau varie de 80 à 200 degrés pour fabriquer de l’électricité ou fournir de la chaleur industrielle. Et donc, la géothermie de surface utilise les calories du sous-sol à moins de 200 mètres de profondeur pour faire fonctionner des systèmes de chauffage et de climatisation via des pompes à chaleur.
Pas de lobby politique, idéologique ou économique en faveur de la géothermie
Le manque d’intérêt pour la géothermie une raison principale, une mauvaise raison, il n’y a pas de lobby politique ou économique en faveur de la géothermie et même au contraire de très nombreux intérêts, qu’ils soient dans la production d’électricité, renouvelable ou pas, et dans les combustibles fossiles, surtout le gaz, pour empêcher la géothermie de développer son énorme potentiel.
C’est un problème mondial. L’Agence internationale de l’énergie, les institutions européennes (le Parlement, pas vraiment la Commission qui privilégie les renouvelables intermittents), les ministres de l’énergie des 27 pays de l’UE, le Département américain de l’énergie mettent beaucoup d’ambitions dans le développement de l’énergie géothermique. Elle est ainsi l’une des rares sources d’énergie renouvelable à être soutenue par l’administration Trump. Elle suscite même un grand intérêt de l’industrie pétrolière. Tout simplement parce que la géothermie de moyenne et grande profondeur présente des synergies technologiques évidentes avec l’exploitation d’hydrocarbures. Mais les actes ont pourtant du mal à suivre.
C’est aussi le cas en France où la géothermie est soutenue surtout par les discours et les rapports, comme celui du Haut-commissariat au plan il y a trois ans et donc de la Cour des comptes il y a quelques jours. On peut y ajouter les propos de Marc Ferraci, l’ex-ministre de l’Industrie et de l’Energie, qui avait tenté par tous les moyens de publier par décret la PPE3 (Programmation pluriannuelle de l’énergie version 3) qui stipule des investissements massifs dans les renouvelables intermittents, éolien et solaire, dont le pays n’a nul besoin. En préambule de la PPE3 il dénonçait le retard de la géothermie en France. « Malgré son potentiel et les retours d’expérience positifs, la filière représente seulement 1% de notre consommation finale de chaleur et 5,5% de la production thermique des réseaux de chaleur en France métropolitaine ».
Des promesses… toujours des promesses
Marc Ferraci vantait le volet géothermie de la PPE3. L’ambition annoncée est considérable, mais les moyens n’existent pas… Il s’agit de quadrupler en dix ans la production de chaleur géothermique en France métropolitaine: 10 TWh de chaleur renouvelable issue de la géothermie de surface en 2030, puis 15 à 18 TWh en 2035. Il faut y ajouter 6 TWh de chaleur provenant de la géothermie profonde en 2030, puis 8 à 10 TWh en 2035 (contre 2,3 TWh en 2021). Des promesses magnifiques… qui ont toutes les chances de rester des promesses.
C’est ce que souligne sans ambages le rapport de la Cour des comptes qui au passage est passé presque inaperçu. « Le triplement de la production de chaleur à l’horizon 2035 semble irréaliste alors que le potentiel important du logement collectif est peu exploité. Des perspectives positives existent. Elles reposent moins sur l’augmentation des subventions que sur leur priorisation, le desserrement de certaines contraintes règlementaires sur les forages et le développement d’outils organisationnels et juridiques permettant d’améliorer le fonctionnement du marché et de rentabiliser plus facilement les investissements ».
Des rapports à la pelle
La Cour préconise de « lever les freins économiques, d’adapter la filière à une montée en puissance rapide des projets et de réduire la lenteur des procédures administratives ». Elle recommande, entre autres, de préciser la doctrine de couverture des risques et de renforcer la connaissance du sous-sol.
Un rapport intéressant, mais encore un rapport… Ainsi, l’AIE avait publié il y a deux ans une étude approfondie de 125 pages sur la géothermie dans le monde. Elle soulignait que la géothermie fait partie du système énergétique mondial depuis plus d’un siècle mais de façon marginale. Elle a beau être utilisée dans une quarantaine de pays, elle ne représente que 0,8% de l’énergie consommée dans le monde. Et cela peut et doit changer. L’AIE estimait ainsi que la géothermie pourrait assurer jusqu’à 15% de l’augmentation de la demande d’électricité dans le monde d’ici 2050. Selon elle, le potentiel d’augmentation des capacités géothermiques mondiales est de 150 GW d’ici 2035, contre seulement 15 gigawatts aujourd’hui, et pourrait atteindre 800 GW d’ici 2050, l’équivalent de la consommation actuelle d’électricité des Etats-Unis et de l’Inde. Le problème avec l’AIE est qu’elle prend souvent ses désirs pour la réalité…














